[dvd :] Collection Kijû Yoshida

31 Mar

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COLLECTION KIJÛ YOSHIDA – Adieu clarté d’été / Purgatoire eroica / Aveux, théories, actrices / Coup d’état / Promesse / Femmes en miroir (éd. Carlotta)

Cinéaste à la personnalité insaisissable, Kijû Yoshida a souvent fait des films insaisissables. Il est l’un des réalisateurs les plus exigeants du cinéma japonais tout en étant un auteur par accident. Comme il le précise dans l’interview qui accompagne Promesse, s’il est entré dans le monde du cinéma, c’est très banalement « pour subvenir à(ses) besoins »… Pas étonnant que dans la position incertaine de cinéaste où il se trouve, ses films soulèvent autant de questions sur la création cinématographique. On peut découper sa carrière en trois parties: les films de commande tournés pour la Shochiku, les oeuvres indépendantes produites avec sa femme, l’actrice Mariko Okada, à partir de la fin des années 60, et enfin les quelques films qu’il tourna à partir du milieu des années 80, après une interruption de 13 ans. Les films chroniqués ici appartiennent à ces deuxième et troisième parties.

Chronologiquement, les DVD sortis l’année dernière nous laissaient en 1970 avec Eros+massacre, soit le film où le cinéma de Yoshida coupait les ponts pour de bon avec un cinéma narratif « traditionnel ». Adieu clarté d’été, Purgatoire eroica, Aveux, théories, actrices et Coup d’état appartiennent à cette même mouvance. Un cinéma de théoricien, abstrait même lorsque les sujets sont bien concrets et qui s’accompagne toujours d’une réflexion sur le septième art. Qu’elles traitent de la bombe atomique, d’étudiants révolutionnaires, du métier d’actrice ou du coup d’état de 1936, ces quatre œuvres suivent un crescendo implacable qui mène la dernière d’entre elles, Coup d’état – rigoureusement incompréhensible – aux confins de l’hermétisme cinématographique.

Le plus curieux dans ces films, c’est sans doute le rejet de toute frontalité dans la manière d’aborder les sujets. Auteur intègre jusqu’au bout des ongles, Yoshida se refuse toujours à parler de quelque chose qu’il n’a pas vécu lui-même. Alors comment traiter du bombardement de Nagasaki ou du coup d’état de 1936 puisqu’il ne les a pas vécus ? Comme la question le préoccupe tout autant que l’envie d’aborder malgré tout ces sujets, Yoshida choisit le chemin de la digression, de la mise en abîme et de l’introspection – pour ses personnages mais aussi dans son rôle de metteur en scène.

Stimulantes et rébarbatives à la fois, parfois autistes ou pompeuses dans leurs dialogues, ces œuvres sont toutes d’une beauté plastique renversante. Stylisées, parfois hyper-théâtralisées, parfois naturalistes, elles ont de quoi passionner autant que désarçonner le cinéphile en quête d’expériences nouvelles. Toutes également possèdent quelques passages très intenses. Dans leurs meilleurs moments, le cheminement des personnages répond aux recherches esthétiques et aux questionnements théoriques du cinéaste. Les pistes de réflexion, évidemment, abondent: déracinement, sexe et politique, remise en question, psychanalytique du rêve… À déconseiller, naturellement, dans les moments de fatigue intellectuelle, parce que chez Yoshida, si le spectateur ne s’implique pas, il risque fort de se retrouver en carafe sur le bord de la route.

Son come-back au cinéma en 1986 (il n’avait pas tourné depuis 1973) marque le retour à un cinéma plus protocolairement narratif et débouche sur deux de ses plus beaux films: Promesse et Femmes en miroir.

Dans le premier, un vieux monsieur à moitié sénile s’accuse du meurtre de sa femme et dans le second une vieille femme se retrouve confrontée à des souvenirs douloureux en retrouvant sa fille disparue depuis des décennies. Yoshida a vieilli, ses personnages aussi. On est toujours dans les sujets de société (l’euthanasie et les conséquences de la bombe atomique), mais le cinéaste éprouve moins le besoin de noyer le poisson. Ce que les films perdent en recherches formelles et théoriques, ils le gagnent en lisibilité et en émotion. Le fait d’y retrouver des stars vieillissantes (Tomisaburo Wakayama – Ito Ogami en personne! – ou Mariko Okada) jadis fort populaires auprès du grand public japonais, renforce encore l’aspect crépusculaire qui s’en dégage.

Yoshida, tout en restant exigeant (il a mis 14 ans à monter Femmes en miroir) peut enfin se rapprocher à nouveau d’un public moins élitiste, dont il s’était progressivement éloigné depuis son départ de la Shochiku en 1965.

Mathias Ulrich

PS: Pour garder le plaisir de la découverte intacte, il est déconseillé de regarder les introductions de Yoshida avant les films. Si le cinéaste livre quelques clefs pour les appréhender – que l’on appréciera également à posteriori, il a aussi parfois tendance à en dire un peu trop...

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Une Réponse to “[dvd :] Collection Kijû Yoshida”

  1. Marie samedi 4 avril 2009 à 90903 #

    Merci pour l’avertissement! A la lecture de votre texte, j’ai acheté deux dvd (Promesses et Femmes en miroir). Et sans votre message, j’aurais sûrement (et naïvement) regardé les introductions de Yoshida… Je me réjouis de voir ces deux films ce week-end!

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