Retour sur LES BUREAUX DE DIEU

16 Nov

Dans l’émission CUT la radio n°43, Jenny rappelait à juste titre que les bureaux du planning familial ne s’occupent pas seulement de contraception. Leurs compétences sont plus larges : femmes battues, mariages forcés, prostituées, entre autres. Pourtant, on s’aperçoit bien vite en regardant Les Bureaux de Dieu que la réalisatrice Claire Simon a décidé d’évacuer tout autre question, ou presque. Le titre du film lui-même sonne comme un pied de nez à ceux qui pensent que l’IVG, la contraception ou leur promotion dans les plannings familiaux consistent à jouer à Dieu ou à l’apprenti sorcier. « Non », nous dit le film. Le personnel du planning familial ne se prend pas pour Dieu. Ce sont juste des femmes et des hommes comme les autres, dévoués, qui tentent simplement de trouver des solutions et de répondre à une « demande ». Bref, des gens formidables, qui exercent un métier formidable.

c'est votre première IVG ?

Nathalie Baye : c’est votre première IVG ?

L’IVG comme deus ex machina

Revenons d’abord un instant sur cette notion de « demande ». En matière de progrès scientifique, l’offre – en l’occurrence des pilules contraceptives, des techniques abortives médicamenteuses ou chirurgicales –, précède toujours la demande. En effet, l’industrie pharmaceutique, comme l’hôpital, n’échappent pas à la dévorante loi capitaliste de la croissance. Dans ce contexte, ni l’une ni l’autre n’ont le choix : pour simplement continuer à exister, il leur faut sans cesse mettre sur le marché de nouveaux produits, de nouvelles techniques, de nouvelles prestations. Il n’y a pas et il n’y a jamais eu de « demande » de telles technologies. Elles s’imposent selon leur propre logique, qui n’est pas celle du marché mais celle de la croissance. C’est le moteur du progrès technologique. Dans la perspective qui nous occupe naît alors le soupçon que la loi Veil, en 1975, a moins répondu à une « évolution » des mentalités qu’elle n’a contribué à trouver des débouchés à une innovation scientifique. Il se trouve qu’à cette époque, ces techniques étaient au point : elles n’attendaient plus que d’être exploitées commercialement. Pour autant, s’il n’y a pas de « demande » de pilule contraceptive, il n’en reste pas moins qu’il peut toujours exister une demande de contraception. S’il n’y a pas de « demande » d’IVG médicalement assistée, il reste une demande d’avortement, bien réelle et souvent justifiée. L’arrivée d’une telle technologie apparaît donc comme une aubaine. En dehors des inévitables fous de Dieu, partisans de la vie à tout prix, quelle femme, lorsque sa situation exige de recourir à un tel acte, pourrait rejeter une telle opportunité ? Qui pourrait l’en blâmer ?

Dans la plupart des cas présentés dans le film, on constate que la démarche de se rendre au planning familial pour lancer une procédure d’IVG intervient lorsque l’arsenal de moyens contraceptifs mis à la disposition des usagers n’a pas, pour une raison ou une autre, joué son rôle dans un premier temps. Il en résulte toute une série de « drames », que le planning familial se propose donc de résoudre. Mais si on dialogue beaucoup dans le film, très proche de la réalité de ce point de vue selon notre amie Jenny, on constate aussi que la résolution du drame est invariablement la même : l’IVG… quand bien même les conseillères du planning ne cessent de demander à leurs patientes si elles sont « sûres ». Autrement dit, on se retrouve dans une situation où l’avortement devient la solution unique à toutes sortes de problèmes qui, dans le film, couvrent pourtant un très large spectre. On passe ainsi de la menace de mort pour la jeune fille musulmane qui ne serait pas vierge avant son mariage, à la menace, quand même moins grave, de la « prise de tête » avec les « darons » pour l’adolescente qui aurait eu un « accident » avec son copain.

