
Noël Godin est surtout connu -sous l’identité de Georges Le Gloupier- pour ses attentats pâtissiers. Avec l’aide de son réseau et relayé par de plus en plus d’émules, il a entarté (comprendre jeter une tarte à la tête de) : Bernard-Henri Lévy (7 fois !), Bill Gates, Nicolas Sarkozy et Cie. Ça fait quarante ans que ça dure : la première c’était Margueritte Duras en 1969… Mais Noël Godin est aussi un grand cinéphile cinévore. Entre deux films de la 26ème édition du Festival International du Film Fantastique de Bruxelles, le BIFFF, il nous livre ses souvenirs et impressions des films suivants.
Irréversible (Gaspar Noé) : Il se fait que je suis un fana de Gaspar Noé qui est un de mes grands complices. J’aime follement Seul contre tous -j’ai poussé des cris dans la salle de la cinémathèque où il est passé : j’ai crié « vive l’inceste ! » à la fin du film. Irréversible, je trouve ça extrêmement bien foutu, de premier intérêt, mais c’est loin d’être un grand film subversif comme l’étaient ses deux précédents films. C’est une expérience qui vaut tout à fait le coup, mais que je ne trouve pas vraiment passionnante, ni originale. J’attends avec impatience le prochain Gaspar Noé.
La grande bouffe (Marco Ferreri) : Peu après avoir visionné La grande bouffe, j’ai entarté Marco Ferreri -qui a accusé d’ailleurs la CIA d’avoir commandé le coup- car j’aime beaucoup Marco Ferreri, ses premiers films espagnols, El cochecito : humour noir percutant ; j’aime son Blow up avec les ballons. Et puis je trouve qu’il s’est mis à gagatiser vers du cinéma intello tordu extrêmement farcit de prétention, attrape-gogo intello… Il y a dans La grande bouffe les beaux dialogues de Francis Blanche évidemment, mais pour le reste c’est, pour moi, une entreprise pé-ni-ble-ment couilloneuse, comme les ferreries qui ont suivi. Mais son avant-dernier film m’a plu. Il se passait dans un hospice de vieillards, c’était La maison du sourire… Je suis tombé sur lui et c’est la seule de mes victimes avec qui je me suis réconcilié cocassement, à la suite d’un malentendu, on s’est retrouvé l’un face à l’autre. Par rapport à ce film-là, il m’a embrassé. Cet avant-dernier film renouait avec sa première veine de récits racontés d’une façon classique, mais avec un contenu férocement corrosif.
Les vierges (Jean-Pierre Mocky) : J’adore, mais je suis un inconditionnel de Mocky. J’adore tous ses films à une exception près -j’adore même Le roi des bricoleurs-, j’aime un peu moins quand Frédéric Dard s’en mêle -qui pour moi a toujours été un imposteur et pas le grand réinventeur du langage à la Oulipo qu’on dit. Mais vive Mocky. Et Les Vierges, c’est une satyre savoureuse poussée jusqu’au bout, où on retrouve déjà tout ce qui fait son prix… Et d’ailleurs, Mocky on sait que c’est un inouï directeur de comédiens, il a toujours moins bien dirigé les nanas, sauf peut-être dans Les vierges… Que je n’ai plus vu depuis longtemps, c’est un des Mocky qu’il faudrait que je revoie… Il a réussi à faire du Mocky avec un sujet qui n’avait aucun rapport avec ses thèmes de prédilection, mais c’est du Mocky tout craché par son jusqu’au-boutisme véhément et par son allègre cruauté des descriptions de tout ce qui nous empêche de nous envoyer en l’air quand on a envie de le faire, vu le monde cinglé dans lequel on vit.
Bataille dans le ciel (Carlos Reygadas) : Pour moi c’est une somptueuse merde. Totalement. Je le trouve pétant de prétention, sans le moindre intérêt esthetico-subversif d’aucune manière. Il y a des relents de mysticisme, comme dans la plupart des films d’auteur pointus d’aujourd’hui… Je ne suis d’ailleurs pas resté très longtemps.
Les anges exterminateurs (Jean-Claude Brisseau) : J’aime tout Brisseau. Je suis de ceux qui le défendent. C’est un des rarissimes cinéastes français, avec justement Gaspar Noé, à être profondément original, à raconter ses histoires avec un vrai mordant. Il est tout à fait tonique. Et Les anges exterminateurs c’est en plus une provocation tout à fait chouettissime et magistralement bien menée jusqu’au bout. Je n’ai pas du tout trouvé ça glauque, ni douteux, ni falot. Un de nos objectifs numéro 1, c’est la lutte contre le sexisme au cinéma, et malgré sa méchante réputation, je trouve que Brisseau est avant tout un cinéaste intense, un des derniers aventuriers totaux, et que son intelligence acerbe le protège. Il est évidemment à deux doigts d’être falot, mais il est protégé par son ingéniosité bien coupante.
