Entretien avec Lamberto Bava

14 Nov

Rencontré lors du FEFFS (Festival Européen du film Fantastique de Strasbourg), où il était président du jury, Lamberto Bava revient pour nous sur sa carrière. Avec des titres comme Baiser macabre, Démons ou La caverne de la rose d’or, il oeuvre depuis presque 30 ans dans le cinéma populaire (en tant que réalisateur, et beaucoup plus sur divers autres postes), avec une longue échappée par la télévision, lorsque celle-ci est devenue le dernier espace de liberté pour les cinéastes italiens. Si le constat est parfois douloureux quant aux difficultés à tourner aujourd’hui – tant pour le cinoche que pour la télé – Bava fils (celui du Mario du Masque du démon et de Danger: Diabolik!) n’a jamais rien perdu de sa foi pour le fantastique ni de son enthousiasme inébranlable.

La maison de la terreur (1983)

La maison de la terreur (1983)

Vous disiez tout à l’heure que La maison aux fenêtres qui rient (voir cinéphilie) est le seul film d’horreur typiquement italien. Je trouve pour ma part que votre premier film, Baiser macabre – de par son romantisme morbide et sa subversion – est très italien. Les américains n’auraient jamais osé faire un film pareil.

Je pense que je suis le dernier réalisateur (en activité), avec Dario Argento, de la période du fantastique italien. Lorsque j’étais au festival de Pusan en Corée, on m’a demandé pourquoi les Italiens ne faisaient pas de films d’horreur. J’ai beaucoup voyagé cette année, en France, en Allemagne, aux États-Unis, on m’a beaucoup demandé pourquoi en Italie il n’y avait plus de films d’horreur, comme ceux de Mario Bava, Lucio Fulci, etc. En fait, on ne tourne plus beaucoup de films en Italie, parce qu’il est très difficile d’avoir l’opportunité de faire du cinéma…

On parlait de Baiser macabre, non ? Baiser macabre a été écrit avec Pupi Avati et je pense que cette agitation intérieure des personnages, c’est Avati qui l’a amenée.

Pour écrire le scénario, nous nous rencontrions tous les matins avec Pupi, Antonio Avati et Roberto Gandus pour en discuter. L’après-midi, Roberto Gandus mettait tout ça en forme. Le scénario a été écrit en 15 jours. C’est positif d’écrire à quatre. J’ai écrit seul une première version de Ghost son, mon dernier film, en deux mois. Pourquoi ? (impossible de retranscrire les mimiques, halètements et gestes divers, signifiant papier froissé et trajet vers la poubelle, qui expriment la fatigue et les difficultés occasionnées par ce douloureux travail solitaire !)

Pour Démons, l’écriture avait pris une année. Pourquoi ? Dario m’avait enseigné « travail, travail, travail… » Ça a été très dur à écrire, le concept était nouveau. Mais 20 ans après, on en retrouve encore des éléments dans des films réalisés aujourd’hui, comme dans 28 jours plus tard et 28 semaines plus tard. C’était un film très moderne.

Après Baiser macabre, vous avez eu du mal à monter votre second film, La maison de la terreur.

Quand j’ai fait Baiser macabre, tous les producteurs m’ont dit « c’est très bien, mais il n’y a pas assez de violence ! ». Au bout d’un moment, Dario Argento m’a proposé d’être son assistant sur Ténèbres. Puis j’ai finalement trouvé un producteur qui m’a offert de faire un film sur un sujet de Dardano Sacchetti, La maison de la terreur. C’était un film à très très très petit budget. Nous avions une caméra avec un seul objectif ! Le chef opérateur a dit « s’il vous plaît, pour faire un travail correct, donnez-m’en deux ! » (rires). A l’origine, le film a été conçu pour être une mini-série de quatre épisodes de 25 minutes, mais on m’a dit que le résultat était trop dur et le producteur a décidé de le sortir en salle, où il a bien marché. On m’avait reproché que le premier n’était pas assez sanglant, alors j’ai mis le paquet sur celui-là ! Il faut remettre les choses dans leur contexte : le début des années 80 en Italie, c’était une époque très dure. Alors les films devaient être « forts ».

