DVD Kijû Yoshida: Vol 1: Une vague nouvelle, Vol 2: Contre le mélodrame

2 Mai

(Ed. Carlotta)



On vous parle d’Eros + massacre dans le n° -28 de Cut mais c’est en fait dans la sortie de l’intégralité des œuvres de Kijû Yoshida (soit 19 longs-métrages inégaux mais presque toujours passionnants, tournés entre 1960 et 2002) que se sont lancées les éditions Carlotta.

En marge d’Eros + massacre, deux coffrets ont pour le moment été diffusé : Une vague nouvelle comprenant six films réalisés entre 1960 et 1964 et Contre le mélodrame incluant cinq œuvres (1965 – 1968). L’ensemble permet d’apprécier l’évolution et la construction du style de l’auteur de Femmes en miroir. Curieusement – ou non – ses réalisations les plus mythiques ne sont pas forcément les plus intéressantes.

Première œuvre du cinéaste, Bon à rien (1960) est une nouvelle variation de La fureur de vivre de Nicholas Ray, qui inspirait beaucoup les producteurs en cette époque, et ce, un peu partout dans le monde. En fait, le studio Shochiku, désireux de lancer un équivalent nippon à la Nouvelle vague française, offrit à de jeunes gens aptes à apporter du sang frais à l’industrie cinématographique japonaise la possibilité de diriger leur premier long-métrage… Avec pas mal de liberté, mais autour de sujets imposés, généralement piochés parmi les thèmes les plus en vogue. Yoshida, qui tourna son film en même temps que les Contes cruels de la jeunesse de Nagisa Oshima, se sort plutôt bien des contraintes du film de « jeunes à problèmes » (il a pu écrire le scénario lui-même) et prouve d’emblée son savoir-faire technique aux travers de quelques plans superbes.

Le sang séché (1960), son projet suivant, part d’une idée forte : le suicide manqué d’un salarié désespéré par un licenciement massif qui va se retrouver récupéré à des fins commerciales et médiatiques. Le film est malheureusement un peu discrédité par le trop grand schématisme entraîné par la naïveté et le manque d’épaisseur de son personnage principal. Dans la mise à mal des dérives capitalistes, Yasuzo Masumura fit bien mieux sur le ton de la farce avec Les géants et les jouets (1958). Un plan final superbe, ironique et désabusé, nous fait malgré tout quitter la projection sur une impression favorable.

Retour au thème de la jeunesse en perte de repères (qui disposait d’un terrain très favorable dans le Japon des générations d’après guerre, humilié par une défaite encore mal digérée) avec La fin d’une douce nuit (1961). Le film marque une vraie évolution dans la carrière de son auteur. D’abord parce qu’il y porte un regard moins distancié sur ses personnages, rendant l’implication émotionnelle du spectateur plus forte, ensuite pour les libertés formelles qu’il prend de plus en plus, au niveau d’ellipses fort hardies, notamment.


La source thermale d’Akitsu (1962) est la première œuvre de Yoshida qui soit une adaptation littéraire – en l’occurrence d’un roman de Shunya Fujiwara – et non un scénario original écrit par lui-même. Il se sort moyennement de l’exercice, semblant avoir du mal à se dépatouiller des ressorts mélodramatiques – souvent fort datés – de son histoire : un amour impossible, étalé sur 20 ans. A ne pas louper cependant pour son visuel absolument renversant (c’est la première fois que Yoshida utilise la couleur) et ses recherches plastiques constantes. C’est également la première collaboration avec l’actrice Mariko Okada qui va devenir sa muse, son épouse et sa productrice.

Les personnages marginaux et déphasés ont toujours occupé une place importante dans l’univers de Yoshida. C’est particulièrement vrai dans 18 jeunes gens à l’appel de l’orage (1963), exploration d’un Japon des laissés pour compte (plus précisément des jeunes ouvriers itinérants), habituellement peu représenté dans le septième art nippon. La veine est nettement moins Hollywoodienne que sur La source thermale d’Akitsu et il n’y a ni effets faciles ni grandes leçons de morale, comme aurait pu s’y prêter le scénario.

