Cinéphilie - François Caillat -

Sur un sujet qui a inspiré plusieurs documentaires sociaux (la fermeture d’une usine qui s’accompagne de la disparition d’une ville), François Caillat préfère signer un film stylisé, parfois ironique, parfois intrigant, au risque assumé de perdre son public. C’est Bienvenue à Bataville (sortie le 7 mai à Strasbourg, le 17 septembre en sortie nationale).
A travers cette cinéphilie, le cinéaste explique ses choix de mise en scène et son approche du cinéma.

Trafic (Jacques Tati) : C’est vrai qu’il y a une référence à Trafic, mais pas seulement, au cinéma de Jacques Tati. C’est la même époque, les 30 glorieuses, le Bataville des années 60. Un monde merveilleux, insouciant. C’est la description d’un monde étonnant et angoissant. On y trouve une dimension sociale forte qui ne s’est pas perdue avec le temps. Ce qui m’a le plus inspiré, c’est la forme du cinéma de Tati qui permet de décrire un monde merveilleusement angoissant au moyen de la lumière, de la couleur, des sons, le maniement de l’humour, sur la perfection géométrique, qui finit par être totalement mécanisée. Une chose m’a profondément marqué chez Tati, c’est l’usage du son. Il ne joue pas la reconstitution réaliste d’un univers sonore, mais il appuie certains effets. Chez lui, un son isolé, sous forme de clin d’oeil peut donner la clef d’une scène. J’ai travaillé avec Daniel Deshays, conseiller sonore sur le film, qui m’a amené vers une certaine forme d’artificialité du son.

L’Invasion des profanateurs de sépultures (Don Siegel) : Ah, celui-là, je ne l’ai pas vu. Mais j’ai effectivement joué d’effets proches du cinéma fantastique avec les personnages qu’on retrouve dans la forêt. Il y a un travail sur la lumière qui peut le rapprocher de certains films fantastiques avec des morts vivants. Les couleurs sont désaturées : certains personnages qu’on retrouve ailleurs dans le film, photographiés dans des couleurs assez vives, comme chez Minnelli par exemple, sont plus proches d’un cinéma d’horreur ou de science-fiction. C’était pour marquer l’opposition de deux univers, l’un clinquant, factice, l’autre en pleine déliquescence.

Roger & moi (Michael Moore) : Le cinéma de Michael Moore est si réaliste qu’il est parfois à la limite du reportage. Je trouve cela très bien fait, même si ma démarche est évidemment à l’opposé de ce travail. Il y a un particularisme français, qui est une certaine forme de paternalisme social, qui a orienté mon travail. J’ai essayé de faire autre chose : la forme me permettait de décrire ce système fermé, d’une utopie patronale, un système en circuit fermé, artificiel. Mon film se différencie du coup des autres films de dénonciation sociale. Au départ, j’avais peur de faire un film de plus sur une fermeture d’usine, de rester uniquement dans le constat d’une catastrophe sociale et économique. Je voulais avoir un point de vue qui me permette de dire autre chose.

Sunset boulevard (et non Assurance sur la mort comme l’affirme au début l’interviewer ignorant) : Je ne les ai pas vus récemment, j’ai plutôt pensé à Providence d’Alain Resnais, où un personnage tout puissant raconte l’histoire. Je me suis beaucoup posé de questions sur la voix off, même si je n’ai pas revu ces classiques. Cette voix off a été écrite en s’inspirant très largement d’un long entretien donné par Thomas Bata lui-même. Je voulais une voix qui avoue son omniprésence, son omnipotence. Souvent au cinéma, le principe de la voix-off, qui est censée être un discours objectif, peut souvent être considérée comme une présence divine, la marque du réalisateur, seul maître de l’univers qu’il a créé.

Fortini Cani ou De la nuée à la résistance (Jean-Marie Straub et Danièle Huillet) : Le rapport à la nature est effectivement très important pour moi. Même si on ne la voit pas beaucoup dans Bataville, c’est quelque chose que j’aime beaucoup filmer. La nature est un personnage, je ne peux pas la filmer comme un décor. Dans le documentaire, les cinéastes ont plutôt tendance à s’intéresser aux personnages, aux faits, le décor passe souvent au second plan. Ils font rarement l’effort de filmer la nature. Les Straub, eux, le font. Ils sont lorrains, comme moi. J’y ai passé mon enfance et mon rapport à la nature et plus instinctif qu’intellectuel.

Recueillis par François-Xavier Taboni

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