Le film de Claire Simon n’ignore pas cette situation. Au contraire, chaque nouveau cas, chaque nouveau dialogue se présente comme le révélateur d’un problème social différent et toujours plus complexe. Pour autant, s’il parvient assez facilement à identifier ces « drames » comme tels, le film ne s’interroge jamais sur la pertinence de la solution envisagée pour y faire face. Le rôle de l’IVG, conçue comme la solution unique de tous les problèmes – affectifs, relationnels, familiaux, financiers – n’est jamais lui-même mis en question. A son insu, le film nous révèle pourtant la fragilité de ses résultats. Car en soi, le recours à l’avortement ne règle rien. Dans le cas du conflit entre une jeune femme et sa mère, cette dernière n’acceptant pas de voir sa fille devenue femme lui renvoyer l’image de sa propre vieillesse, l’IVG, en tant que technologie, permet en effet d’esquiver leur problème relationnel, de le différer, non de le résoudre. Cette femme qui renonce à sa grossesse pour des raisons financières, cette autre pour ne pas nuire à sa carrière illustrent le même mécanisme. Un mécanisme dans lequel la prescription de l’IVG relève plus de la psychothérapie que de la gynécologie ; dans lequel la technologie agit comme un patch, un médiateur qui s’insère entre les personnes, se substitue au dialogue et, finalement, esquive systématiquement le cœur du problème, quel qu’il soit. Le cas de la virginité de la petite musulmane est plus inquiétant. Il est assez judicieusement traité dans le film, mais dans l’hypothèse où elle devait tomber enceinte, rien ne nous dit qu’on en viendrait pas à une IVG afin de lui éviter d’être brûlée vive par son copain. Là encore, le drame resterait entier. Car le vrai problème n’est pas que Samira soit ou non enceinte, c’est qu’elle risque la mort. Certes, l’IVG permettrait d’éviter le pire à court terme, mais plutôt que de condamner et de punir cette pratique, seul moyen de l’éradiquer, le recours à l’IVG reviendrait en fait à la valider. « Si tu ne veux pas avoir d’ennui, tu avortes ! », lui dirait-on en substance. On laisserait ainsi à la barbarie l’occasion de se revendiquer comme l’expression de la normalité, quand la justice, elle, serait condamnée à la clandestinité… quitte à refuser à Samira la liberté de jouir de son corps comme elle l’entend – principe pourtant sans cesse réaffirmé -, puisqu’en l’espèce, l’IVG ne serait pas le fruit d’un choix libre, mais d’une contrainte.

C'est où pour savoir si Samira c'est pas une teupu ?

C’est où pour savoir si Samira c’est pas une teupu ?

Passé et présent

Claire Simon entretient une autre illusion, en donnant l’impression que les problèmes sociaux qu’elle révèle dans son film sont des problèmes modernes, très actuels, mettant en scène des jeunes filles d’aujourd’hui. Or de telles préoccupations ont toujours existé. Mis à part l’affaire spécifiquement islamique de la virginité, Les Bureaux de Dieu ne soulèvent aucune question dont on n’ait pas fait l’expérience dans le passé. Les problèmes familiaux induits par une grossesse « accidentelle », la honte, la pression des conventions sociales, les difficultés financières : tout cela ne date pas d’hier. L’avortement en tant que solution ultime non plus. Mais pas en tant que solution unique. Il arrivait en effet que des enfants non désirés naissent quand même, et mènent par la suite une existence non moins digne que celle des autres. Bon gré, mal gré, il fallait bien « faire avec ». Ici, point d’esquive, ni de camouflage. Les secrets finissaient vite par être éventés, les difficultés par apparaître au grand jour. Mais chacun se retrouvait devant le fait accompli de la naissance. On peut même se demander dans quelle mesure la majorité des naissances n’a pas toujours été le résultat d’un tel « fait accompli » : un événement inattendu – même dans le cas idéal de la riche famille sans histoire -, désiré, rêvé mille fois peut-être, mais en aucun cas le résultat d’un plan préconçu, planifié et daté. On touche là à une notion essentielle, celle de notre liberté, dont l’une des conditions réside précisément dans la possibilité que des événements inattendus se produisent. Dès lors que l’on peut prédire le comportement humain, en le soumettant à toutes sortes de conditions, la liberté s’en trouve inévitablement menacée. C’est bien ce qui se passe de nos jours. S’il fallait attendre le moment idéal pour avoir un enfant, si les conditions économiques, politiques et sociales devaient être optimales, s’il fallait qu’un tel événement n’ait aucune incidence sur la vie affective, personnelle, sociale, professionnelle des parents, qu’il n’apporte pas son lot de complications et de désagréments, alors ce ne serait jamais le bon moment.

