Entretien avec Hossein Martin Fazeli

8 Juin

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« Be aware of what you wear! » (« Soyez conscient de ce que vous portez !« ) qu’il y a écrit sur l’affiche de Tricko. Faites attention à votre apparence, à l’idée qu’elle peut faire circuler. A ces remarques, pas mal de gens balanceraient fièrement « Je m’en fous de ce que pensent les gens ! Je veux rester fidèle à moi-même ! » et c’est une très bonne réflexion, mais son calibre demeure totalement inoffensif lorsque l’on vous empêche de dégainer ces mots pour des raisons idéologiques, politiques ou culturelles. Tricko s’intéresse à une guerre d’idées et de cultures.

Mark Pollack est à moitié américain et à moitié slovaque. Il vient visiter la Slovaquie et en cours de route il s’arrête à un petit magasin pour faire quelques courses. Il y fait la connaissance du vendeur, Tomas. Derrière son comptoir trône un drapeau américain et une petite télévision passant un match de base-ball. Les deux hommes sympatisent sur ce sport, sur la raison de la visite de Mark et sur le T-shirt de Tomas sur lequel on peut apercevoir « Dieu est…« . Ravi, Tomas ouvre grand son gilet et laisse découvrir la phrase entière : « Dieu est… mort. – Nietzsche« . Une dispute éclate…

Tricko est le premier vrai court-métrage de Hossein Martin Fazeli (il avait réalisé quelques Spots TV, des poèmes filmés, des documentaires et des clips). Il a été tourné en noir & blanc en Slovaquie en 2006 et possède toute l’énergie d’une première petite oeuvre qui parvient sans mal à faire remarquer l’existence de son réalisateur. Dans le fond, Tricko semble bien plus travaillé que dans la forme (filmé caméra à l’épaule et parfois un peu à l’arrache), mais c’est trompeur car elle témoigne d’une volonté de placer le spectateur au milieu d’une dispute qui écarte volontairement toute coqueterie esthetique pour mieux le replacer en tant qu’être à l’esprit critique.

Dans ses Spots TV, Fazeli faisait déjà preuve d’un véritable intérêt pour le thème des chocs culturels et l’intolérance, et d’un radicalisme cruellement efficace pour tenter de réveiller les esprits les plus endormis (notamment dans le couillu The Blind Man).

Fazeli vient de terminer son second court-métrage, Inscribed, toujours tourné en noir & blanc, cette fois-ci au Canada (sa crèche – Fazeli, lui, est d’origine iranienne) et sur fond de drame psychologique, et aborde le sujet d’un chauffeur de taxi rencontrant un écrivain qui va le pousser à s’ouvrir à sa part d’enfance…

Le film est visionable en cliquant sur le lien « Tricko » ci-dessous. Il est proposé en version originale sous-titrée en anglais… Donc pour ceux ou celles qui auraient du mal avec cette langue, une traduction du dialogue est disponible dans un très intéressant dossier pédagogique de 20 pages concernant le film (rendez-vous à la page 6) : http://www.filmeeinewelt.ch/francais/files/40176.pdf.

Tricko

T-shirt-still-image

Pour voir les autres travaux de Hossein Martin Fazeli ou avoir plus d’informations : http://www.fazelifilms.com/


ENTRETIEN AVEC HOSSEIN MARTIN FAZELI

Comment avez-vous débuté dans la réalisation ?

J’ai commencé en 2002. J’ai écrit quelques scenarios avant de tourner un documentaire sur la première actrice afghane a avoir tourné dans des films iraniens reputes. Tout a commencé là.

Quels sont les films ou les réalisateurs qui vous inspirent ? Et pourquoi ?

J’aime beaucoup de films (plus que des cinéastes). Si je devais choisir des réalisateurs je citerais Ford, Bunuel, Hawks, Ray, Kobayashi, Melville (Jean Pierre),Wilder, Godard entre autres. En ce qui concerne les films, je citerais : Before the Rain, Breaking the Waves, Rio Bravo, Le Voleur de bicyclette, 3h10 pour Yuma (le film de Delmer Daves), Los Olvidados et de nombreux autres. Ces films m’ont inspiré car ils parlent de la condition humaine dans toute sa complexité.

Avez-vous d’autres sources d’inspirations que le Cinéma ?

Bien sûr, ma principale source d’inspiration est ma propre vie ! Nous essayons de reproduire la vie dans ce que nous créons. Nous encadrons la vie et nous appelons ça de l’art. Tout cela, bien sûr, dans le meilleur des cas. J’aime les chose brutes. La poésie est également une grande source d’inspiration pour moi. Je ne parle pas de la poésie au sens littéraire du mot. Parfois, un sourire, une démarche, un geste, un acte de générosité ou de violence peut receler plus de poésie que quelques vers.

Poème filmé : "A Foreign Poem"

Poème filmé : "A Foreign Poem"

Vous réalisez des courts-métrages, des spots tv et des documentaires, avez-vous une forme préférée ? Si oui, pourquoi ?

