C’est Manu Larcenet ??! Y fout les j’tons ! Ah bon, c’est Vincent D’Onofrio dans Full Metal Jacket ?.. Ouf!
Manu Larcenet (auteur de bandes dessinées : Le Combat ordinaire, Le retour à la terre avec Jean-Yves Ferri, Bill Baroud, etc) était à Strasbourg pour parler du quatrième et dernier tome de la série Le combat ordinaire (lien vers un entretien filmé d’une dizaine de minutes, cliquez sur : atelierbd). Après : 2. Les quantités négligeables et 3. Ce qui est précieux, cet opus final est sous titré 4. Planter des clous… Des sous titres à la fois mystérieux et évocateurs -et beaux et un peu nostalgiques- qui correspondent bien aux sensations contrastées que provoque cette histoire.
Manu Larcenet était aussi à Strasbourg pour la 7ème Bulle de ciné au Star, soirée au cours de laquelle il a choisi de montrer Down by Law de Jim Jarmush et O’Brother de Joel et Ethan Coen : l’occasion idéale pour lui proposer une cinéphilie ! Au terme donc de cette longue journée, tard le soir, Manu Larcenet s’est prêté au jeu de la cinéphilie. Il nous livre ses souvenirs et/ou impressions des films suivants.
Irréversible (Gaspar Noé) : Alors, je ne connais ni le titre, ni le Gaspar là. Irréversible… Pourquoi ça me dit quelque chose ? Ah : il y a une scène dure de viol dedans. Non, je ne l’ai pas vu.
Des souris et des hommes (Gary Sinise) : Ah ben ouais mais là tu es sûre que tu tape juste avec moi ! (ndlr : voir T-1 du Combat ordinaire). C’est sans doute pas l’adaptation ultime, je ne dis pas que c’est un film excellent, mais je l’ai vu très jeune - enfin très jeune : quand il est sorti. Et avant de lire le livre. L’histoire est magnifique, ça m’a fait oublier tout le reste : c’est-à-dire que ce n’est pas forcément de belles couleurs, de beaux éclairages, c’est pas forcément bien cadré, c’est pas joué le mieux du monde, mais l’histoire est tellement prenante… Après, j’ai lu le livre et j’ai vu effectivement qu’il y avait peut-être quelque chose de plus étoffé à faire autour de cette histoire-là. Mais rien que l’histoire en elle-même c’est quelque chose d’incroyable.
Smoke (Wayne Wang) : Smoke c’est lequel ? Je confonds toujours les deux. C’est celui qui est scénarisé ou l’autre ? (c’est le scénarisé, ndlr). Forest Whitaker là-dedans il est incroyable ! J’ai adoré l’histoire qui est très sensible et c’est surtout un film urbain. C’est rare, je trouve les films urbains réussis. Et ça, c’est typiquement… Mais même Brooklyn boogie : c’est vraiment des films urbains réussis. Là, il est tard donc je n’ai pas forcément les mots pour dire tout ça, mais… Harvey Keitel déjà ! Et l’acteur barbu… J’ai oublié son nom… C’est la fin de la journée, vraiment ! Tout ce qui se passe autour du petit Black… Il faudrait que je le revoie parce que j’en ai gardé un souvenir éblouit. C’est rare les films sur les villes qui sont aussi réussis. Le dernier que j’avais vu, c’était Lost in translation. C’est des films avec des acteurs magnifiques dans des villes qu’ils rendent magnifiques.
Eraserhead (David Lynch) : Pas vu. Lynch, je fais un rejet quasi total. À part Une histoire vraie qui m’a scotché, le reste… Soit on ne m’a pas emmené vers ce type de cinéma, soit je suis absolument réfractaire à ça. C’est-à-dire que je n’aime pas faire le boulot. J’aime bien quand on me présente des mystères, quand on me présente une intrigue, quand on me présente même des histoires sans intrigue, des personnages, des machins… Lui ne fait rien de tout ça. Il me donne des personnages qui changent d’une seconde à l’autre, qui n’ont jamais la même personnalité donc déjà, ça m’emmerde un petit peu. Il me présente une histoire où j’ai tout à faire et, par exemple, sur je ne sais plus quel dvd que j’avais acheté… Euh ? Mulholland drive. Tu le regardes une fois, ce qui est magnifique, c’est que quand tu le regardes une deuxième fois, il y a un chapitrage aléatoire. Tu vois les scènes de manière aléatoire et là, je me demande à quel point c’est pas du foutage de gueule. Avec lui, je suis toujours en train de me demander s’il se fout de ma gueule ou s’il cherche à provoquer en moi quelque chose d’intéressant. Mais moi je ne suis pas intéressant donc j’attends qu’on me propose. J’aime bien quand Gilliam me donne des choses, je n’aime pas quand Lynch me dit « hummmmm, vas-y, cherche à travers mes images, cherche toi-même ce qui est intéressant hun-hun ! ». C’est ce dandysme là qui m’énerve, le « hun-hun » qui me gonfle. Ceci dit, un amoureux de Lynch te dirait probablement que c’est extraordinaire et probablement qu’il aurait raison. Moi, je suis réfractaire à ça.
