Journal d’un CUTien à Cannes (ép.1)

Jeudi 15 mai 2008 by François-Xavier Taboni

Blindness (de F. Meirelles)

Mercredi 14 mai. Après une grosse journée de quiétude pré-festivalière, la ville est envahie par les touristes, les journalistes, le jury et toutes ces sortes de choses qui font le charme de Cannes au mois de mai.

10h, salle Debussy (1068 places) : projection de presse de Blindness de Fernando Meirelles. Malgré une heure de queue, le badge jaune (le mien) étant le dernier servi, impossibilité de voir le film. Pas de temps à perdre : après consultation du Daily Screening Program, précieux fascicule recensant toutes les séances (hors projections de presse) de la journée, direction le Marché du film.

Palais K (150 places) : projection en première mondiale de Tenderness, dernier film de John Polson, découvert en France avec Siam Sunset et responsable depuis des très médiocres Swimfan et Trouble jeu. N’ayant rien lu sur le film, on va de surprise en surprise en découvrant dans ce drame sur un jeune psychopathe dont s’est amourachée une suicidaire, la présence de Russell Crowe en policier à la retraite lymphatique, mais bien décidé à empêcher le jeune homme d’agir à nouveau. Polson soigne ses atmosphères dans de beaux cadrages en scope, même si la finesse dans la description des personnages n’est pas encore au rendez-vous.

Palais E (40 places) : direction l’enfer du gros Z qui tâche. Sur la seule présence de Keith David (The Thing, Clockers…) on se laisse tenter par Seducing Spirits, véritable film d’auteur écrit, produit et réalisé par Mike Criscione. La projection en vidéo anamorphosée de ce film aux limites de l’amateurisme est une forme de supplice que décident de ne pas s’infliger d’ex-acheteurs potentiels. Au bout de vingt minutes, l’humble chroniqueur que je suis se retrouve seul devant l’objet, dans lequel Keith David ne fait d’ailleurs qu’une apparition de cinq minutes.

Palais D (40 places) : Les choses s’arrangent un tout petit peu à 13h30 avec la projection de The Skeptic de Tennyson Bardwell, modeste film de maison hantée avec Tim Daly et Tom Arnold. Pas de quoi se relever la nuit quand même

16h : séance de rattrapage à Debussy pour Blindness. La déception est à la hauteur de l’attente (1h30 en comptant les queues du matin et de l’après midi). En voulant signer une fable politique sous forme de film post-apocalyptique, le réalisateur de La Cité de Dieu passe totalement à côté de son sujet. Entre la voix off -lourdement démonstrative- collée au personnage incarné par Danny Glover, l’esthétique léchée et les cadres poseurs de Meirelles, il ne reste pas grand-chose. Pas même une histoire pleine de trous qui veut évoquer l’horreur concentrationnaire et la peur de l’autre et ne fait que raviver constamment le souvenir de Zombie de Romero et de Salo de Pasolini, au grand désavantage du film d’ouverture de ce 61e festival.

19h. Pour clore cette journée, nouvelle séance presse de la compétition à Debussy : Valse avec Bashir, film d’animation signé Ari Folman. En suivant les souvenirs d’anciens soldats israéliens, le cinéaste se replonge dans les années 80 et retrace le conflit israelo-libanais. En adoptant un point de vue volontairement éclaté et très stylisé, Ari Folman évite intelligemment la carte de l’émotion facile qu’un tel sujet pouvait laisser craindre et livre une œuvre parcourue de scènes oniriques, à la cruauté toujours désamorcée ou renforcée par l’utilisation de la bande son et de la voix off. Le résultat n’est pas facile à adopter, mais la conclusion du film, très sèche, redonne un sens nouveau à une œuvre qui surprend beaucoup.

A 21h26, je croise Pascal Thomas. Le festival de Cannes ne vend pas que du rêve.

