[cinéphilie :] Marc Dondey

3 Juil

Marc Dondey

Marc Dondey est l’auteur du livre TATI paru aux éditions Ramsay. La première édition de ce travail de fond sur la constitution de l’univers créatif de Jacques Tati date de 1989, mais l’ouvrage restant d’actualité, il a été retiré en 2002 et à nouveau en 2009, enrichi de plusieurs documents photographiques évocateurs.

La réédition de TATI, la ressortie en salle de Les vacances de Monsieur Hulot (depuis le 1er juillet au cinéma Star à Strasbourg) étaient deux bonnes occasions de proposer à Marc Dondey de se plier à l’exercice de la cinéphilie.

LES VACANCES DE MONSIEUR HULOT

Jacques Tati

C’est un film plein de grâce. C’est banal de le dire : plein de légèreté, plein d’humour. Avec ce personnage qui fonctionne comme un révélateur, avec ce système de vacances obligées. Il y a cette dimension vraiment physique qui court sur toute la durée du film, que l’on retrouve dans la bande son, mais aussi dans le montage : c’est le rythme du flux et du reflux, le rythme de la marée avec lequel Tati est en connexion. À travers la musique, à travers les éléments du récit, on passe son temps à s’éloigner de et à revenir vers la mer, on est toujours dans le même rythme. Il y a le noir et blanc, qui est un choix. Ce n’était pas un choix dans le premier film de Tati, Jour de fête, là, c’est un choix. Il y a cette silhouette qu’on découvre pour la première fois avec le galurin, la veste en tweed, les baskets, cette démarche élastique et ça, c’est une chose, une fois qu’elle est dessinée, ça y est, elle est posée pour des dizaines et des dizaines d’années. Il faut savoir que Tati a mis des dizaines d’années pour dessiner cette silhouette, c’est le résultat d’un travail d’élaboration très très long. C’est passé par le filtre de ses vingt années d’activité au music’hall, il y a créé une silhouette. Donc il y a ça et puis… Voilà : des moments juste formidables. Des images qui ne sont absolument pas des gags, qui sont juste des moments de poésie pure… Le moment où on a la guimauve qui fond et où le marchand de glaces essaye de la rattraper : on est dans ce système de la chute qui est constamment différée. Il y a une sorte d’angoisse qui est recyclée et différée pendant tout le film. Parce qu’évidemment, c’est un peu paniquant l’univers que décrit Tati, l’univers des congés payés, les vacanciers qui sont là, c’est une pension de bord de mer deux étoiles, menu obligé, il faut être à table quand la cloche sonne, les gens sont tous un petit peu fous. En fait, c’est assez cauchemardesque si on regarde les choses comme elles sont. Et le personnage de Hulot réussit à travailler ça et à chaque fois que l’angoisse devient un tout petit peu trop pesante, hop, il fait repartir la chose, il remet la guimauve à sa place et puis ça recommence. Il y a un travail très fin sur l’inquiétude de vivre en société, parce que c’est toujours cette question là qui se pose : comment on s’intègre ou pas aux rituels sociaux.

ENFANCES

Film collectif

Je n’ai pas tout vu, je peux parler du petit film sur l’enfance de Jacques Tati. C’est un court métrage dont les deux auteurs sont des artistes plasticiens Libanais –cinéastes, mais d’abord artistes plasticiens-, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige. Ils sont partis un peu d’une anecdote que je raconte dans le livre, que m’avait racontée la sœur de Jacques Tati, Nathalie : Tati, dans une salle de classe, adolescent, avec son prof d’anglais qui lui dit « open the door, Jacques Tati » -enfin à l’époque il s’appelle Jacques Tatischeff. Tati ouvre la porte, il doit répéter « I open the door ». Et puis à ce moment-là, il est sur le seuil, c’est toujours l’histoire du seuil, il passe de l’autre côté, dit « I close the door », puis s’en va. Stupéfaction, lui-même se surprend en l’inventant. Il se retrouve dehors et, bon c’est une bonne blague de potache, si on veut, par rapport aux copains, mais du coup ce que se raconte Tati et que lui-même raconte, c’est que ce qui se passe pour lui ce n’est pas tellement le gag potache, c’est le fait qu’il vient de se créer un temps de vacance, un temps de liberté, et tout d’un coup c’est un peu vertigineux parce qu’il se dit « mais qu’est-ce que je fais, maintenant que je suis passé de l’autre côté du seuil ? ». C’est un peu Alice au pays des merveilles : qu’est-ce qui se passe de l’autre côté du miroir ? Et là, il commence à s’inventer, non pas un nouvel emploi du temps pour l’après-midi, aller au cinéma ou se balader, etc. Ce qu’il commence à s’inventer, c’est ce que s’inventent ses copains, qui sont restés de l’autre côté de la porte, dans la classe avec le prof d’anglais, sur : où est passé Tati ? C’est toujours ce truc à rebonds. Ça, c’est quand même intéressant comme mental ! C’est un mental à double, ou à triple détente. Voilà. Donc le petit film part de cette anecdote et il prend Tati, qui quand il a 14 ans mesure 1m90, donc il sort du cadre : c’est l’histoire d’une photo de classe et on n’arrive pas à faire rentrer le grand Tati dans le cadre de la photo. C’est très beau, très poétiquement fait.

PICKPOCKET

Robert Bresson

Il y a deux choses par rapport à Bresson. On fait souvent le rapprochement entre Bresson et Tati sur la question du son, puisqu’en effet, Bresson travaillait sur la manière de détourer le son, comme en photographie on peut détourer une image pour l’imprimer, en presse. Ça, c’est vrai, mais il y a deux autres choses. Il y a chez Tati et chez Bresson, un élément de grande austérité, Tati travaille beaucoup sur la soustraction, sur le « moins c’est plus », c’est quelqu’un d’extrêmement austère, Tati, derrière la prolixité de ses montages, de ses effets et de ses réflexions. Et la deuxième chose, c’est une réflexion de Maurice Pialat, pour qui et Bresson et Tati sont des enfants de l’après guerre. C’est-à-dire, comment on est obligé de repenser le cinéma après la deuxième guerre mondiale. Il y a quelques cinéastes qui ont repensé le cinéma, Bresson et Tati en font partie. Il y en a beaucoup qui ne l’ont pas fait, mais ces deux-là, pour Pialat, font partie de comment on gère cette cicatrice historique qui est aussi une cicatrice esthétique.

Propos recueillis par Jenny Ulrich.

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