STAR TREK – J.J. Abrams

11 Mai

star trek

Lorsqu’on en vient à aborder Star Trek, plus encore qu’avec Star Wars ou Le Seigneur des anneaux, il convient immédiatement de lever une ambiguïté : qui parle ? Un néophyte, un simple connaisseur ou un trekkie pur et dur ? Le rôle important des fans dans Star Trek, non seulement en tant que spectateurs fidèles mais aussi en tant que gardiens de l’orthodoxie, parfois même de maîtres d’œuvre de la série, est tel qu’aucun autre univers fictionnel ne s’est à ce point figé dans des codes, une terminologie et un jargon réservés aux initiés. Pour avoir passé l’épreuve, il y a exactement dix ans, du visionnage d’un «film de Star Trek» (Star Trek : Insurrection) sans rien en connaître ou presque, je sais que ce n’est pas une expérience très gratifiante pour le néophyte. On peut s’arrêter là et s’ennuyer. On peut aussi se donner une chance d’apprécier l’œuvre dans son ensemble. C’est donc armé du souvenir encore tout frais des dix premiers films que je suis allé voir le Star Trek nouveau au cinéma.

À bien des égards, ce 11e opus fait preuve d’un profond respect pour l’univers trekkien. Comme un jardinier qui prendrait soin de ses orchidées, J.J. Abrams, producteur et réalisateur, cultive délicatement l’héritage et apporte sa pierre à un édifice construit patiemment depuis plus de quarante ans. A l’écran, même si le chemin parcouru depuis Star Trek : Nemesis (2002) saute aux yeux – J.J. Abrams en met nettement plus «plein la vue» que Stuart Baird ou Jonathan Frakes – le spectateur retrouve presque intact l’aspect général des vaisseaux spatiaux, en particulier de l’Enterprise. Le souci de coller aux précédents films s’étend jusqu’aux plus petites navettes, dont le design tout en angles évoque curieusement la Simca 1000 de l’espace qu’empruntaient Kirk et Scotty au début de Star Trek, le film en… 1979. Même si, visuellement parlant, Star Trek a toujours souffert de la comparaison avec Star Wars, J.J. Abrams et son équipe sont restés fidèles aux spécificités trekkiennes : pas de rayons lasers, mais des torpilles et des phaseurs, pas de vitesse «lumière», mais la vitesse de «distorsion» et les effets spéciaux qui vont avec, sans oublier le «truc de Star Trek» par excellence : la téléportation.

Le choix et le jeu des acteurs vont dans le même sens. Au-delà de la ressemblance physique (exception faite de Chekhov), tout se passe comme si le réalisateur avait demandé à ses acteurs d’étudier puis de reproduire le jeu de leurs glorieux aînés. Chris Pine (Kirk) imite à la perfection les intonations et les tics agaçants de William Shatner, tout comme Simon Pegg reproduit fidèlement l’accent précieux de James Doohan dans le rôle de Scotty. En revanche, l’équipe n’a pas poussé le vice jusqu’à copier les horribles diodes et écrans monochromes ridiculement bombés qui ornaient les tableaux de bord, consoles et autres moniteurs de la série originale et des premiers films. Si, de 1979 à 2002, les films estampillés «Star Trek» ont suivi l’évolution des modes et des effets visuels au cinéma, au moins pouvait-on mettre ces améliorations sur le compte d’une évolution parallèle dans l’univers de Star Trek lui-même. J.J. Abrams n’a plus cet alibi, puisqu’il raconte des événements qui se déroulent avant ceux de la série des années 60. Si ce choix participe indéniablement d’une volonté de rajeunir la franchise, le réalisateur évite cependant un écueil sur lequel Michael Bay se serait cassé les dents. Les images ne défilent pas à toute vitesse, elles restent fluides et parfaitement lisibles. Ce piège de la vitesse écarté, J.J. Abrams peut même se permettre de composer de très beaux plans, qui sont autant de peintures. Je pense surtout aux arrière-plans, qui évoquent le travail des meilleurs illustrateurs de SF, en particulier Rodney Matthews.

A mon sens, ce tendre respect s’étend aussi à l’étiquette «Space Opera» qui colle à la création de Gene Roddenberry depuis sa création : plus d’aventure que d’action, un jargon technologique qui détermine parfois des éléments entiers de l’intrigue, mais aussi des personnages ancrés dans des poncifs bien définis. Il a beaucoup été écrit que ce nouvel opus avait apporté un soin tout particulier aux personnages, en particulier celui de Spock, qui aurait été «plus travaillé». Ce n’est pas totalement exact. Si la place de Spock est incontestablement prépondérante, son caractère, le conflit entre logique et émotions, n’est pas plus développé que dans les films plus anciens. L’équipage qui prend régulièrement la pose, les personnages stéréotypés, parfois lisses, rien de cela n’est nouveau. Rien de cela n’est inconvenant non plus. C’est même ce qui fait le charme du genre. Kirk se résume ainsi dans une seule réplique, géniale, qu’il exprime dans Star Trek V : L’Ultime Frontière, en réponse aux provocations de l’odieux Sybok : «Je n’ai peur de rien». C’est Kirk. Inutile d’aller plus loin, de compliquer le personnage ou d’en faire un être hanté par d’obscurs démons. Kirk est bon et valeureux à 100% et c’est ce qui confère à Star Trek son caractère gentil et inoffensif, «tout public», que ne peut pas complètement revendiquer, par exemple, La Revanche des Sith. A cet égard, Jean-Luc Picard me semble être un personnage plus torturé que James T. Kirk.

