Cinéphilie - Didier Daeninckx -

daeninckx.jpg

Didier Daeninckx (en photo) est écrivain, scénariste télé et BD, auteur pour la radio et le théâtre. Son travail est en grande partie basé sur ses observations et réflexions concernant l’évolution de la société et des questions politiques depuis les années 60. Son dernier roman, Camarades de classe (Gallimard), vient de sortir : un jeu du chat et des souris sur internet, où d’anciens élèves se reconnectent les uns avec les autres quarante ans après la fin des cours.
Didier Daeninckx, qui était récemment de passage à Strasbourg, nous livre ses souvenirs et impressions des films suivants.

Nous nous sommes tant aimé (Ettore Scola) : Ah oui, il y a longtemps ! Ça pourrait ressembler à Camarades de classe. Sur le côté polyphonique et en plus ça parle des échos de la résistance et des années 60. Mais ça date de quand ? Trente ans ? 1974… C’était une période où j’allais encore beaucoup au cinéma parce que j’animais des ciné-clubs -j’ai fait beaucoup de travail autour du cinoche. Mais à partir des années 85 à peu près, je me suis éloigné : j’ai vraiment plongé dans la littérature, dans l’écriture et l’habitude s’est perdue d’aller au cinéma.

Le grand sommeil (Howard Hawks) : C’est pareil, je l’ai vu il y a plus de quarante ans ! C’est Bogart qui est dedans ? Marlowe… Mais alors là, c’est des colles que vous me posez ! Je revois des images, l’anecdote sur qui a tué le chauffeur et ainsi de suite, mais difficile de… Ça va être désastreux !

New York 1997 (John Carpenter) : Je l’ai vu à sa sortie -donc là aussi ça remonte- et c’était un film qui m’avait énormément impressionné. Et j’ai vu après toute une série de succédanés -parce que c’est un film qui a énormément inspiré sur la décadence de New York, sur les sociétés post-atomiques et tout-, et aucun de ces films n’arrive à la cheville de celui de Carpenter. Là, c’est pareil j’ai des images vagues du film, mais c’était l’extrême réalisme qu’avait atteint Carpenter… C’était non pas crédible, c’était ça. C’est-à-dire que d’arriver à faire un film de science fiction et que ce soit pleinement ça, c’est extrêmement rare. Voilà, c’est le souvenir que j’en ai.

Les temps modernes (Charlie Chaplin) : C’est un film d’humour noir, c’est un film tragique et puis c’est quelque chose que j’ai connu. J’ai connu le fait d’être un morceau de la machine… Je l’ai revu plusieurs fois et à chaque fois avec beaucoup d’émotion parce que la scène des boulons et ainsi de suite : je me suis retrouvé dans cette position là pendant des mois et des mois, dans des usines, à faire le même travail. Pendant un an, j’ai imprimé le même formulaire de réparation des usines Renault. J’en ai imprimé des centaines de milliers et je devenais fou à faire ça huit heures par jour. Refaire exactement la même chose, les mêmes gestes et que le travail humain soit de cette inutilité… C’est comme les gens qui impriment les formulaires de la sécurité sociale : quand les gens sont malades, il en faut des millions et il y a des gens qui sont affectés à cette tâche éminemment sociale, décervelante et, comment ?, révoltante. Donc je revois maintenant Les temps modernes en me disant que je suis sur la pellicule !

Le fabuleux destin d’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet) : Non, ça c’est des films que je me dis que je verrai un jour sur le câble, comme ça, si ça passe, pour essayer de m’interroger, comprendre pourquoi les gens sont allé les voir -comme Camping ou des choses comme ça. Mais quand ça passe j’en regarde rarement plus de dix minutes… Comme 3 hommes et un couffin… Enfin ça fait partie de tous ces films qui s’épuisent dans leur propre énoncé.

La Repentie (Laetitia Masson) : Alors ça c’est une énigme ! C’est une énigme totale. C’est-à-dire que je ne l’ai pas vu non plus. J’ai vu le début : c’est pareil, ça s’épuise dans sa première minute. Il faut regarder la première minute et puis après… C’est un film qui dure une minute en fin de compte. Un producteur a pris les droits de mon livre qui s’appelle La repentie, qui est une histoire tragique d’une fille -c’est pas dit, mais elle est sûrement d’Action directe ou d’un groupe de ce genre- qui a vendu ses copains et qui peut sortir avec une fausse identité. Elle prend un train, elle arrive à Saint Nazaire et on se demande ce qu’elle fait. Et elle va travailler dans une espèce de brasserie pour touristes où elle va être la cible de la concupiscence du taulier. Et elle va rencontrer et avoir une histoire d’amour avec un type qui ne peut pas, lui non plus, avouer son passé. Donc c’est un amour impossible. Et donc les droits ont été achetés, il y a eu une première version qui était, bon pas géniale… Et ensuite, ils ont fait une deuxième version : ils avaient eu Adjani et d’un seul coup, de mon livre, il restait le titre. Et la première scène. Dans la première scène, Adjani sort de prison, elle part non pas à Saint Nazaire, mais à Nice et elle ne travaille pas dans un bouiboui, elle travaille dans un 4 étoiles genre Martinez. Et mon personnage, dans la première scène, elle vole un “gratuit” parce qu’elle cherche du boulot et il y a quelqu’un qui lui dit « pourquoi vous volez ça ? » elle répond « je ne le vole pas puisque c’est gratuit » : l’histoire d’amour part de cette manière. Et là, Isabelle Adjani, elle n’allait pas voler un gratuit pour chercher du boulot, donc elle vole une paire de lunettes Yves Saint-Laurent ou un truc comme ça. C’est… C’est affolant ! J’ai toujours pas compris. C’est un clip d’une heure et demie à la gloire d’Isabelle Adjani signé Laetitia Masson avec le titre d’un de mes livres sur le générique. On parle souvent des livres qui sont adaptés et là c’est un livre qui a été inadapté.

Recueilli par Jenny Ulrich

Laisser un commentaire