Les aventuriers de l’Arche perdue (Steven Spielberg) : Ca aussi je suis réfractaire ! Et même tout jeune. C’est du cinéma qui est marrant pour un dimanche après-midi, mais moi les dimanches après-midi, j’avais autre chose à foutre de plus intéressant que d’aller au cinoche. Les films de divertissement pur, il y en a d’extraordinaires, de très bons, mais c’est jamais des films que je vais revoir avec plaisir.
Mon voisin Totoro (Hayao Miyazaki) : Ca c’est un vrai chef d’œuvre. Je me rappelle la première fois où je l’ai vu, c’est passé sur Arte tard le soir et j’étais tombé dessus par le plus grand des hasards. Je ne savais pas ce qu’était Ghibli, qui était Miyazaki et j’ai vu ça de bout en bout en me disant : « putain, mais quelle intelligence de parler de problèmes difficiles ! » : la mère est à l’hôpital, c’est deux enfants qui déménagent, la petite fille à un moment elle se perd et on a PEUR pour elle parce qu’on trouve une chaussure dans un petit lac… Il arrive à faire naître des angoisses de toutes petites images et de choses que tous les enfants peuvent comprendre. La maladie de la mère, n’importe quel enfant ayant plus de quatre/cinq ans et regardant ça peut comprendre qu’effectivement la mère est malade, mais que ce n’est pas comme on a l’habitude en Europe : « Aaaaargh » tu vois, les cris, les veines, le sang, le machin. Il a fait ça avec une douceur et une poésie qui est inégalée, je trouve. Et puis il a un imaginaire, j’ai adoré Chihiro pour ça, c’est qu’il a un imaginaire graphique débridé. Enfin, c’est même pas graphique, un imaginaire de formes. Mais apparemment qui vient beaucoup de la culture de contes, de légendes, mais moi je ne connais pas tout ça, donc ce que je me prends dans la gueule c’est une variété sans nom, un truc incroyable, une richesse de folie ! Et puis la nature. Il parle de la nature avec une beauté incroyable. Le camphrier dans Totoro, les arbres dans d’autres de ses films, c’est des personnages à part entière. Et puis c’est la première fois où je voyais des dessins animés où l’herbe bougeait, où on voyait le vent par exemple. C’est des détails, ça paraît con, mais quand les petites feuilles volent, quand il y a des insectes… Dans n’importe quel dessin animé français ou machin, tu regardes, il n’y a pas d’insectes. Or, toute la journée en été, il y a des insectes : lui les fait, lui fait l’arbre qui bouge, lui fait la vraie nature. On sent qu’il y a un lien avec ça qui est autre que celui un petit peu factice qu’on a en Europe, je trouve.
Full metal jacket (Stanley Kubrick) : J’ai adoré. Adoré Full metal Jacket. Mais, comment dire… Une tension d’un bout à l’autre, avec deux grandes parties, avec un rapport à la féminité qui est très particulier puisqu’on voit deux femmes je crois : une pute et une jeune fille qui tue tout le monde à la mitraillette.. Ou deux ou trois femmes, mais pas plus que ça. C’est vraiment un film de mecs et j’ai ressenti ce que j’ai ressenti à l’armée (ndlr : voir notamment l’album Presque). Alors évidemment là, c’est décuplé parce que c’est la guerre et tout ça, mais on ressent bien cette histoire d’en vexer certains pour les faire ressortir, il y a toute cette stratégie-là qui est magnifique et puis le point d’orgue du suicide dans les toilettes, c’est magnifique. Là, tu te prends un coup à l’estomac. Moi, la première fois que je l’ai vu, je me suis dit « ça y est le film est fini », et non, on repart encore sur autre chose. C’est assez étrange de voir un film partagé en deux comme ça. Dans ma mémoire, c’est peut-être un des seuls où c’est tellement net : « paf ». Tu passe d’un truc, tu te prends un coup de poing et « paf », tu continues, tu t’en prends un deuxième, mais sur une autre partie du film esthétiquement différente, sémantiquement différente : tout est différent. C’est deux films en un.
Recueillis par Jenny Ulrich
Le blog de Manu Larcenet : http://www.manularcenet.com/blog/