Certes, la systématisation des moyens de contraception et de l’IVG nous permet d’échapper à bon nombre de situations oppressantes, ou simplement embarrassantes, que nos ancêtres devaient assumer frontalement. Pourtant, dans une société qui se proclame si souvent débarrassée des préjugés, où les naissances hors mariage et les liaisons extraconjugales ne provoquent plus autant le scandale que par le passé, on pourrait penser que les pratiques qui visent précisément à étouffer le scandale finiraient elles-mêmes par devenir marginales. Il n’en est rien. Au contraire, on assiste à une véritable industrialisation de l’IVG, au point qu’il est désormais possible de parler de phénomène de masse. Et il serait injuste de voir en Simone Veil la responsable de cet état de fait. Il n’est pas sûr, en effet, que l’usage que l’on fait aujourd’hui de l’IVG corresponde à ce qu’elle avait en tête à l’époque. En légalisant l’IVG, la loi de janvier 1975 était censée améliorer les conditions médicales et sanitaires d’avortements qui étaient de toute façon considérés comme indispensables. L’intervention devait être plus sûre et plus sereine que les avortements clandestins épouvantables et traumatisants qu’on constatait jusqu’alors, et moins violente que les techniques moyenâgeuses à coups de massue. Elle devait aussi réduire la pratique, certes marginale, de l’infanticide. Il s’agissait enfin de rompre avec le discours jusqu’au-boutiste de la « vie à tout prix ».

la capote au bout des doigts

Michel Boujenah : la capote au bout des doigts

Technologie et idéologie

Depuis, curieusement, nous constatons que la contraception et l’IVG « de masse » ont aussi leurs effets secondaires, totalement insoupçonnés à l’époque. Ainsi, la technique elle-même génère d’autres « drames ». Le film de Claire Simon évoque le cas de cette femme qui ne sait pas si elle est enceinte de son mari ou de son amant. Avant de prendre la décision d’avorter, elle voudrait d’abord être sûre que l’enfant n’est pas de son mari. On lui laisse croire qu’elle a le choix, un choix qui ne s’offrait pas aux femmes auparavant. Mais ce choix n’est en fait qu’un dilemme, une torture dont l’existence même trouve exclusivement sa source dans cette possibilité technique que représente l’IVG.

Le caractère invasif de la technologie a été identifié à maintes reprises. Plus personne n’ignore les dangers inhérents d’une démarche qui consiste à s’en remettre à une technologie pour résoudre tous les problèmes, moraux ou sociaux. Car toute technologie, une fois libérée dans un contexte de progrès permanent, finit par répondre à des règles qui lui sont propres et qui lui permettent d’étendre son emprise sans qu’il soit possible de maîtriser son champ d’application. Dans cette perspective, la technologie que représente l’IVG n’introduit nullement une liberté nouvelle mais, au contraire, une contrainte nouvelle. De cet amoindrissement de la liberté s’ensuit automatiquement un amoindrissement de son corollaire : la responsabilité. Il n’est plus nécessaire d’adapter son comportement ou, plus simplement, de réfléchir à ce que l’on fait, puisqu’il existe une technologie qui égalise le résultat de tous les comportements quels qu’ils soient.

Dans les sociétés contemporaines, encore bien ancrées dans le paradigme du progrès, l’idéologie dominante elle-même milite en faveur de ce processus. Le film évoque deux cas de femmes qui veulent avorter après le terme légal et sont donc obligées de se rendre en Espagne pour y subir l’intervention, à grands frais. Fidèle à son parti-pris descriptif, Claire Simon ne nous en dit pas plus. Le spectateur peut pourtant en conclure lui-même qu’il y a des législations « en retard », d’autres « en avance », et que la France, qui laisse des femmes sur le bord de la route pour des raisons purement légales, fait incontestablement partie de la première catégorie. Il s’ensuit que, quelque soit la législation adoptée, elle ne sera jamais la bonne, puisqu’il y aura toujours des militants pour réclamer une législation « plus avancée ». Et ce processus n’a absolument aucune limite. Il illustre en fait notre incapacité à savoir ce qu’est le bien, à nous doter de normes et à nous y tenir, condition indispensable de toute vie publique soustraite à l’arbitraire.