De notre exilé au festival de Cannes : François-Xavier Taboni

Cut la radio : courte pause

Mardi 13 mai 2008 by Romain

Bonjour,

Juste un petit mot pour vous avertir que cette semaine, il n’y aura pas d’émission de Cut la radio. Entre le Festival de Cannes, les vacances de certains, les contraintes professionnelles des autres, les chiens à garder, les enfants à nourrir et les plantes à arroser, nous sommes très occupés. Donc, plutôt que de faire vite et mal, nous préférons zapper l’émission cette semaine.
Mais gare à vous ! Nous serons de retour très bientôt (en théorie, la semaine prochaine, donc le samedi 24 mai - mais de façon sûre et certaine le samedi 31 mai). On vous tient au courant.

D’ici là, gardez un œil vif et pétillant sur notre blog : vous pourrez y lire de nouveaux articles cinéphiles et même, un journal du festival de Cannes tenu de façon aléatoire et foutraque par nos envoyés spéciaux cannois. En attendant bien sûr, la parution du numéro -29 de CUT (prévue pour le vendredi 13 juin, sauf malheurs).

La bise,
L’équipe de CUT

DVD SuperGrave (de Greg Mottola)

Lundi 12 mai 2008 by rockbrenner

(ed. Columbia/Tristar)

Ahhh l’adolescence, magnifique période où l’adulte persiste à vous demander ce qu’il en sera de votre avenir comme si la vie ne devait être qu’un plan détaillé sans surprise, et où bite et cerveau s’unissent durant au moins 98% de la journée des jeunes mâles (et ça risque de ne pas s’arranger avant 60 ans, et encore) qui parviennent à oublier le reste du monde, l’amitié ou voir l’apocalypse, lorsqu’ils se retrouvent devant une fille au visage diaboliquement angélique, de plus dotée d’une paire de mamelon prometteuse et juteuse… Charmant, je sais, mais c’est loin d’être une période aussi facile qu’on le prétend, et d’après Stephen King, si vous avez aimé votre adolescence, il paraît qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez vous, mais ceci reste évidemment à éclaircir… Si je m’emporte tant sur l’adolescence, ce n’est pas du tout parce que je regrette cette époque (« Ca viendra », me souffle-t-on) dont je sors à peine, mais parce que je suis tombé sur le surprenant Superbad ! (où SuperGrave en France…)

Seth et Evan, 17 ans, sont inséparables depuis l’âge de 8 ans, mais ils vont devoir se détacher car ils sont inscrits dans deux différentes universités pour l’année prochaine. Seth est un mec qui n’hésite pas à dire haut et fort ce qu’il pense et qui ne peut s’empêcher d’employer le mot bite ou chatte toutes les dix minutes, tandis qu’Evan est un peu plus mystérieux. Tous les deux sont un peu mis à l’écart des autres groupes de potes qui organisent des fêtes, et traînent de temps en temps avec un autre « loser », Fogell, qui prévoit de se faire une fausse carte d’identité dans l’espoir d’acheter de l’alcool plus facilement. L’excitation s’empare de Seth lorsque Jules (une jolie fille qu’il rêve de conquérir) lui propose de venir à une soirée qu’elle organise le soir même. Après que Seth ait vaguement abordé l’histoire de la fausse carte d’identité de Fogell auprès de Jules, cette dernière lui demande s’il y aurait moyen qu’il approvisionne sa fête en alcool. Au bord de l’érection, il répond qu’il n’y a pas de problème et Jules lui confie 100 dollars pour les achats. Seth, Evan et Fogell vont tenter de faire équipe pour cette mission, mais rien ne se passera comme prévu…

Beaucoup de spectateurs et de critiques ont qualifié Superbad de vulgaire. American Pie, c’est vulgaire, parce qu’on y montre des abrutis dont la première expérience sexuelle se compare à un putain de trophée, sous l’œil attendri d’un réalisateur inintéressant qui se fout royalement de ce qu’il balance à l’écran. Superbad, c’est peut-être grossier, mais ce n’est pas vulgaire. Les dialogues des personnages sont vulgaires, n’hésitent pas à balancer des gros mots ou des expressions tordues, tout simplement parce que le réalisateur s’est occupé de montrer des humains et de ne pas cacher hypocritement ce que la plupart des jeunes se disent. Le film garde un ton décalé du début jusqu’à la fin, mais en aucun cas il n’aborde ses sujets (l’amitié ou même le sexe) de manière superficielle ou purement vulgaire. En prenant compte de l’humour graveleux du scénario (signé par deux potes, Seth Rogen et Evan Goldberg, dont le première version du script a été écrite alors qu’ils n’avaient qu’entre 13 et 15 ans) qui aurait enflammé des réalisateurs comme Paul Weitz, on est en droit d’admettre que c’est bien grâce à la mise en scène atypique (pour ce genre de film) de Greg Mottola (esthétiquement parlant on est plus proche d’un drame que de n’importe quel teen movie) que Superbad parvient à ne jamais sombrer dans le trop gras ou la bouffonnerie.