Démons 2 (1986)

Démons 2 (1986)

A partir de 1984, vous vous êtes mis à tourner énormément.

Après La maison de la terreur, j’ai effectivement vraiment commencé à travailler. Des films de cette époque, j’aime beaucoup Démons 2, qui est très proche de moi. J’ai pu y mettre beaucoup de choses qui me tiennent à coeur. Nous devions faire Démons 3 mais cela n’a pas été possible. Dario n’était pas propriétaire des droits du titre, ils appartenaient à Goffredo Lombardo, de la Titanus. Dario a changé de distributeur et il n’a plus été possible de le faire, alors que le scénario était écrit. Nous avions travaillé sur le scénario et attendu longtemps, sans pouvoir le faire. Finalement, je m’étais engagé pour réaliser et produire quatre films pour la télévision et j’ai dit à Dario qu’il ne m’était plus possible d’attendre davantage.

Blastfighter (L'exécuteur - 1984)

Blastfighter (L'exécuteur - 1984)

Il y a un film que j’aime bien et qui est un peu à part dans votre filmographie, puisqu’il n’est pas fantastique: Blastfighter.

C’est le film que j’ai fait juste après La maison de la terreur. Je ne l’ai pas signé de mon nom, mais sous le pseudonyme John Old Jr. (rires). John Old était le pseudonyme de mon père. Je ne l’ai pas signé de mon nom parce que ce n’était pas un film fantastique. Mais c’est une histoire que j’aime beaucoup. C’était l’époque de Rambo. Le producteur Luciano Martino m’a dit: « Pourquoi tu ne ferais pas un film d’aventures comme Rambo ? ». Mais je ne voulais pas faire une simple copie, alors j’ai trouvé un fait-divers (comme pour Baiser macabre) dans le National geographic. Le gardien d’un parc national aux États-Unis en tuait les animaux pour vendre leurs peaux en Asie. L’idée part de là. Nous en avons fait un film d’aventures. Il a été réalisé dans les mêmes décors où avait été tourné Délivrance de John Boorman. Tu te souviens du garçon qui joue du banjo (Billy Redden, NDLR) ? Je l’ai pris dans le film, il vivait toujours dans le coin. C’est une invention le banjo, en fait, il ne sait pas en jouer (rires). C’est une partie des États-Unis, le long de la rivière Chattanooga, qui est merveilleuse. Là-bas vivent des populations très vieilles, parmi les premiers pionniers arrivés aux États-Unis. Ils sont cinq à faire des enfants avec la même personne ! Alors, ils sont un peu… consanguins (rires). J’ai vu là-bas des choses que je ne pensais plus possible en 1984 ! Mais j’aime beaucoup ce film.

La caverne de la rose d'or (1991)

La caverne de la rose d'or (1991)

Après les années 80 – aux vues de votre filmographie comme de celles de beaucoup de vos collègues – il est apparemment devenu très difficile en Italie de continuer à faire du cinéma, donc vous avez beaucoup travaillé pour la télévision.

Je crois que je suis l’un des premiers à avoir commencé à faire de la télévision. C’était au moment où je devais faire Démons 3 avec Dario. J’avais dans mes tiroirs des histoires que je pensais trop « petites » pour le cinéma, mais que je voulais raconter quand même. J’ai alors fait quatre films de  télévision pour Mediaset. Le premier s’appelait L’uomo che non voleva morire, d’après Giorgio Scerbanenco. C’est un film qu’aurait du faire mon père des années plus tôt. J’en ai récupéré les droits et je l’ai fait. Le film n’est pas mal. L’histoire de quatre bandits qui veulent cambrioler une grande maison. Pendant le vol, l’un des quatre a une attaque et durant le voyage du retour les trois autres espèrent (ou n’espèrent pas ?) qu’il meurt. C’est un film que j’aime beaucoup. Un autre de la série s’appelle Per sempre (L’auberge de la vengeance, chez nous, NDLR). C’est un sujet de Dardano Sacchetti. Une histoire de triangle amoureux: la femme, le mari, et le troisième, c’est un fantôme !

