Michael Moore : polémique système

1 Mar

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[de Rick Caine, Debbie Melnyk (Wild Side Video), sortie DVD le 5 mars 2008]

A moins d’être aveugle, chacun s’accorde sur l’évidente mauvaise foi de Michael Moore, son culot, son art du raccourci. Moins sur ses mensonges. Il faut dire que sa méthode – se mettre lui-même en scène et jouer au con – et, surtout, ses pitreries font beaucoup pour lui acquérir d’emblée la sympathie du public. Pourtant, aux Etats-Unis, ses détracteurs sont nombreux. Pas seulement l’entourage de George Bush. Conservateurs, démocrates, gauchistes – jusqu’à certains de ses anciens collaborateurs – dénoncent ses méthodes… ou les réutilisent contre lui. Les documentaires anti-Moore se multiplient, à l’image de Michael Moore Hates America (2004), de Michael Wilson, où le réalisateur tente désespérément d’obtenir une interview de Moore, à la manière dont ce dernier essayait vainement d’approcher le patron de la General Motors tout au long de Roger et moi (1989). Wilson fait partie de ces gauchistes déçus, qui considèrent que Michael Moore fait plus de mal à sa cause qu’il ne la sert. L’ennui, c’est que son film, applaudi d’ailleurs par les conservateurs, tend à donner de Moore l’image d’un anti-Américain, au sens où c’est son patriotisme qui serait remis en cause. Il est alors facile à l’auteur de Fahrenheit 9/11 de dénoncer son détracteur comme un suppôt de Bush et d’identifier son film aux heures les plus sombres du McCarthysme [1].

Michael Moore : polémique système échappe à ce discrédit facile. En premier lieu parce qu’il offre un regard extérieur, celui d’une canadienne, Debbie Melnyk. Ensuite, parce que la documentariste choisit clairement son camp : la gauche. Tout en critiquant la méthode Moore, elle ne se prive pas, comme lui, d’aller interroger les Américains moyens, y compris quelques beaux spécimens de demeurés qui nous expliquent pourquoi « les armes, c’est bien ». En ne dissimulant pas la bêtise, l’ignorance et les excès des pires inconditionnels de Bush, elle prend le risque de relativiser l’impact de sa charge contre Michael Moore, mais gagne en échange en honnêteté intellectuelle.

Pourtant, Debbie Melnyk n’échappe pas à certains travers de ses confrères américains. Comme eux, elle use du procédé qui consiste à retourner les armes de Michael Moore contre lui (elle parvient ainsi à l’approcher grâce à une fausse accréditation, un « truc » que l’ami Michael préconise ouvertement dans Roger et moi). Comme eux, elle adopte un ton résolument polémique. Dès lors, plutôt que de démonter les mécanismes de propagande des films de Michael Moore, elle consacre plus de la moitié de son film à tenter de le discréditer personnellement. Il en va ainsi de cette anecdote : lorsque Michael Moore dirigeait le Flint Voice, son journal contestataire, il omis apparemment de payer ses 10$ au critique musical Dave Marsh en échange de la reproduction de ses textes. Dans une scène coupée, disponible en bonus, on nous montre le jeune Michael trichant lors d’un stage de survie chez les scouts, images reconstituées à l’appui. C’est sans doute la principale faiblesse du film : accorder trop de crédit à ce genre d’anecdotes et, surtout, les monter en épingle d’une façon douteuse. Debbie Melnyk rame ainsi pendant près d’une heure à tenter de nous prouver que Michael Moore est un menteur, non dans ses films, mais parce qu’il s’agirait chez lui d’une « seconde nature », héritée de sa jeunesse. La misère de l’argument est évidente. Tout le monde a déjà menti. Cela ne fait pas de chacun d’entre nous un menteur invétéré.

Heureusement, la seconde partie du documentaire se concentre enfin sur son sujet. A part Sicko (sorti au même moment), tous les films de Michael Moore sont abordés, mais aussi ses meetings à travers les Etats-Unis ou son travail à la tête du Festival du film de Traverse City dans le Michigan : autant de sujets doublement intéressants pour nous autres Européens, qui ne le connaissons que par le cinéma. La polémique est toujours là, mais plus malicieuse. Ainsi, dans Fahrenheit 9/11 (2004), lorsque Michael Moore, ulcéré, revient longuement sur les conditions de l’élection de Bush en Floride lors des élections de 2000, il oublie de préciser qu’il soutenait à l’époque le candidat vert indépendant Ralph Nader, celui-là même qui priva Al Gore des voix qui lui manquaient pour emporter la Floride et devenir président.