Doté d’un franc parlé et d’une rage proche d’un Kevin Smith, si Superbad fait rire, ce n’est pas parce qu’il offre une avalanche de gags inutiles, mais parce qu’il livre des situations dont le côté burlesque n’est guère purement fantasmatique. Le film aborde avec simplicité la difficulté de deux amis (joués par des jeunes acteurs d’une justesse enthousiasmante : Jonah Hill et Michael Cera) à s’avouer leur peur de se détacher l’un de l’autre dans un futur très proche et de l’inquiétude (presque imposée par la mentalité primaire de la majorité qui les entoure) qu’ils ont face à l’idée d’atterrir sexuellement inexpérimenté à l’université (être puceau à l’université ou à un certain âge, n’est-ce pas étiqueté comme une maladie ?) pour à nouveau être rejeté et insulté par les autres. Et l’histoire des deux flics, les officiers Slater et Michaels (joués par Bill Hader et le scénariste Seth Rogen, qui sont carrément hilarants), fait presque effet miroir sur l’amitié des personnages Seth et Evan. Deux hommes inséparables vivants totalement dans le refus de grandir, de respecter les responsabilités qu’un adulte est censé honorer, mais aussi dans une crainte cachée de ne pouvoir déconner et s’amuser comme dans leur adolescence, période qu’ils regrettent manifestement.

Décomplexé et avec une facilité - qui force parfois l’admiration - à basculer de l’humour à l’émotion, à balancer des scènes tellement peu éloignées de la réalité que le film en devient presque embarrassant (la scène où Evan et Becca sont bourrés et se préparent à coucher ensemble est carrément gênante tant elle est juste !), car il pousse parfois le spectateur, au fond de lui, à se demander s’il n’est pas un peu comme la plupart des personnages. Dans ce film, l’humour n’est pas vraiment un souci esthétique, il n’est pas grotesque, mais il est tout le temps présent comme dans la vie en général, chaque jour on croise ou on vit l’absurde, sauf que, comme nous, les personnages du film ne s’en rendent pas forcément compte. Vendre Superbad comme un vulgaire produit à la American Pie (ON VEUT DU CUL ! qu’il y a écrit sur l’affiche) est trompeur et ne ramènera peut-être pas tous les fans de Sofia Coppola, mais comment le vendre autrement ?

Le dvd nous propose de voir le film dans sa version longue (et je n’arrive pas à imaginer la version sortie en salles tant celle présente sur le dvd me paraît intouchable !). Dans les bonus on a un commentaire audio de l’équipe du film (dans lequel les mots cock, cum et fuck sont prononcés environ 143 fois devant la fille de 9 ans du producteur Judd Apatow, encore plus choqué que sa gosse) qui reste sympathique et intéressant pour des couillons comme moi, mais qui n’est pas indispensable. Avec en plus : quelques scènes coupées, un making of, des bandes annonces, un avant goût du film Pineapple Express (nouveau projet écrit par Seth Rogen et Evan Goldberg et mis en scène par David Gordon Green, réalisateur de l’intéressant thriller L’Autre rive avec Jamie Bell) et… c’est tout, et on se demande bien on sont passés tous les autres bonus (entre autres le mini-faux-feuilleton avec les officiers Slater et Michaels et les auditions) présents dans l’excellente édition double dvd allemande et zone 1.

(A noter que le nouveau film co-écrit par Seth Rogen et produit par Judd Apatow, Drillbit Taylor, garde du corps, réalisé par Steven Brill et joué par Owen Wilson, vient tout juste de sortir dans seulement 8 salles (pour un film au budget de 40 000 000 $), dont aucune en Alsace… Voilà pour l’info inutile.)

