Bienvenue chez les Chleu

/// Remis de son blues post-Cannes, Aymeric Jeay propose cet article germano-enthousiaste. ///

Désir(s) de Valeska Grisebach

Autant vous le dire tout net : un des meilleurs films vus (et le dernier pour moi) à Cannes la première semaine fut Wolke 9 de Andreas Dresen, une romance adultère assez sexuée entre deux retraités qui surprend par son mélange de simplicité et de cruauté. De retour à Strasbourg, et parce que mes oreilles avaient saisi au vol une remarque incitatrice, je me précipite voir Désir(s) de Valeska Grisebach : bingo, encore une romance adultère chez cette fois des trentenaires, filmée avec cette même simplicité et avec une attention portée aux éléments sensoriels (la bande son est une pure merveille de bruissements environnementaux). Puisqu’il y a aussi à l’affiche L’un contre l’autre de Jan Bonny, j’y vais logiquement le lendemain.

En trois jours, trois films similaires dans leur approche du cinéma - peut-être leurs réalisateurs sont-ils sortis d’une même école, peut-être sont-ils de la même génération, qu’importe : leur production est d’une réelle qualité, tout d’abord parce qu’elle est modeste et directe. Films à petits budgets, ne dépassant pas de beaucoup l’heure et demie, ils font des relations hommes-femmes et des sentiments leur sujet. La direction d’acteurs, la mise en scène, la qualité des images et du son y sont adossés ainsi que des scénarios assez limpides. Il y a dans ces trois films une absolue adéquation entre le fond et la forme et une manière toute contemporaine de filmer un pays, une société et ses citoyens sans céder aux tics de la modernité : pas de caractérisation excessive des personnages ou de leur milieu, pas de volonté de raccrocher le wagon politique ou social sur de l’intime - ouf ! A l’heure où le cinéma, noyé dans des réseaux de diffusion de plus en plus larges, se sent trop souvent obligé d’en faire des caisses pour demeurer attractif, l’existence d’un tel cinéma dans le plus puissant pays européen est une excellente nouvelle.

On peut également y voir un héritage commun, sans la radicalité politique peut-être : celui de Fassbinder, comme l’oeuvre quelque écrasante de celui-ci avait fini par se diluer suffisamment pour irriguer, vingt ans plus tard, Wolke 9, Desir(s) et L’un contre l’autre. Parce qu’on y parle avec une grande acuité de sentiments, de la difficulté de concilier sa psyché avec celles des autres, de l’énigme qu’est le passage sur terre pour tout homme ou femme, à travers de simples histoires de couple. Le tout sans la moindre ironie ni la moindre emphase, un cinéma frontal qui n’interdit pas, et c’est là sa grande classe, de plus profondes lectures. Avec pour fond commun un retour du sentiment qui tient peut-être à la culture allemande - celle-ci en ayant fait déjà beaucoup cas, - c’est en tout cas un fait notable et révélateur de ce que les sociétés industrialisées, vissées sur la peur permanente (écologique, économique, terroristique…), ont dû refouler chez leurs sujets pour tourner ainsi. Dans ces trois films, le sentiment est un risque, un acte pour reprendre le contrôle de soi. Et c’est extrêmement efficient de se le faire rappeler.

Aymeric Jeay

PS : vous aurez peut-être compris qu’en creux de ce cinéma-là, se dessine son contre-exemple, notre cher cinéma national qui n’arrive plus à faire simple, qui se perd dans trop de contraintes (un casting bankable, une histoire digne pour le prime-time télé, la triste gaudriole…) et nous offre des films semblables pour le pire et qui condamne les auteurs soit à l’isolement (Le premier venu de Jacques Doillon) soit à la geste héroïque excessive (Conte de Noël de Desplechin, Le Voyage des Pyrénées des frères Larrieu, La frontière de l’Aube de Philippe Garrel). Il y a un malaise dans le cinéma français qui peut encore engendrer par réaction de beaux films, mais le cinéma du milieu dont parle Pascal Ferran dans son Rapport des 13 n’existe peut-être plus ici. Outre-Rhin, si.

Une réponse vers «Bienvenue chez les Chleu»

  1. Ak Otéd'laplaq' dit :

    c’es vrai se que tu dit, mais nid de guepe c’est quan méme esxeccllen ! et je croi que c’es francais. daiilleur la preuve sa se passe a strasbourg !

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