Je tourne également des films éducatifs et des vidéo clips. Je préfère le format court. Il est bien plus gratifiant de développer une idée sur une courte durée. J’aime la précision et j’aime exprimer un maximum de choses en un temps minimum. La clarté et la précision vont de pair. Plus vous êtes clair, plus vous êtes précis. C’est comme de se fier à son instinct plutôt qu’à son intellect. Ce dernier est plus puissant, mais n’a pas forcément autant de personnalité ! Mais je ne veux pas donner l’impression que je n’aime pas les longs métrages ! J’ai réalisé deux documentaires de plus de cinquante minutes. Actuellement, je suis en train de développer un documentaire sur les mouvements de femmes en Iran et je viens de terminer la rédaction d’un scénario à l’invitation du Festival de Sundance (dans le cadre du 2008 International Filmmakers Award). Donc, je préfère le format court, mais je ne m’y limite pas. On peut faire preuve de clarté et de précision sur une durée plus longue.

Quels sont les avantages et les inconvénients de ces trois formes ?

Ce sont trois formes très différentes. Vous pouvez les comparer, comme vous pouvez comparer les différentes qualités des pommes et des oranges.

Vos deux courts-métrages, Tricko et Inscribed, sont en noir et blanc, qu’est-ce qui vous motive à utiliser ce « manque » de couleurs ?

Les couleurs sont un élément de la vie quotidienne. Nous voyons en couleurs. Les couleurs sont également un élément difficile à gérer au cinéma. Je ne connais pas beaucoup de cinéastes, même parmi les plus grands, qui aient géré la couleur avec la sensibilité et la délicatesse qu’elle requiert. Peut-être parce que nous sommes habitués à la couleur. Que nous la tenons pour une chose acquise. Donc j’essaie au maximum d’en être conscient et c’est pourquoi je l’utilise finalement aussi peu dans mon travail. Peut-être que j’exagère un peu sur ce point… Il ne faut pas oublier que la plupart de mes films ont été tournés en couleurs. Dans ces deux cas, les raisons en sont assez claires : Tricko, pour moi, est un western classique (tant du point de vue de l’histoire que des personnages). Et la majorité des classiques du western a été tournée en noir et blanc. L’autre raison est que les thèmes du fondamentalisme et de l’intolérance doivent être, selon moi, tournés en noir et blanc. Un fondamentaliste voit les choses en noir et blanc. Regardez le discours de Bush: “Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous”. De même pour toutes les idéologies ! Pour Inscribed, il s’agit d’un passé de brutalités, un espace mental et émotionnel rempli par la peur et le rejet. C’est un état distant et presque irréel. J’ai choisi le noir et blanc pour accentuer ces sensations.

Inscribed-Poster

Où cherchez-vous vos acteurs ?

De différentes façons : petites annonces dans les journaux, bouche à oreille, contacts de mes producteurs, ou les agences de casting.

Vos courts métrages abordent souvent le choc des cultures, d’où vient votre intérêt pour ce sujet ?

De ma propre vie ! J’ai beaucoup voyagé au cours de ma vie et été confronté à ces chocs culturels.

Votre Spot TV The Blind Man est très symbolique : on y voit des passants assister joyeusement à un match de rugby projeté sur un grand écran dans la rue, mais lorsque celui-ci diffuse des images de la famine ou de la guerre, les passants reprennent leur chemin et font comme si de rien n’était, excepté un homme non-voyant… Vous semblez avoir une vision plutôt pessimiste envers le regard de l’humain sur la situation de sa planète…

Je ne suis pas sûr. Je ne crois pas en l’humanité (en tant que concept) ou plutôt, je ne crois pas à l’humanité car il ne s’agit que d’un concept. Je crois en l’individu. Tout les changements importants sont des changements à l’échelle de l’individu, ou initiés par une seule personne. Il fut un temps ou certaines personnes parlaient d’humanité au détriment des êtres humains. Staline l’a fait, Hitler aussi. Ces dernières années Bush a été un champion de ce mode de pensée (dans un registre bien plus modeste). L’”humanité” est une abstraction. Comme la “femme” en est une. Je ne connais pas de “femmes”. Je connais Katrina, Eva, Naghmeh et Sheema ! Elles ont des points communs. Mais c’est une chose d’analyser ce qui les rapproche et une autre d’en tirer une idée abstraite. Je me méfie des théories trop globales. L’humanité est une théorie. Montrez-moi une personne humaine digne et laissez moi construire quelque chose sur cet exemple. L’aveugle du spot est un bon exemple.

Spot TV : "The Blind Man"

Spot TV : "The Blind Man"

Vous laisse-t-on libre de choisir l’idée du Spot ou était-elle imposée ? Quelles sont les conditions que vous aviez à suivre ?

Je suis venu avec l’idée et je l’ai éveloppée avec un bon ami, Arash Bazal. Beaucoup de producteurs l’ont rejetée car ils la trouvaient trop radicale et risqué mais j’ai trouvé un producteur en la personne de mon amie Lenka Krajcikova, qui croyait en l’idée et a tout fait pour qu’elle se concrétise. Elle m’a fourni tout l’équipement dont j’avais besoin (j’ai tourné le spot en 35 mm), et, plus important, m’a laissé la liberté artistique qui m’a permis d’aller jusqu’au bout de mon idée.

Avez-vous des ambitions particulières dans le domaine du Cinéma ?

Je voudrais que tout le processus de fabrication d’un film devienne aussi facile et évident que de respirer. C’est une sacrée ambition !

Propos recueillis par Rock Brenner

Traduits de l’anglais par François-Xavier Taboni

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