(Superbad, 2007, 1h54, tout public, américain)

CUT la radio -26

Samedi 10 mai 2008 by Boyan

CUT la radio

Cette semaine nous sommes certes un peu mous du genou mais aussi — paradoxalement — super rapides ! Clopin clopant (mordant ?) …

CUT la radio -26 (sur la page d’accueil jusqu’au 17 mai)

CUT la radio -26 (en archives pour une durée indéfinie)

Teeth (Mitchell Lichtenstein), Jackpot (Tom Vaughan), GAL (Miguel Courtois), Agnus dei (Lucia Cedron), Bienvenue à Bataville (François Caillat), Wonderful town (Aditya Assayat), Bataille à Seattle (Stuart Townsend).

La fine équipe de la semaine : Jenny, Fanny, Mathias, FX, Franck.

Pangea day

Vendredi 9 mai 2008 by Boyan

Pangea day

Le Pangea day, Jour de la Pangée (”Toutes les terres”, ou agglomération originelle de tous les continents) se produira demain, samedi 10 mai 2008 à 20h (heure française métropolitaine) et simultanément sur toute la planète.

Génial. Mais c’est quoi ?

C’est 4 heures ininterrompues de projections de courts-métrages de tous les pays du monde. Dans un esprit très paix sur le monde et découverte de l’autre. Un truc “de gauche”, comme dirait un célèbre chroniqueur de CUT.

En France ça passera sur la chaîne câblée Planète, mais la retransmission sera accessible aussi sur internet, au cinéma et sur téléphone mobile. Une pan-retransmission quoi.

C’est la réalisatrice de documentaires américano-égyptienne Jehane Noujaim qui est à l’origine de ce projet qu’elle a pu réaliser grâce à l’appui des conférences de TED.

(-_-)

À 20 h le 10 Mai 2008

http://www.pangeaday.org/

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DVD Mr. Untouchable (de Marc Levin)

Vendredi 9 mai 2008 by Romain

/// Marcel Ramirez participe à la revue CUT. Il signe avec cette critique dvd son premier papier sur le blog de CUT. Ses parents sont ravis. ///

Ed. Wild Side

Bon, vous avez tous vu American Gangster de Ridley Scott, n’est-ce pas ?! Hé ben pas moi ! « bouh ! la honte ! C’est pas la première fois en plus ! » Oui bon je sais, quel manque de professionnalisme et tout ça…
Toujours est-il que dans le film de Ridley Scott, il était quelques fois question d’un certain Nicky Barnes, joué par Cuba Gooding Jr (à ce qu’on m’a dit). Marc Levin lui a justement consacré un documentaire qui vient de sortir en DVD : Mr. Untouchable. Donc, nous, pas idiots, on vous en parle ! « Ouais mais t’as même pas vu  American Gangster ! » Oui ben ça va on a compris !
Levin, à qui l’on doit notamment Slam et Les Protocoles de la rumeur, nous conte ici l’ascension puis la chute d’un jeune toxico noir devenu l’un des plus grands baron de la drogue de New-York et même des Etats-Unis, rendez-vous compte !
Au début,  je vous avouerai que j’ai eu très peur de m’ennuyer ferme. « Non seulement il est pas professionnel, mais en plus il est exigeant ! » Levin a en fait recueilli les témoignages de presque tous les acolytes de Barnes, de son ex-femme, des procureurs en exercice à l’époque du règne de cette mafia noire ; mais surtout, Levin a pu interviewé Nicky Barnes en personne, qui parle ici pour la première fois depuis 30 ans. Le film fait défiler les extraits d’interviews, les photos, des vidéos d’époque ou non,  et en fil rouge, la voix off de Leroy “Nicky” Barnes, qu’on ne verra que dans la pénombre lors de son interview, pour des raisons que vous comprendrez à la vision du film. Je garde le suspense intact… Car il est vrai que finalement, il est difficile de lâcher prise tant on veut savoir ce qu’il adviendra de ce charismatique Tony Soprano sauce Harlem, modestement guider dans ses actes, par l’envie sincère de répandre la joie et la gaieté, en saupoudrant la grosse pomme d’héroïne…
Bon OK, en vrai, il était plutôt guidé par sa soif de dollars… Rien d’ailleurs ne semblera pouvoir l’arrêter pas même la police (d’où le titre) ; mais loin d’être un monstre, notre gangster va se révéler profondément humain, et pas forcément dans le bon sens du terme…
Evidemment, on pense très vite à tout ce qui a déjà été fait dans le genre, dont bien sûr, même si ce n’est pas un documentaire, Les Affranchis de Scorsese. D’ailleurs, en écoutant les témoignages des proches de Nicky Barnes, et des gens qui habitaient Harlem dans les 70’s, qui tous, louent les mérites de Nicky (au début en tout cas), on ne peut s’empêcher de penser à la réplique d’ouverture du film de Scorsese : « J’ai toujours voulu devenir un gangster… » Même si on déchantera un peu par la suite, mais je ne vous en dit pas plus.
Ce que je peux vous dire par contre, c’est qu’après avoir vu ce film, j’ai eu envie de faire à Marc Levin comme Tarantino à Michael Moore lors de la remise de la palme d’or pour Farenheit 09/11 : lui glisser à l’oreille : « … Il y a du cinéma dans ton film !… » (ça n’engage que moi, mais je dirai même qu’il y en a sûrement plus que dans le film de Moore).
Ah oui j’oubliais : OK, j’ai pas vu American Gangster, mais au moins, j’ai vu les bonus moi Monsieur ! « Et tu veux une médaille ? »
Outre les scènes coupées moyennement intéressantes, la bande-annonce,  et un entretien anecdotique avec deux “infiltrés” vus dans le film, on retiendra surtout (même si elle ne tient qu’à moitié ses promesses), la conversation événement entre Franck Lucas, héros d’American Gangster, et Nicky Barnes, héros de Mr. Untouchable, supposément ennemis, et en fait très potes.