Mais qu’est-ce au juste que cette « idéologie dominante » ? Elle n’est nullement le résultat d’un complot concerté, ni même celui de la réflexion d’une mouvance spécifique. Elle provient en réalité d’opinions et de préjugés épars, de slogans à peine formulés, mais répétés et diffusés au point de s’imposer comme point de départ de toute réflexion sur ces questions. Où, dans le film cette idéologie apparaît-elle ? Nullement chez les usagères du planning qui, on l’a vu, viennent chacune avec son histoire personnelle et des motivations qui lui sont propres. Ni même chez les conseillères, qui font à ce point preuve de bonne volonté qu’elles semblent avoir mis leurs vies privées entre parenthèses. On la remarque en fait dans le décor, au travers des multiples affiches qui ornent les murs des bureaux. On y trouve, pêle-mêle, diverses revendications comme celle de la « maîtrise du corps » (« Un enfant, si je veux, quand je veux ») et de l’égalité homes-femmes. Or il s’agit ici d’une conception asexuée de l’égalité des sexes. Dans cette optique, il convient d’éradiquer tous les signes qui font que les femmes ne sont pas des hommes. La grossesse est l’un de ces signes les plus manifestes. Elle est perçue come un handicap injuste puisque les femmes sont les seules à le subir. Le principe d’égalité qui est revendiqué ici n’a plus rien de politique. Il est biologique. C’est un tel principe qui a permis par exemple la banalisation de l’idée qu’être mère et être femme sont deux choses distinctes, comme si la première compromettait la seconde. De telles revendications ne peuvent émerger que dans un contexte ou le progrès scientifique a atteint un niveau suffisant pour permettre raisonnablement de contraindre la réalité à s’y soumettre. Dès lors, les faire siennes, c’est se placer automatiquement dans cette position de dépendance technologique. Contrainte… dépendance… on est loin de l’idée de liberté dont ce genre de discours se réclame pourtant en permanence.

Comme Entre les murs, le film Les Bureaux de Dieumet candidement en lumière des problèmes bien réels. Même si c’est sans le vouloir, Claire Simon a le mérite de souligner un phénomène important : cet immense sentiment d’insécurité, commun a toutes ces femmes, et lié à toutes sortes de raisons : le conflit avec les parents, la crise, les revenus faibles, le copain pas fiable. Mais les vraies questions ne sont jamais posées : pourquoi est-ce si difficile d’avoir un enfant de nos jours ? Comment en est-on arrivé à une situation où la vie de famille est à ce point incompatible avec la vie professionnelle ? Ainsi, de ces mots échangés « entre les murs » d’un planning familial surgissent des questions de société beaucoup plus vastes, qui mériteraient d’autres films et aussi, peut-être, d’autres modes de réflexion.

Sylvain Mazars

Egalement disponible sur Cinéthiques.

Publicités

2 Réponses to “Retour sur LES BUREAUX DE DIEU”

  1. Reda dimanche 16 novembre 2008 à 200805 #

    Tu n’as pas précisé la difference entre une IVG et une IMG : la limite de 14 semaines d’amenorrhé.

    Où la vie commence ? Au stade de blastocyste pendant la nidation ? Ou faut-il attendre que l’embryon deviennent un foetus (qui a quasiment fini de s’organiser mais commence sa croissance) ? Le problème éthique est discuté depuis très longtemps.

    Une IVG est plus considéré comme un droit de la femme qu’une atteinte envers quelque chose qui n’est pas encore considéré comme vivant (puisque dans le droit français, on n’existe qu’au moment de la naissance).

    Et il me semble que l’infanticide n’etais pas si rare que ca (peut etre plus trop au XXe siècle). La demande a toujours été là, les techniques d’avortements étant assez « simples ». Et les changements de mentalités etaient urgents (manifeste des 343 salopes).

    Par contre la France a été relativement en retard sur la légalisation de la contraception (pillule), ce qui pourrait etre un facteur d’evolution des mentalités plutot qu’une raison économique : la pilule était là parce qu’utilisée ailleurs.

    D’après les donnés d’autres pays (l’Angleterre notamment), l’IVG est légitime, mais les situations à problème ne se résolvent pas à postériori en gardant l’enfant, mais à priori avec de la prévention et le recours à l’éducation sexuelle.

  2. derilly vendredi 23 janvier 2009 à 140207 #

    Je déplore que le planning n’offre encore aucune alternative à l’ivg. On observe que plus les campagnes de contraception sont fortes et plus les demandes d’ivg sont nombreuses…n’y a t il pas comme un non sens? De plus les demandes d’ivg se déplacent dans des tranches d’âge de plus en plus jeunes (15-20 ans)….à quand véritablement parlerons d’Amour en sortant de cet idéal sociétéaire qu’est la conquète et la performance sur tout les plans et éduquerons nous nos enfants dans ce sens, éduquer le respect, se maîtriser afin d’être libre, découvrir les vertes de la patience et du désir. On pourra probablement commencer à limiter les déchirements des couples et la profonde solitude de ces femmes soit disant libre (elles n’ont souvent aucune autres solution qui paraissent bonne au moment de la decision) de l’acte qu’elle pose.
    L’ivg n’est pas une épreuve systématique et obligatoire de la vie de l’Homme, proposons enfin des alternatives.

    Merci pour elles

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s