STANLEY KUBRICK´S NAPOLEON SCRIPT
Il y a quelques mois semaines, CUT consacrait un enieme passionnant dossier au plus surfait génie du cinéma, oui, vous l´avez deviné : Stanley Kubrick. Ca y est vous vous en souvenez ? Bon, sur le coup j´avais décliné ma participation au dossier, faute de trouver un angle intéréssant et pas rebattu ! Moi et les themes… Mais je suis sur que vous vous souvenez aussi qu´il était souvent fait référence au mythique film maudit de Kubrick, sa biographie avortée de Napoléon Bonaparte. Eh bien j´ai eu la chance de tomber quelques temps plus tard sur le scénario de son film. Evidemment, la deadline est passée depuis longtemps, mais grace a ce blog, je vais pouvoir rattraper mon retard, décortiquer ce script, et meme vous offrir en exclusivité la version Pdf pour les courageux qui aiment lire en anglais (voir plus haut).
Pour traiter la vie de Napoléon, de sa naissance jusqu´a sa mort, dans les limites imparties d´une production Hollywoodienne, Kubrick n´a pas d´autre choix que de recourrir a un narrateur. Sans etre envahissant, celui-ci donne les dates, introduit actions et personnages, et cede ici ou la la place a certains morceaux choisis et pertinents des mémoires et de la correspondance de l´Empereur en fonction de la période. Ces périodes sont délimitées précisément par des cartons. D´abord ENFANCE, ensuite 1789 - REVOLUTION, puis LA PREMIERE CAMPAGNE D´ITALIE / EGYPTE / COUP D´ETAT / EMPIRE / LA CHUTE / L´INVASION DE LA FRANCE / ELBE, et finalement SAINTE-HELENE. Mais rien ne dit que les titres eussent été conservés a l´ecran. Autre moyen extradiégétique employé par Kubrick : les cartes animées pour expliquer les marches des armées, les plans de batailles, les déplacements incessants des armees d´un bout a l´autre d´un continent.
Un point particulierement intéréssant est la place que le script donne aux femmes dans la vie de Napoléon. C´est le principal ressort dramatique qui va permettre a Kubrick de vraiment donner chair (si je puis dire) a son personnage. Les relations que le petit caporal entretient avec la gente féminine est plus importante que la politique, les batailles… Et sa relation avec Joséphine (je te trompe, tu me trompes, je te quitte, mais je t´aime encore…) constitue bel et bien un des fils rouge du film. Kubrick semble prendre un malin plaisir a dépeindre la luxure qui habite l´Empereur, comme un parallele a sa soif de conquete.
Evidemment, pas de Napoléon sans batailles ! Mais Kubrick ne vise pas a la surenchere. On ne compte que deux vraies batailles filmées de facon exhaustives dans le script. D´abord une bataille anonyme dans les plaines d´Italie contre les Autrichiens, et n´est en fait qu´une synthese, avec commentaires, de la tactique qui lui réussira pendant un temps. Et enfin, la derniere bataille : Waterloo. Sinon, Austerlitz se réduit a la débacle post-affrontement des Russes et aux négociations qui s´ensuivent. Quant a l´Espagne… Pas un mot, pas une ligne !
Du point de vue du personnage lui-meme, on passe de l´enfant maladif surprotégé par sa mere au solitaire qui doit faire avec les brimades de ses corélégionnaires de l´école militaire. Il devient ensuite un soldat qui attend son heure, a l´innocence maladive vis-a-vis des femmes, pour passer a un sous-officier dégouté par la populace et la pusillanimité des autorités. Il gagne ses galons cependant aupres des Révolutionnaires dissolus pour lesquels il n´a que mépris mais qui lui ouvrent leurs salons et leurs orgies. Sa rencontre avec Joséphine est décisive. Elle entretient en lui un feu qu´il transporte sur les champs de bataille d´Italie et d´Egypte. Se voyant trompé, il trahit la Révolution et organise un coup qui le porte au pouvoir, et mettent les hommes (et les femmes) a ses ordres. Cet appétit se révele fatal : plus dur sera la chute. Il est trompé a son tour et finit comme l´on sait. Il y a de nombreuses similitudes entre son parcours et celui de Barry Lyndon. Kubrick lie la destinee de son héros a ses relations avec les femmes, avec SA femme plus précisément, et c´est en commencant a singer les Empereurs et les Rois que Napoléon perd sa chance et sa bonne étoile, comme Barry Lyndon.
Sans que l´on puisse dire avec certitude quel genre de film Kubrick aurait tiré de ce script, on y retrouve cette sorte de sécheresse propre au vieux Stanley, cette absence de fioritures, mais un incessant travail pour taper la ou ca fait vrai, la ou ca fait sens. Il nous offre quelques scenes comme Napoleon et le Tsar qui prennent un sauna, Bonaparte jeune qui croit que la glace qui s´est formée dans son pichet est du verre, Murat qui enseigne la valse a Napoleon, Napoleon qui sort de table pour se taper une convive… La seule image un peu émotive et tire-larmes de tout le film ouvre en fait et termine le film. C´est celle d´un ours en peluche mentionné dans les bras de Napoléon bébé a la premiere ligne du script, et le script se termine avec le meme ours en peluche, apres sa mort, dans l´appartement de sa mere. La récurrence n´est pas innocente, et chacun y verra ce qu´il voudra.
Enfin, pour terminer ce tres/trop long article, mentionnons aussi les 6 dernieres pages du script, qui sont des notes de productions signees de la main meme de Kubrick. Il y analyse a l´intention de ses producteurs et des décideurs du studio, les frais, la longeur prévu du tournage (150 jours, soit 1mn30 de tournage par jour utile selon ses calculs), les localités envisagées pour le tournage (Italie et Yougoslavie), l´offre de l´armée Roumaine de mettre 30 000 a sa disposition, la difference de prix entre les tailleurs Roumains et les autres pour obtenir des costumes d´époques crédibles, ainsi que des spécifications pour le casting et d´autres détails techniques pour améliorer la qualité de la photographie, et de la couleur tout en réduisant les couts etc etc… Le tout fournit des indications tres interessantes sur comment on devait monter un tel blockbuster a cette époque.
Ces 6 pages ont un tres net gout de lettre de motivation. Quel dommage qu´elles ne se soient pas révélées assez convaincantes !