Un tel respect des codes de l’univers Star Trek peut paraître étonnant de la part d’un J.J. Abrams, qui avoue n’en avoir jamais été particulièrement fan. Justement, ce respect a des limites. Le titre du film, Star Trek un point c’est tout, sa dimension de prequel, laissaient supposer un ambitieux développement – «Comment tout cela a-t-il commencé ?» – et la révélation de certaines scènes clés de la mythologie, comme la Sainte Rencontre entre les différents protagonistes (dans La Revanche des Sith, la métamorphose de Vador constitue l’une de ces scènes obligatoires). Au lieu de cela, on a plus le sentiment d’assister à un épisode parmi d’autres. Qu’on ne se méprenne pas : ces scènes sont bien présentes, et contiennent sans conteste une certaine charge émotionnelle du point de vue des fans. Mais du fait même que, dès les premières minutes du film, l’intervention des Romulliens venus du futur altère le cours du temps, nous avons affaire à des événements qui se produisent dans une réalité parallèle, non dans l’univers familier de Star Trek. De ce point de vue, on ne peut s’empêcher de penser que le spectateur, en particulier le fan, se fait véritablement voler ses scènes clés. Bien sûr, tous les personnages finissent par se rencontrer et par reformer l’équipage classique de l’Enterprise tel qu’on le connaît, mais ce n’est pas le même équipage, ce ne sont pas les mêmes Kirk, Spock, McCoy, Uhura, Sulu. Le seul lien avec l’ancien univers demeure le personnage de Spock vieux, toujours incarné par Leonard Nimoy, le seul à avoir gardé la mémoire de l’ensemble des événements survenus dans l’univers classique de Star Trek. Par la suite, le réalisateur peut se permettre d’aller aussi loin qu’il le veut dans la dramatisation. La destruction totale de Vulcain dès le premier tiers du film en est l’illustration. Cette scène souffre du double inconvénient de frustrer les fans sans pour autant bouleverser les néophytes.

Seulement voilà : l’«inconvénient» n’en est pas vraiment un. J.J. Abrams et ses amis savent parfaitement ce qu’ils font. Car de ce sentiment de frustration découlent instantanément des milliers de questions. Quand rebasculera-t-on dans le cours normal des événements ? Par quel miracle, compte tenu de tous ces points de non-retour si dramatiquement et si allègrement franchis ? Il s’ensuit une insupportable position d’attente angoissée, qui n’est nullement un défaut de conception du film mais, au contraire, un truc bien connu de scénariste pour accrocher le spectateur… et la manifestation la plus évidente du savoir-faire du créateur de Lost en la matière. Car, sans révéler la fin, on se doute bien que ce retour à la normale ne se produira jamais. Peut-être dans le prochain épisode ?

Entre le néophyte, le simple connaisseur et le trekkie pur et dur, monsieur Abrams a choisi de s’adresser au dernier, tout en s’affranchissant intégralement d’une chronologie et d’une histoire prodigieusement denses, construites sur plus de quarante ans. A n’en pas douter, les fans les plus déçus par cet aspect-là du film seront les premiers à se précipiter pour aller voir la suite. Le spectateur est piégé dans le rayon tracteur. Mission accomplie.

Sylvain Mazars

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3 Réponses to “STAR TREK – J.J. Abrams”

  1. Reda mercredi 13 mai 2009 à 190720 #

    Ouais, dommage que ce soit nimp.

    – comme le fait qu’Abrams s’adresse aux trekkies purs et durs alors qu’il n’est pas spécialement fan de la saga et a fait de nombreuses entorses narratives à la série (y’a qu’à voir le nombre de trekkies qui crient au scandale)

    – sur le souci de coller aux précédents films dans les vaisseaux alors juste un des seuls trucs où il y a eu une entorse, nottamment dans l’abandon des maquettes pour des CGI integrales et donc des détails innombrables en plus.

    – Plus loin on peut lire qu’Abrams s’est demarqué des anciens films et de leurs diodes dans le look général, alors que c’est là encore le plus mauvais exemple à prendre. Les changements ont été discrets, comme les téléportations avec un rayonnement legerement changé, et ils ont gardé les costumes et d’autres trucs.
    Sur le côté kitch, citation d’Abrams : « à côté de ce décor, l’Apple Store est triste comme la pluie ! ».

    – Je finirais sur le paragraphe qui annonce que « le conflit [des personnages] entre logique et émotions, n’est pas plus développé que dans les films plus anciens. »
    Ca ne m’etonne pas de quelqu’un qui ne comprends pas un centième de la richesse narrative de la trilogie Matrix. Allez kiss, celle là c’est cadeau.

    « On peut pas discuter ! »

  2. Reda mercredi 13 mai 2009 à 190722 #

    et je précise que ces approximations me piquent les yeux, moi qui n’est encore jamais vu un seul Star Trek de ma vie (ni série ni film) mais je compte voir le nouveau.

  3. Marcel RAMIREZ vendredi 15 mai 2009 à 121241 #

    Et tu as bien raison Reda ! Cours-y !
    Car n’est-ce pas là l’essentiel ? : le film est bon !
    Depuis que je l’ai vu, je me promène tous les jours en pyjama, en faisant des saluts vulcains à tours de bras… Et même si je ne suis absolument pas un Trekkie (pas encore), j’ai eu des frissons lorsque le rappel du thème du générique de la série originale (celle des 60’s) s’est fait entendre dans le film ; ça m’a rappelé quand, petit, mon frère m’appelait pour que je ne rate pas les téléportations lors des passages télé de Kirk, Spock, et leurs potes…

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