Cinéphilie - Jacques Martineau -

Jacques Martineau (co-réalisateur avec Olivier Ducastel : Jeanne et le garçon formidable, Drôle de Félix, Crustacés et coquillages, …) était à Strasbourg pour présenter Nés en 68 (sortie le 21 mai). 3h pour raconter les 40 années qui ont suivi le bouillonnant mois de mai 1968 à travers trois personnages principaux partiellement relayés par leurs enfants dans les années 80. Nous avons déjà parlé du film dans l’émission -27 de Cut la radio : pour mémoire, on a notamment dit que les « effrayantes » 3h passaient en fait sans problème, on a en revanche un peu regretté la pauvreté esthétique du film, un certain schématisme et un côté pédagogique un brin trop appuyé dans la première partie… Jacques Martineau souligne qu’il s’agit d’un film modeste, sans grands moyens financiers et que de toute façon, la finalité du projet n’était pas d’en mettre plein la vue, ni de faire un récit historique exhaustif, mais de raconter de manière intimiste la destiné de quelques personnages, la façon dont ils rencontrent ou pas l’Histoire. Et à travers eux, s’interroger sur l’évolution de l’individu (dans) et de la société.

Jacques Martineau s’est prêté au jeu de la cinéphilie. Il nous livre ses souvenirs et/ou impressions des films suivants.

Irréversible (Gaspar Noé) : Pas vu.

Barry Lyndon (Stanley Kubrick) : Mais attendez, vous ne vous rendez pas compte : Barry Lyndon j’ai dû le voir à sa sortie ! C’était quand ? 76 ? 77 ? 78 ? Vous me posez des questions sur des trucs d’il y a trente ans ! Très beau, très plastique, magnifique. Qu’est-ce qu’on peut dire de Barry Lyndon ? C’est un classique et ce genre de films… Oui, d’accord, celui-là c’est un film historique et un vrai, avec de l’argent, ça c’est sûr. Et je sais que c’est aussi le premier film éclairé à la bougie, je me souviens de ces choses-là… Mais ce n’est pas un film que j’ai re-fréquenté… Peut-être que je ne l’adore pas : voilà, je l’ai dit.

Les témoins (André Téchiné) : Ah. Compliqué. Ma première réaction ça a été de dire « enfin il met les pieds dans le plat ! ». Je ne peux pas m’empêcher depuis quelques années de me dire que les grands anciens -et disons-le réalisateurs gays- ont quand même mis un peu de temps à se préoccuper de la question du sida alors qu’ils étaient aux premières lignes. Alors je me suis dit « enfin ». Après… Bon, il y a Sami (Bouajila) qui est sublime, ça je ne peux rien dire, il est sublime… Je suis un peu gêné aux entournures par le film. Je trouve l’esthétique de départ assez épatante, le côté rouge comme ça, il y a un truc très violent qui tout de suite met dans un état de tension vraiment très réussi. Ensuite, sur ce que ça raconte de l’émergence de l’épidémie, de la fondation de AIDS et tout ça, je n’étais pas ultra convaincu je dois dire. Et pas ultra convaincu surtout par la structure en trois parties qui donne le sentiment -je ne me rappelle plus comment elles s’appellent ?… La guerre ? Je ne sais pas quoi et le dernier-, qui donne à la fin du film un sentiment d’apaisement, comme s’il y avait quelque chose qui était clôt : voilà, ce jeune homme est mort, c’est triste et puis on revient à un état qui semble être plus calme. Et là je sors en me disant « alors là pour le coup, vraiment non. Non ». Il met les pieds dans le plat, il est au début de l’émergence du virus, enfin de la maladie, en tout cas de notre connaissance de la maladie et c’est comme si derrière il n’y avait pas d’histoire. Et ça m’a, je l’avoue, un peu gêné… J’ai trouvé qu’Emmanuelle (Béart) n’avait peut-être pas l’âge du rôle… Mais à part ça… C’est Téchiné ! Je fais des critiques, je ne devrais pas : c’est un grand cinéaste et il fait des choses quand même magnifiques et heureusement qu’il y a encore des gens pour pouvoir faire ce genre de films. Les porter et trouver de l’argent pour les faire.

Les contes de Canterbury (Pier Paolo Pasolini) : Là aussi très très vieux… Oh j’aurais préféré Le Decameron que j’ai beaucoup plus vu… Mais bon les trois forment une trilogie (Le Decameron, Les contes de Canterbury, Les mille et une nuits)… Alors ça j’adore, c’est sûr ! Pour plusieurs choses. Évidemment l’incroyable liberté dans la représentation du sexe qui est désopilant -j’adore aussi le livre de Boccace (auteur du Decameron), c’est vraiment un auteur que j’aime énormément. La grande liberté narrative qu’il y avait à cette époque : ce droit de raconter des historiettes, de les coller l’une à l’autre sans se justifier d’aucune façon de la continuité narrative, c’est quelque chose qui s’est beaucoup perdu dans le cinéma ! Au bout du compte, ça fait quand même un film : il raconte des choses et puis il n’a pas choisi au hasard non plus les histoires ; mais quand même il s’autorise toutes ces sautes, ce collage, tout ça. Je trouve ça super. C’est pour ça que tout à l’heure, à propos de la 42e minute (à écouter : l’interview « minutée » de Jacques Martineau à propos de Nés en 68 : http://www.cinema-star.com/star.php?id=22&idm=1&type=1&rub=22), oui on y a pensé… Évidemment c’est plus la gueule de Yann Tregouët que Laetitia (Casta) parce que les femmes chez Pasolini, c’est pas non plus ce qu’on voit le plus… Bon. Mais c’est surtout Andreuccio… L’histoire du type qu’on jette dans la fosse d’aisances, ça m’a toujours fait rire chez Boccace et extrêmement rire chez Pasolini : d’oser une telle scatologie. Mais Canterbury aussi… Non ça je ne peux pas dire : je me souviens d’avoir vu les plus grosses bites que j’avais jamais vues au cinéma ! Alors que j’avais, quoi ? 18 ans ?… J’étais très très impressionné !

La party (Blake Edwards) : Ca c’est bien parce que je l’ai revu il n’y a pas très longtemps, et en salle, en projection. Là aussi je vais parler de narration : c’est évidemment un film désopilant et c’est d’une lenteur insensée, avec des séquences qui n’en finissent plus… Et je me dis « chouette époque ! ». Chouette époque où on avait le droit de faire des films qui prenaient leur temps. Il y a des gags qui n’en finissent plus et puis bon, ça se termine en sorte de happening très seventies… Donc ça m’amuse aussi par rapport à Nés en 68… Le côté très délirant qu’il pouvait y avoir dans le cinéma de cette époque et, semble-t-il, dans une partie de la société. C’est un peu un chef d’œuvre de comédie !

Recueillis par Jenny Ulrich

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