Du Luc Moullet dans le texte

2 Juin
Moullet

Luc Moullet — photographié par Stéphane Louis (Arthénon)

De l’ambition au rêve, il n’y a parfois qu’un pas. Mais le franchir est souvent impossible. Alors on reste à quai, un peu coi. Luc Moullet est un critique-cinéaste (l’inverse est valable) dont on peut aussi dire qu’il est : le roi du contre-pied, iconoclaste, franc-tireur, burlesque, à contre-temps, dandy, malin, hors normes, mutique et bavard. En disant cela, on ne dit rien. Avoir l’ambition de définir Luc Moullet est louable, mais impossible. D’ailleurs, Luc Moullet lui-même n’en est pas vraiment capable, et ça ne le gêne pas. « Je ne cherche pas trop à me définir car ça me limiterait. Le fait d’aborder tous les genres témoigne de mon intérêt à me montrer aux autres comme infini, ou indéfini… Je suis un cinéaste dont les films font ou cherchent à faire rire.» Voici un verbatim en guise de tentative d’exploration (entretien réalisé en mai 2007).

LE CINEMA COMME UNE ÉVIDENCE
« Mon intérêt pour le cinéma a toujours été une évidence. C’est le numéro de l’Ecran Français sur le cinquantenaire du Cinéma, en 1945, qui a été déclencheur. J’étais intéressé de savoir à partir des photos de cette revue comment les acteurs pouvaient se retrouver dans ces positions-là. Alors je suis allé voir les films. Je ne me suis jamais posé la question de l’envie de faire du cinéma mais plutôt celle de pouvoir encore en faire. Bon, j’ai eu une période un peu dépressive il y a trois ans suite à un accident, mais là je n’avais plus envie de rien du tout, pas seulement du cinéma. Mais c’était exceptionnel. »

LA POLITIQUE DE L’ÉCONOMIE
« Mon cinéma répond à une logique économique : c’est plus facile, car j’ai besoin de moins de sous. Je suis un réalisateur de basse extraction : mon père était VRP, mon grand-père facteur et mon arrière grand-père avait quelques moutons. Je vis dans un cadre économique assez réduit. Je reprends à mon compte la parole de Renoir : « J’ai commencé par dépenser de l’argent pour faire mes films et après on m’a donné de l’argent pour faire des films. » »

DE CAUSE À EFFETS
« Je suis d’origine berbère. Ma famille a quitté la région au 8e siècle. On fait partie des hordes de refoulés de la bataille de Poitiers en 732. Je ne sais pas si j’y suis berbère de Kabylie ou d’ailleurs. Mais j’y ai apparemment laissé des choses parce qu’il y a un chien kabyle qui m’a mordu en août 1974. Donc j’ai eu la maladie habituelle qui sévit en pareil lieu puisque j’ai eu un microbe qui m’a bouffé la rate. Donc j’ai perdu ma rate ce qui est un avantage car je peux maintenant courir comme un dératé. »

JLG PAR LUC MOULLET
« J’ai connu Godard en 1957. J’ai écrit un premier article un peu ambitieux sur Godard qui après l’avoir lu a dit à son producteur de me faire tourner un film. Il m’a mis le pied à l’étrier en quelque sorte. J’ai écrit pas mal d’articles sur Godard et encore récemment sur Puissance de la parole, un court-métrage, que j’ai tendance à considérer comme le plus grand film de tous les temps. Aujourd’hui il raconte plus une façon de vivre globale plutôt que de s’attacher au récit plus traditionnel d’un film. »

LES CAHIERS DU CINÉMA
« Je suis arrivé aux Cahiers à 18 ans, en 1955, et j’y suis resté jusqu’en 1968-69 au moment de leur période maoïste. Depuis, j’ai des contributions intermittentes. Je suis devenu critique car c’était plus facile que devenir metteur en scène. Je préfère faire des films mais je suis plus intéressant en tant que critique. Truffaut avait la première place internationale de la critique mais quelque soit sa qualité de metteur en scène, qui est considérable, il n’est pas le meilleur réalisateur de tous les temps. Ecrire aux Cahiers c’était presque un chèque en blanc pour réaliser un film. »

FACE À LA CRITIQUE
« Pour Brigitte et Brigitte une revue espagnole a écrit : Le film le plus débile et le plus pauvre intellectuellement de l’histoire du cinéma. C’est amusant. Maintenant, j’ai des meilleures critiques, je fais partie du paysage. Pour Anatomie d’un rapport, il y a eu des réactions très violentes à l’égard du film, des gens voulaient que le film soit classé X. Genèse d’un repas est mon seul film qui a fait l’unanimité. »

QUELQUE CHOSE DE LA CINÉPHILIE
« Je me suis fait à l’idée de ne pas avoir beaucoup de spectateurs. Tant que ça ne m’empêche pas d’avoir du succès. Genèse d’un repas a coûté 290 000 francs et en a rapporté un plus d’un million…Soit près de quatre fois plus que son coût. Par exemple, Jeanne d’Arc (de Luc Besson) a fait plus de 3 millions d’entrées. Mais comme il a coûté 35 millions d’euros, le film est déficitaire. Alors je suis le réalisateur commercial et c’est Luc Besson le petit artisan. »

Propos recueillis par Romain Sublon. (Ce texte est extrait du livre Portraits : acteurs du cinéma français, paru aux éditions Arthenon, octobre 2007)

EN BONUS :

  • Filmographie sélective de Luc Moullet : Brigitte et Brigitte (1966), Anatomie d’un rapport (1975), Genèse d’un repas (1978), Barres (1984), La comédie du travail (1987), Essai d’ouverture (1988), Parpaillon (1992), Les naufragés de la D17 (2002), La terre de la folie (prochainement).
  • Luc Moullet a participé à la revue CUT. Hé oui ! Pour lire les deux articles de monsieur Moullet, visiter notre page archives du magazine. Petit indice : il a écrit dans les numéros -8 et -19.
  • Enfin, deux livres (parus aux éditions Capricci, avril 2009) sont consacrés à Luc Moullet : Notre alpin quotidien (entretien avec Emmanuel Burdeau et Jean Narboni) et Piges choisies (recueil de cinquante textes de Luc Moullet, parus dans les Cahiers du Cinéma, Trafic, Arts ou CUT, par exemple).
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Une Réponse to “Du Luc Moullet dans le texte”

  1. Reda jeudi 4 juin 2009 à 121212 #

    Jeanne d’arc a fait 66,976,317 de dollars en internationale, seulement en salle. Ajoutez-y le marché dvd etc.

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