Bad taste (Peter Jackson) : La jouissance totale d’un bout à l’autre. Ceux qui s’essaient à faire du Bad taste depuis -il y en a eu un ou deux à ce festival-, l’ont dans le baba. C’est vraiment le vrai cinéma ludique, inspiré de bout en bout et je continue à défendre Peter Jackson. Moins Le seigneur des anneaux, mais bien King Kong que je trouve beaucoup mieux que ce qu’on a dit… Mais pas si bien que l’original.
Le fabuleux destin d’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet) : Ben je vais tout voir. Et je ne jette pas la pierre comme tout le monde. Enfin, je ne considère pas que c’est vraiment du cinéma poujadiste, mais je comprends les critiques qui lui ont été faites. Je ne veux pas le défendre profond, mais il y a quand même une certaine curiosité en acte qui est là, une volonté de féerie -peut-être un peu de bas étage-, quelques inventions -le rythme précipité au début- qui font que j’ai été étonné par l’hostilité qu’il engendrait. Entre parenthèses, j’y ai pas mal contribué moi-même lors d’une cérémonie du Groland à Montmartre, où à l’occasion du mariage hypothétique du président du Groland et d’Amélie Poulain, je me suis déchaîné contre elle publiquement dans un discours. Mais c’était pour mieux rebondir, pour insulter personnellement un maximum de politiciens français -à commencer bien sûr par Sarkozy et sa guenon. Donc, je fais amende honorable : je n’ai jamais réussi à être vraiment irrité par Amélie Poulain. Mais ça ne pisse pas bien loin.
Avida (Gustave Kervern et Benoît Delépine) : Le régal, même si on n’est pas tout à fait attentif… Il faut être dans une forme totale -pour une fois ne pas avoir trop picolé- pour dériver avec eux. Car c’est une dérive fantasmatique tout à fait poilante et regorgeant de surprises. Tout à leur image dans certains cas. Et vive Arrabal et Chabrol dedans. Ça gagne à être revu pour mieux s’orienter dans le film. En général c’est tout ce que déteste au cinéma -une sorte d’allégorie burlesque comme les Polonais en ont fait pas mal-, mais avec eux ont est bien, on est dans l’inconnu. J’avais l’impression de leur donner la main tout en m’aventurant dans leur beau délire. J’attends tout -tout, tout, tout- de leur prochain film. A mon avis, il va être sélectionné à Cannes, je l’imagine en sélection officielle et j’ai l’impression, d’après ce que j’en sais -ma compagne a joué dedans, avec plein de potes-, j’ai l’impression que ça va être totalement génial ! Je mets deux étoiles à leurs deux premiers films, mais là on va peut-être avoisiner les trois ou quatre étoiles.
Gerry (Gus van Sant) : Je ne suis pas très gus-van-santien… Je reconnais un immense mérite : le film est réussi. On est vraiment désorbité dans cette contrée, il capte souverainement bien les immensités de la nature, mais à quoi bon faire ça ? À quoi bon des personnages qui se perdent, qu’on ne retrouve pas ? Je ne trouve pas un intérêt prodigieux à l’entreprise même, tout en reconnaissant son immense talent. Mais je ne lui mets qu’une petite étoile quand même…
A dirty Shame (John Waters) : Je continue à aimer tous ses films, je ne considère pas qu’il a beaucoup perdu en entrant dans un certain establishment de production. C’est incisif, c’est chouette, on s’amuse bien, c’est par moments tout à fait inventif, mais ça ne m’est pas resté. Ses premiers films me restent dans la tête et pas ses derniers, je ne sais pas pourquoi. Ça devrait pétiller en moi, mais c’est un peu lointain. Pourtant j’ai tout à fait bien aimé, je n’ai pas voulu partager le dépit de certains de mes “collègues”. J’ai pu rencontrer le bonhomme à Bruxelles, il est venu présenter une expo, et il est captivant. Il reste heureusement un vilain petit canard et il faut continuer à miser sur lui.
Recueilli par Jenny Ulrich
Le site officiel de Noël Godin : http://www.gloupgloup.be/
Mardi 8 avril 2008 à 23: 42
woah!
cinéphilie en or!