La télévision m’a donné la possibilité de tourner des films que je n’aurais pas fait au cinéma. Après ces thrillers, j’ai aussi fait des téléfilms fantastiques. Si aujourd’hui, je vais voir des chaînes de télévision italiennes, Mediaset ou Rai, et que je leur dit que je veux faire du fantastique, ce n’est plus possible. Alors qu’à cette époque, j’avais été trouver le directeur de Mediaset, Riccardo Tozzi (c’est aujourd’hui l’un des plus grands producteurs italiens) qui m’en avait donné la possibilité.

J’ai écrit La caverne de la rose d’or avec Gianni Romoli, l’un des meilleurs scénaristes italiens actuels. Je crois que c’est l’un des téléfilms italiens qui s’est le mieux vendu dans le monde. Il y a eu plusieurs suites. J’avais à l’époque une fille de cinq ou six ans. Quand j’allais la chercher à l’école, je me souviens que tout plein d’enfants venaient me demander d’en tourner d’autres. Avec tous ces petits qui me demandaient de faire des contes de fées, je me suis retrouvé à en tourner pendant plusieurs années (rires). Aujourd’hui, si je dis à des jeunes de 25 ou 30 ans, en Italie ou en Europe, que j’ai réalisé La caverne de la rose d’or, beaucoup connaissent. C’est très important pour moi.

Ghost son (2006)

Ghost son (2006)

Votre dernier film, Ghost son, m’a un peu surpris: il n’est pas tourné en Italie, mais en Afrique, en Cinémascope, avec un casting international et c’est presque un remake de Shock, le dernier film de votre père.

Shock, c’est le premier film où j’ai été vraiment impliqué sur le scénario. Le principe de Stephen King, qui veut que le fantastique vient quand quelque chose de normal change (ça peut être la famille, les enfants ou les animaux) m’a « conditionné ». Ghost son est une histoire d’amour qui va continuer après le mort de l’un des deux amants. J’ai trouvé des producteurs qui voulaient faire un film international. S’il avait été fait en Italie, il aurait peut être été possible de le réaliser deux ans plus tôt. J’avais d’abord pensé le situer sur une île tropicale. Puis, nous avons changé le scénario pour le situer dans le bush australien. Les aborigènes m’intéressaient. Les producteurs n’ont pas pu trouver d’accord sur place, mais m’ont dit qu’il y avait une possibilité en Afrique du Sud. J’ai changé le bush pour la savane. Lorsque je suis allé faire les repérages (j’ai réalisé le film dans le Zoulouland), j’ai demandé quelle religion ou quelles pratiques religieuses avaient les natifs. J’ai rencontré une sorcière qui vivait dans une cabane en terre battue et je lui ai expliqué que nous voulions tourner un film ici. Elle nous a parlé puis s’est lancée dans un rite, que nous avons enregistré. Dans le film, la voix que l’on entend mêlée à la musique provient de cet enregistrement.

Leur religion veut que si un homme meurt violemment, son âme va s’incarner dans un arbre ou un objet en bois. Nous avons mis cet élément dans le film, c’est quelque chose qui m’a marqué. Ghost son, c’est un film dont je suis très satisfait.

Vous travaillez dans l’industrie du cinéma depuis les années 60, à l’époque où le cinéma italien était l’un des meilleurs et des plus florissant du monde, et vous avez connu son déclin dans les années 80. Comment voyez-vous sa situation aujourd’hui ?

Je crois qu’il y a toujours des réalisateurs qui peuvent faire des films importants, comme Giuseppe Tornatore. Mais les films sont tournés pour le marché local. Si tu passes la frontière et que tu vas à Nice, on ne peut plus les voir. Je ne sais pas… Dans les années 80, les producteurs se sont orientés vers la télévision. Aujourd’hui, tu fais des films avec Zero Uno ou avec Medusa, la télévision de Berlusconi. La télévision a pris de l’importance et les producteurs de cinéma ont disparu. Le cinéma italien a changé pour arriver à la situation d’aujourd’hui. Aujourd’hui, je crois qu’il est facile de faire un premier film. Il y a des subventions et les premiers films se tournent pour pas cher. Mais pour en faire un deuxième ou un troisième, c’est très dur (rires).

