/// Aymeric Jeay, qui participe tous les mois à la revue CUT, était lui aussi à Cannes. Il n’a occupé le terrain que durant la première semaine du festival. Assez pour créer en lui un manque terrible et étrange. Récit d’un séjour sur et dans la Croisette. ///

L‘intraitable Romain, instigateur de la revue, du blog, de la radio et bientôt du “watching you” CUT, m’avait demandé, quelques jours avant mon départ, de tenir une chronique si possible quotidienne de mon séjour à Cannes, puisque je devais m’y rendre pour raisons purement professionnelles. J’avais répondu par l’affirmative à ladite proposition, pressentant toutefois une gêne à contenter si promptement un esprit droit et difficilement manipulable comme celui de Romain. Gêne vite confirmée quand, une fois sur place, mille et un détails se sont révélés autant d’entraves à l’exercice du blog, à commencer par le principal : mon absence d’équipement informatique portable. La mort dans l’âme et des frissons dans l’échine, je lâchais lâchement l’aventure sans même l’avoir commencée en signifiant ma défection par un pleutre SMS, SMS que mon magnanime supérieur eut le tact de digérer avant d’y répondre. Ainsi le monde continuerait de tourner, et je pouvais vivre follement les ébats cannois.
Mais les grandes aventures humaines, et celle de la revue-émission-blog CUT en est une, ne souffrent la tiédeur et l’indifférence distanciée qui courent aujourd’hui les pages de tant de parutions, qu’elles soient électroniques ou de papier. Très vite donc je me promis d’écrire, sitôt rentré du Grand Sud et de ses festivités, un compte-rendu circonstancié de cette semaine. Certes, je n’y attendrai pas la ferveur et pour tout dire l’authenticité du ton imprégné de l’usure rétinienne, de la léthargie musculaire, de la raideur lombaire et l’émulation cérébrale que confère une journée de visionnage en salles obscures entrecoupées de sandwiches et de piétinement dans les files d’attente. Soit, mais cette réparation post-cannoise saurait sans doute prendre de la hauteur sur son sujet, survoler d’un esprit revenu dans ses terres habituelles ce qui est, à y regarder de trop près, un vaste capharnaüm d’images, de mouvements et de sons venus du monde entier s’échouer su un petit bout de côte méditerranéenne à l’exact milieu du printemps.
L’adoption de cette idée eut le net avantage de conserver intact le peu de sommeil qu’autorisent les nuits cannoises, et dilua le noir coupable qui envahissait ma conscience et m’aurait peut-être, à la longue, empêché totalement de vaquer à mes obligations. Je me pris même à en rêver l’accomplissement au détour d’une scène inutile dans tel film, durant le discours obligé de tel organisateur de telle semaine critique, à la fin d’un tel repas lesté par un vin du gard peu amène. Oui, le blog serait ainsi détourné de sa fonction première (l’écriture auto-suffisante et bâclée de ses petits bonheurs tracas quotidiens), oui l’analyse critique et le ressenti sur l’ensemble de ce que j’y aurais vu se dégagerait avec plus de netteté.
Une semaine à Cannes, soit 23,5 films exactement vus en six jours, des dizaines de fouilles du même sac (bouteille d’eau, chewing-gums, programme du jour, barres chocolatées, lunettes de soleil, carnet de notes, papiers, papiers, papiers), de centaines de marches gravies, de corridors arpentés, de fauteuils effleurés, de parfums et d’odeurs corporelles senties, de silhouettes détaillées ou vues dans un flou relatif, des kilomètres de pellicules dévidées dans les projecteurs surpuissants du Grand Palais Théâtre Lumière ou de la Salle Debussy, des hectolitres d’air conditionné respirés par des milliers de poumons dans le noir, un rituel enivrant et épuisant à la fois, qui par sa répétition même finit par vous mettre dans un état de quasi-transe, vous fait voir double ou carrément halluciner des scènes de film ou de votre vie ; la magie cannoise et son inévitable retour de bâton qui, à l’heure ou je dois enfin écrire cette chronique, me laisse dans un état de vide intérieur rendant impossible toute relation exacte de ces quelques jours hors du temps, hors de tout. Il est temps de regarder de nouveau comment le monde va, mais en ai-je vraiment l’envie ? Pas vraiment, pour l’heure je reprendrais bien un peu de dessert, et je sens le sommeil me gagner. Je vais bientôt m’endormir, à moins que ce ne soient les lumières qui ne s’éteignent toutes seules, “ladies and gentlemen please turn off your cell phones the screening is about to begin…“
Aymeric Jeay le 19/05/08 - 23h53