Marcel Ramirez

Cinéphilie - François Caillat -

Jeudi 8 mai 2008 by François-Xavier Taboni

Sur un sujet qui a inspiré plusieurs documentaires sociaux (la fermeture d’une usine qui s’accompagne de la disparition d’une ville), François Caillat préfère signer un film stylisé, parfois ironique, parfois intrigant, au risque assumé de perdre son public. C’est Bienvenue à Bataville (sortie le 7 mai à Strasbourg, le 17 septembre en sortie nationale).
A travers cette cinéphilie, le cinéaste explique ses choix de mise en scène et son approche du cinéma.

Trafic (Jacques Tati) : C’est vrai qu’il y a une référence à Trafic, mais pas seulement, au cinéma de Jacques Tati. C’est la même époque, les 30 glorieuses, le Bataville des années 60. Un monde merveilleux, insouciant. C’est la description d’un monde étonnant et angoissant. On y trouve une dimension sociale forte qui ne s’est pas perdue avec le temps. Ce qui m’a le plus inspiré, c’est la forme du cinéma de Tati qui permet de décrire un monde merveilleusement angoissant au moyen de la lumière, de la couleur, des sons, le maniement de l’humour, sur la perfection géométrique, qui finit par être totalement mécanisée. Une chose m’a profondément marqué chez Tati, c’est l’usage du son. Il ne joue pas la reconstitution réaliste d’un univers sonore, mais il appuie certains effets. Chez lui, un son isolé, sous forme de clin d’oeil peut donner la clef d’une scène. J’ai travaillé avec Daniel Deshays, conseiller sonore sur le film, qui m’a amené vers une certaine forme d’artificialité du son.

L’Invasion des profanateurs de sépultures (Don Siegel) : Ah, celui-là, je ne l’ai pas vu. Mais j’ai effectivement joué d’effets proches du cinéma fantastique avec les personnages qu’on retrouve dans la forêt. Il y a un travail sur la lumière qui peut le rapprocher de certains films fantastiques avec des morts vivants. Les couleurs sont désaturées : certains personnages qu’on retrouve ailleurs dans le film, photographiés dans des couleurs assez vives, comme chez Minnelli par exemple, sont plus proches d’un cinéma d’horreur ou de science-fiction. C’était pour marquer l’opposition de deux univers, l’un clinquant, factice, l’autre en pleine déliquescence.