Ghost son est une coproduction internationale. Mon anglais est meilleur que mon français (rires) mais c’était dur quand même, les acteurs étaient anglo-saxons et c’est une autre manière de faire du cinéma. Mais en Italie, je n’aurais pas pu faire un film aussi important, en terme de budget. Et même pour monter des projets à petit budget, c’est très difficile. Beaucoup plus difficile que dans les années 80.

Midnight horror (1986)

Midnight horror (1986)

Dans les années 80, des films comme Blastfighter ou Démons se vendait partout dans le monde, aujourd’hui, presque plus rien ne passe la frontière.

Maintenant, il est devenu difficile de vendre à l’étranger. Je pense que la télévision dans les différents pays d’Europe est très différente. Ce qui marche en Italie (je ne parle pas de ce qui vient des État-Unis, ça, tout le monde en veut), mais ce qui se fait en Italie n’est bon que pour l’Italie, ce qui se fait en France, n’est bon que pour la France, etc. Quand j’ai fait La caverne de la rose d’or, le pays où il a rencontré le plus de succès, c’est l’Allemagne. Ce sont les Allemands qui m’ont fait tourner les suites. Ils ont même publié un livre sur le premier volet. Ils ont vendu 200 000 cassettes vidéo ! Aujourd’hui, c’est trop compliqué. En Italie, on tourne des épisodes de 90 minutes. En Allemagne, ils les veulent de 60 minutes. Tout est devenu différent. Ce ne serait plus possible de refaire La caverne de la rose d’or. Il y a quinze ans, je pouvais le tourner comme je l’entendais. Aujourd’hui, je ne veux plus faire de télévision. Si tu en fais, il faut faire ce que les producteurs te demandent, sans rien pouvoir changer.

Propos recueillis et retranscrits par Mathias Ulrich

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4 Réponses to “Entretien avec Lamberto Bava”

  1. greglauert vendredi 14 novembre 2008 à 210949 #

    un an pour écrire Demons, quand même.

    J’ai beaucoup de respect pour Lamberto, mais ca décrédibilise pas mal, ce genre de déclaration.

    En tout cas, excellent interview, mon cher Mathias.

  2. mathias samedi 15 novembre 2008 à 111102 #

    « un an pour écrire Demons, quand même. »

    Ah bas non, pourquoi ? Il fallait bien ça… Pardon, une crise de mauvaise foi.

  3. Sevicious dimanche 31 mars 2013 à 50524 #

    Dire qu’on aurait pu avoir un Démons 3 pffff Goffredo Lombardo va fanc …. :)

Trackbacks/Pingbacks

  1. Winona is back | Un sushi dans mon lit, le blog de Thien Nguyen - jeudi 30 décembre 2010

    […] La trêve des confiseurs marque une espèce de désert télévisuel (ou de réjouissances selon), à moins que tout le long de l’année, nous ne faisions face à une grille famélique de fictions honnêtes, voir de qualité. Les fêtes de fin d’année sonnent souvent la rediffusion de tout un tas de vieux films, de nanars et de chef d’oeuvre oubliés. Mon adolescence par exemple fut marqué par les sagas de Lamberto Bava qui ont accompagnés mes longues après-midis de solitude culturelle, slalomant d’année en année entre Alisea, Desideria, Fantagaro (La Caverne de la Rose d’Or). Peut-être que vous aussi, vous avez fantasmé sur Tarabas, à moins que ce ne soit sur Kim Rossi Stuart, qui, avant de mettre les pieds dans un bon film (Romanzo Criminale, parce qu’on ne peut pas dire que Le Rouge et le Noir soit excellent), avait déjà revêtu le costume du prince Romuald… Je remercie Lamberto Bava pour concentré de kitch en costume italien et vous propose de lire une petite interview du réalisateur. […]

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