[dvd :] L’homme aux mille visages

28 Mai
L'homme aux mille visages

L'homme aux mille visages, de Joseph Pevney (éd. Carlotta)

En dehors de ceux qui ont oeuvré dans la comédie, quels sont les grands acteurs du muet qui restent aujourd’hui ? Par « rester », entendre ceux qui ont eu une carrière bien fournie, avec des films de qualité qui sont toujours visibles actuellement (au moins en partie), dont on n’a aucun mal à reconnaître le talent personnel et dont le nom reste gravé dans la mémoire de tout cinéphile qui se respecte ? On a beau faire les comptes, on n’en trouve pas des masses et même – pour l’auteur de ces lignes, en tout cas – il n’y en a qu’un de sérieux: Lon Chaney, le plus grand acteur caméléon de l’histoire du cinéma*.

Pendant une grosse quinzaine d’années et en plus de 160 films, Chaney s’est glissé dans toutes les peaux, a endossé toutes les défroques, s’est grimé en pirate balafré, en cul-de-jatte ou en Mandarin. Créateur de ses propres maquillages, suffisamment souple et athlétique pour se livrer à toutes les contorsions et déformations, suffisamment maso et amoureux de son travail pour mettre en péril son intégrité physique pour un rôle, Chaney a été magnifique dans des dizaines d’œuvres: The penalty (Wallace Worsley – 1920), Notre-Dame de Paris (Wallace Worsley – 1923), Le fantôme de l’opéra (Rupert Julian – 1925), L’inconnu (Tod Browning – 1927), La route de Mandalay (Tod Browning – 1929)… Avant de casser sa pipe au moment de l’avènement du parlant en 1930.

En 1957, Chaney – personnage et destin d’exception – a été le héros d’un biopic à l’hollywoodienne. Si l’idée avait de quoi séduire, le résultat lui, nous laisse un peu déconfit. D’abord, et c’est le plus embarrassant à dire, parce que Chaney a eu – pour de vrai – une vie digne d’un mauvais téléfilm M6 : parents sourds-muets, enfance passée à se défendre des railleries de ses camarades à coups de poings, mariage malheureux, tentative de suicide spectaculaire de l’épouse, mise en foyer de son fils unique, réussite exemplaire alors que tout jouait contre lui et finalement maladie qui le fit disparaître prématurément ! Si tout cela n’était vrai, on pourrait crier au ramassis de clichés ! Et comme le metteur en scène ne fait rien qu’à surligner en gras le moindre caprice du destin, qu’à faire ses choux gras de la moindre perfidie du sort, que le traitement est un rien daté et que la description de l’industrie cinématographique des années 20 est malheureusement réduite à très peu de choses, L’homme aux mille visages affiche régulièrement un désagréable côté roman-à-succès-France-loisir.

Ensuite et c’est bien triste aussi, parce que l’homme sur qui tout repose, James Cagney, ne paraît pas du tout à sa place ici. Beaucoup trop vieux d’une part (il a 57 ans au moment du tournage alors que Chaney est mort à 47 et que le film débute sur sa jeunesse), il ne possède de plus pas la profondeur du regard et la silhouette animale de son personnage. Du coup le Arthur Cody Jarrett de L’enfer est à lui (Raoul Walsh – 1949) vire à la caricature oscarisante, embarqué dans une performance pour laquelle il ne rechigne certes pas à donner de sa personne mais où le combat était perdu d’avance.

Il faut encore souligner l’habituel réajustement des faits « à l’hollywoodienne » : la fameuse trousse de maquillage se voit léguée au fiston, alors qu’elle a été donnée à un musée dans la réalité, le dit fiston – Lon Chaney, Jr – au physique ingrat dans la vie (une lourde filmographie en témoigne !), se transforme ici en bellâtre au physique de jeune premier… Le passage de témoin se doit donc d’être explicite et une belle gueule au casting est bien le minimum syndical  pour faire plaisir aux spectatrices – la réalité ne pourra jamais pleinement se suffire à elle-même !

Cela dit, le constat n’est pas totalement dramatique non plus, l’image scope noir et blanc est belle, l’ensemble est soigné et la manière dont la Mecque du cinéma se réapproprie une de ses icônes du temps jadis pour la transformer en personnage de roman de gare ne manque pas d’une certaine saveur. Ou comment il y a toujours moyen de capitaliser sur une valeur sûre du box-office, même 27 ans après sa mort.

Une intéressante présentation de l’œuvre – qui la resitue intelligemment dans son contexte plutôt que de chercher à l’encenser – complète cette édition. Très belle copie et excellente compression, comme d’habitude chez Carlotta.

Mathias Ulrich

* Le nom de Rudolph Valentino est connu de tous mais qui a plaisir à revoir ses films aujourd’hui ?

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