Roger & moi (Michael Moore) : Le cinéma de Michael Moore est si réaliste qu’il est parfois à la limite du reportage. Je trouve cela très bien fait, même si ma démarche est évidemment à l’opposé de ce travail. Il y a un particularisme français, qui est une certaine forme de paternalisme social, qui a orienté mon travail. J’ai essayé de faire autre chose : la forme me permettait de décrire ce système fermé, d’une utopie patronale, un système en circuit fermé, artificiel. Mon film se différencie du coup des autres films de dénonciation sociale. Au départ, j’avais peur de faire un film de plus sur une fermeture d’usine, de rester uniquement dans le constat d’une catastrophe sociale et économique. Je voulais avoir un point de vue qui me permette de dire autre chose.

Sunset boulevard (et non Assurance sur la mort comme l’affirme au début l’interviewer ignorant) : Je ne les ai pas vus récemment, j’ai plutôt pensé à Providence d’Alain Resnais, où un personnage tout puissant raconte l’histoire. Je me suis beaucoup posé de questions sur la voix off, même si je n’ai pas revu ces classiques. Cette voix off a été écrite en s’inspirant très largement d’un long entretien donné par Thomas Bata lui-même. Je voulais une voix qui avoue son omniprésence, son omnipotence. Souvent au cinéma, le principe de la voix-off, qui est censée être un discours objectif, peut souvent être considérée comme une présence divine, la marque du réalisateur, seul maître de l’univers qu’il a créé.

Fortini Cani ou De la nuée à la résistance (Jean-Marie Straub et Danièle Huillet) : Le rapport à la nature est effectivement très important pour moi. Même si on ne la voit pas beaucoup dans Bataville, c’est quelque chose que j’aime beaucoup filmer. La nature est un personnage, je ne peux pas la filmer comme un décor. Dans le documentaire, les cinéastes ont plutôt tendance à s’intéresser aux personnages, aux faits, le décor passe souvent au second plan. Ils font rarement l’effort de filmer la nature. Les Straub, eux, le font. Ils sont lorrains, comme moi. J’y ai passé mon enfance et mon rapport à la nature et plus instinctif qu’intellectuel.

Recueillis par François-Xavier Taboni

Dans l’ombre de Nahon

Lundi 5 mai 2008 by Romain

A l’initiative de CUT et en partenariat avec les cinémas Star et le collectif Horreur c’est vendredi, une soirée spéciale consacrée à l’acteur Philippe Nahon a illuminé la nuit strasbourgeoise, un soir d’avril (c’était un vendredi, le 25 pour être précis). A cette occasion, Ogrrr, artiste protéiforme, a soumi Philippe Nahon à l’objectif de son appareil. A moins que ce ne soit l’objectif qui ait été soumi à Philippe Nahon.
Le résultat : une série de trois photos en clair-obscur, étranges et inquiétantes, où Philippe Nahon semble sortir d’Apocalypse now. Putain mais oui, le colonel Kurtz, c’est pas Brando, c’est Nahon !

Crédit photos : Ogrrr

CUT la radio -25

Samedi 3 mai 2008 by Boyan

CUT la radio

CUT la radio -25 // 3 mai 2008 (56,2 Mo, 1 h 01)
CUT la radio -25
// 3 mai 2008
(archives)

Des points de vue souvent conflictuels mais au final tout ça est certainement très fertile. Et c’est ainsi qu’on a parlé cette semaine de :

Iron man (Jon Favreau), Des temps et des vents (Reha Erdem), L’amour de l’or (Andy Tenant), Mad detective (Johnnie To et Wai Ka-Fai), Deux jours à tuer (Jacques Becker), L’un contre l’autre (Jan Bonny), Ciao Stefano (Gianni Zanasi), Le grand alibi (Pascal Bonitzer).

La fine équipe : Jenny, FX, Boyan, Romain, Fouzi.

DVD Kijû Yoshida: Vol 1: Une vague nouvelle, Vol 2: Contre le mélodrame

Vendredi 2 mai 2008 by mathias

(Ed. Carlotta)



On vous parle d’Eros + massacre dans le n° -28 de Cut mais c’est en fait dans la sortie de l’intégralité des œuvres de Kijû Yoshida (soit 19 longs-métrages inégaux mais presque toujours passionnants, tournés entre 1960 et 2002) que se sont lancées les éditions Carlotta.