Avec Evasion du Japon (1964), c’est dans quelque chose de totalement différent que se lance le cinéaste. Un film d’action qui swingue, histoire de casse, de musicien raté, de yakuzas, de filles de joie, d’amourette inespérée et de fuite rêvée d’un Japon à l’avenir bouché pour son personnage principal. Le cinéma de genre réussit très bien à Yoshida qui s’adapte admirablement aux conventions d’usage et ménage pas mal de rebondissements au sein d’un scénario sans temps mort.

Nouvelle adaptation littéraire (et retour au noir et blanc pour tous les films du second coffret) avec Histoire écrite sur l’eau (1965), tiré d’un roman de Yojiro Ishizaka. A partir de ce film, le cinéma de Yoshida devient plus exigeant et plus intellectuel. On n’est pas très loin de certaines œuvres psychanalytiques conçues à la même époque par Ingmar Bergman. Le cinéaste a quitté la Shochiku pour devenir indépendant et en profite pour aborder des sujets plus délicats, en l’occurrence ici – mais pas de manière frontale – l’inceste.

Cette nouvelle tendance est confirmé dans le cependant plus abordable Le lac des femmes (1966). Il y est question d’adultère, de photos olé-olé et de maître chanteur aux intentions troubles*. Un film curieux, là aussi un peu handicapé par la trop grande conventionnalité de certains personnages mais que son traitement et ses nombreuses « digressions » scénaristiques (en clair : l’histoire ne se dirige pas forcément où on l’attend) rendent malgré tout très surprenant dans sa seconde partie.

Passion ardente (1967) est un psychodrame sur le manque d’amour d’un couple et le regard d’une fille sur « l’absence de moralité » de sa mère fraîchement décédé (elle avait des amants plus jeunes qu’elle). Quant à Amours dans la neige (1968), il nous présente une relation amoureuse triangulaire sur fond d’impuissance. On touche un peu les limites du « système Yoshida » avec ses deux films qui deviennent parfois involontairement comique (surtout le second) . Si le premier bénéficie quand même de quelques belles échappées via des séquences d’extérieures toujours d’une originalité stylistique certaine et de beaux moments insolites (le sculpteur écrasé par sa statue), le second, littéralement vissé à son trio d’imbéciles, lasse rapidement. Le jeu de Mariko Okada, tête baissée, regard dans le vide pour exprimer tout le dilemme de sa condition (elle ne sait lequel choisir) est assez inénarrable.

On reste dans les sujets de société avec Flamme et femme (1967), sur l’insémination artificielle. Mieux que les deux précédents de par ses côtés franchement avant-gardistes, le film est une pure expérience de mise en scène, fort stimulante pour les sens même si les préoccupations des personnages ne passionnent pas toujours.

Côté suppléments, on trouve un portrait du cinéaste d’une cinquantaine de minutes ainsi que des bandes annonces et des présentations de tous les films par Yoshida lui-même.

S’il y a un bilan à faire de cette première (quasi) décennie d’activité, on regrettera que le brillant travail d’expérimentation sur la mise en scène, de plus en plus présent à partir d’Histoire écrite sur l’eau, aille de paire avec un tel embourgeoisement des sujets et des univers décrits. Un aspect que l’on ne retrouvera heureusement pas dans toutes les prochaines réalisations de yoshida, ou alors, de manière moins envahissante. Eros + massacre (1969) constituera d’ailleurs bientôt un nouveau tournant dans sa carrière.

Coup de chapeau et grand merci à Carlotta en tout cas, qui nous permet de découvrir ou redécouvrir des pans entiers de cinématographies largement occultés chez nous en leurs temps. Les premiers Nagisa Oshima sont d’ailleurs prévus pour très bientôt. On espère que l’éditeur continuera son travail d’exhumation, le Japon regorgeant encore de cinéastes passionnants (Susumu Hani, Shuji Terayama, Yasuzo Masumura… : quelques noms parmi des dizaines) que l’on rêverait de voir diffuser en DVD.

Mathias Ulrich

*Quelques 36 ans plus tard, Shinya Tsukamoto pervertira d’étrange manière ce postulat de base dans le toujours inédit A snake of june.

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