L’une des astuces de Michael Moore, inaugurée dans Roger et moi, consiste à jouer les victimes. Si Roger Smith, patron de la General Motors, refuse de le rencontrer, cela veut dire qu’il a quelque chose à cacher ou qu’il a « honte » : un argument qui devient la pierre angulaire de toute la rhétorique du film. Debbie Melnyk rappelle non seulement que les deux hommes se rencontrèrent à deux reprises, mais que Michael Moore dissimule sciemment cette information, tout comme il passe sous silence les mouvements sociaux à Flint avant la fermeture de l’usine, ou les plans de reconversion de la ville, prévus bien avant son documentaire, dont il laisse pourtant entendre qu’ils sont la conséquence de son action.

Ce mépris de la chronologie des événements, voire de leur réalité au nom de l’idéologie se retrouve dans Bowling for Columbine (2002), où Michael Moore laisse entendre qu’il suffit d’ouvrir un compte dans une banque pour obtenir une arme à feu, ce que réfutent les employés de la banque que Debbie Melnyk a retrouvés et qui nous donnent un tout autre son de cloche. A tel point qu’aujourd’hui, si les responsables politiques ou économiques fuient le bonhomme, c’est surtout pour éviter de voir leurs paroles déformées ou débarrassées de tout contexte. A l’époque, bien peu d’observateurs ont d’ailleurs perçu le véritable danger du propos de Bowling for Columbine. Michael Moore y va bien au-delà d’une remise en cause de la législation sur les armes à feu. Son propos est autre, comme en témoigne sa comparaison avec le Canada. Selon lui, les Américains eux-mêmes sont une race arriérée qu’il faut éradiquer. « L’homme blanc, dit-il dans le documentaire, a fait son temps ».

Sylvain Mazars

Egalement disponible sur Cinéthiques.


[1] C’est un argument de propagande bien connu dont, à mon sens, le film Les Protocoles de la rumeur de Marc Levin, a lui aussi été victime. Dans Les Protocoles de la rumeur, Marc Levin tord le coup à l’idée reçue selon laquelle aucun juif n’était dans les tours du World Trade Center lors des attentats 11 septembre. Mais pour tous ceux qui sont persuadés qu’il s’agissait d’un complot juif, le simple fait que Marc Levin soit lui-même juif est une « preuve » supplémentaire – non une réfutation – de la véracité d’un tel complot.

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3 Réponses to “Michael Moore : polémique système”

  1. Boyan samedi 1 mars 2008 à 180658 #

    Est-ce qu’il y a des bonus intéressants (à part la scène coupée de Michael Moore qui ment) ?

  2. Claire samedi 1 mars 2008 à 200812 #

    Bravo pour cet article très bien renseigné et pertinent. Vous ne tombez ni dans le cliché des pros ni dans celui des anti-Moore (même si on sent un certain sceptisisme à son encontre…) A bientôt pour d’autres articles intéressants, comme dans votre revue CUT…

  3. sylvainmazars samedi 1 mars 2008 à 231111 #

    Pour répondre à Boyan, les bonus sont tous du même acabit : tout d’abord un débat avec des documentaristes, dont on sent que leur critique de Michael Moore est surtout motivée par la jalousie et l’amertume de n’avoir jamais eu autant de succès avec leurs propres films. Ensuite, une dizaine de scènes coupées, dont la scène des scouts est la plus édifiante : tandis que la voix off de l’ancien camarade de Michael Moore explique que celui-ci a triché pendant un entraînement de survie en cachant partout des biscuits, une scène reconstituée, en noir et blanc, volontairement dégradée, nous montre un adolescent joufflu, vaguement ressemblant au Michael Moore de l’époque, dissimuler honteusement ses gâteaux sous une motte de terre. Les réalisateurs ont-ils eu honte de cette scène – et des autres – au point de la couper ? En tout cas, elle est sur le DVD.

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