En marge d’Eros + massacre, deux coffrets ont pour le moment été diffusé : Une vague nouvelle comprenant six films réalisés entre 1960 et 1964 et Contre le mélodrame incluant cinq œuvres (1965 – 1968). L’ensemble permet d’apprécier l’évolution et la construction du style de l’auteur de Femmes en miroir. Curieusement – ou non – ses réalisations les plus mythiques ne sont pas forcément les plus intéressantes.

Première œuvre du cinéaste, Bon à rien (1960) est une nouvelle variation de La fureur de vivre de Nicholas Ray, qui inspirait beaucoup les producteurs en cette époque, et ce, un peu partout dans le monde. En fait, le studio Shochiku, désireux de lancer un équivalent nippon à la Nouvelle vague française, offrit à de jeunes gens aptes à apporter du sang frais à l’industrie cinématographique japonaise la possibilité de diriger leur premier long-métrage… Avec pas mal de liberté, mais autour de sujets imposés, généralement piochés parmi les thèmes les plus en vogue. Yoshida, qui tourna son film en même temps que les Contes cruels de la jeunesse de Nagisa Oshima, se sort plutôt bien des contraintes du film de « jeunes à problèmes » (il a pu écrire le scénario lui-même) et prouve d’emblée son savoir-faire technique aux travers de quelques plans superbes.

Le sang séché (1960), son projet suivant, part d’une idée forte : le suicide manqué d’un salarié désespéré par un licenciement massif qui va se retrouver récupéré à des fins commerciales et médiatiques. Le film est malheureusement un peu discrédité par le trop grand schématisme entraîné par la naïveté et le manque d’épaisseur de son personnage principal. Dans la mise à mal des dérives capitalistes, Yasuzo Masumura fit bien mieux sur le ton de la farce avec Les géants et les jouets (1958). Un plan final superbe, ironique et désabusé, nous fait malgré tout quitter la projection sur une impression favorable.

Retour au thème de la jeunesse en perte de repères (qui disposait d’un terrain très favorable dans le Japon des générations d’après guerre, humilié par une défaite encore mal digérée) avec La fin d’une douce nuit (1961). Le film marque une vraie évolution dans la carrière de son auteur. D’abord parce qu’il y porte un regard moins distancié sur ses personnages, rendant l’implication émotionnelle du spectateur plus forte, ensuite pour les libertés formelles qu’il prend de plus en plus, au niveau d’ellipses fort hardies, notamment.


La source thermale d’Akitsu (1962) est la première œuvre de Yoshida qui soit une adaptation littéraire – en l’occurrence d’un roman de Shunya Fujiwara – et non un scénario original écrit par lui-même. Il se sort moyennement de l’exercice, semblant avoir du mal à se dépatouiller des ressorts mélodramatiques – souvent fort datés – de son histoire : un amour impossible, étalé sur 20 ans. A ne pas louper cependant pour son visuel absolument renversant (c’est la première fois que Yoshida utilise la couleur) et ses recherches plastiques constantes. C’est également la première collaboration avec l’actrice Mariko Okada qui va devenir sa muse, son épouse et sa productrice.

Les personnages marginaux et déphasés ont toujours occupé une place importante dans l’univers de Yoshida. C’est particulièrement vrai dans 18 jeunes gens à l’appel de l’orage (1963), exploration d’un Japon des laissés pour compte (plus précisément des jeunes ouvriers itinérants), habituellement peu représenté dans le septième art nippon. La veine est nettement moins Hollywoodienne que sur La source thermale d’Akitsu et il n’y a ni effets faciles ni grandes leçons de morale, comme aurait pu s’y prêter le scénario.

Avec Evasion du Japon (1964), c’est dans quelque chose de totalement différent que se lance le cinéaste. Un film d’action qui swingue, histoire de casse, de musicien raté, de yakuzas, de filles de joie, d’amourette inespérée et de fuite rêvée d’un Japon à l’avenir bouché pour son personnage principal. Le cinéma de genre réussit très bien à Yoshida qui s’adapte admirablement aux conventions d’usage et ménage pas mal de rebondissements au sein d’un scénario sans temps mort. Lisez la suite de cette entrée »