Interview Ruggero Deodato

23 Sep

Connu comme le « Monsieur Cannibale » du cinéma italien pour avoir réalisé Cannibal holocaust, Ruggero Deodato tourne des films depuis la fin des années 60 et a abordé tous les genres possibles et imaginables. Présent à Strasbourg, où il faisait parti du jury de la deuxième édition du FFEFS, il a accepté de se repencher sur sa carrière pour Cut.

Après plusieurs années d’assistanat, vous avez fait vos débuts officiels de metteur en scène avec Fenomenal et le trésor de Toutânkhamon en 1968. Comment avez vous été amené à le réaliser et pourquoi avoir débuté sur ce film-là ?

(rires) Je voulais arrêter de travailler comme assistant et on m’a proposé de passer à la réalisation. J’avais peur parce qu’il y avait beaucoup de bons réalisateurs à l’époque. Donc, un producteur m’a demandé si je voulais faire Fenomenal. C’était un film commercial que je ne devais pas signer de mon nom (Roger Rockfeller étant le patronyme qui figure au générique, NDR). J’ai dit ok parce que cela me permettait d’aller à Paris et Tunis. Et c’était l’occasion d’avoir une première expérience de réalisateur, ce dont j’avais très envie. C’était une opportunité.

Silvia Dionisio dans Una ondata di piacere

Silvia Dionisio dans Una ondata di piacere

Parmi vos premiers films, j’aime beaucoup Una ondata di piacere (1975).

Le film est venu plus tard. J’ai tourné beaucoup de comédies avant puis je me suis marié avec une actrice (Silvia Dionisio, NDR) qui a rapidement été très demandée. J’en ai eu assez de faire des films parce que quand mon agent m’appelait, ce n’était pas seulement pour moi, mais aussi pour avoir ma femme. Finalement je suis parti à Milan pour faire des publicités. Puis deux ans après, on m’a proposé Una ondata di piacere. Le film devait se tourner en Sicile. C’était un thriller avec des éléments érotiques. J’avais envie d’accepter, mais ma femme m’a dit « Non, tu ne peux pas le faire, ou alors avec moi. » (rires) Elle s’est arrangée pour pouvoir le tourner, malgré son statut de star. Elle m’a dit: « Ça ne fait rien, je le fais pour un petit cachet parce que sinon, tu ne peux pas le réaliser ! » (rires) Sur le moment, j’ai détesté ce film parce qu’il y avait ma femme pour la première fois nue à l’écran, mais quand je le revois maintenant, je me dis qu’il est pas mal dans son atmosphère érotique et criminelle.

C’est difficile de tourner sur un bateau ?

Terrible ! Le capitaine, comme le bateau, étaient anglais. Tous les jours, on partait avec le soleil, de Palerme – on tournait à Cefalu – et le capitaine disait: « On va avoir une tempête dans dix minutes ! ». C’était jamais vrai, il faisait un grand soleil ! (rires) Mais le film a été très dur à faire.

Vous vous souvenez un peu des acteurs, John Steiner et Al Cliver ?

J’ai tourné beaucoup d’autres films avec John Steiner par la suite. Avec Al Cliver non, parce que…

Il avait un beau visage mais c’était pas un grand acteur. Je l’ai revu il y a deux mois à une convention en Allemagne, il n’a plus de voix (Al Cliver est atteint d’un cancer de la gorge, NDR). (rires) C’est triste.

Le grand John Steiner, Una ondata di piacere

Le grand John Steiner, Una ondata di piacere

Live like a cop, die like a man, que vous avez fait juste après, m’a laissé assez perplexe. Le film est très divertissant, mais on y voit quand même des policiers tirer sans sommation sur des malfrats avant même que ceux-ci n’entrent dans la banque qu’ils ont prévu d’attaquer !

C’est une espèce de western (rires). Avec des chasseurs de primes. J’aime beaucoup ce film parce qu’il a eu un grand succès et que grâce à ce succès, ma vraie carrière a commencée. Un producteur m’a appelé pour faire Le dernier monde cannibale. Tarantino m’a dit qu’il trouvait la poursuite en moto fantastique. Elle a été tournée en pleine ville. C’était possible à l’époque, mais ça ne le serait plus aujourd’hui. Je l’aime beaucoup aussi parce que c’est mon premier film qui a été fait avec le style Deodato. En mettant une musique douce sur une scène cruelle, par exemple. Pour moi, c’est mon vrai début de carrière.

Quand on voit les films italiens de l’époque – et en particulier les polars – il y a les films de droite, réalisés par Stelvio Massi ou Umberto Lenzi, qui justifient les méthodes violentes de la police; et les films de gauche, comme ceux de Sergio Sollima ou Lucio Fulci, qui eux questionnent le gouvernement et la civilisation. Sur la plupart de vos films – notamment vos films de cannibales, qui posent beaucoup de questions sur la société – j’avais le sentiment que vous faisiez plutôt parti de la deuxième catégorie mais devant Live like a cop, die like a man( rires de Deodato) Comment vous vous situez par rapport à ça ? Parce qu’il y a le côté fun, avec des personnages de flics sympas et déconneurs mais on voit quand même l’un d’eux briser le cou d’un gangster blessé et désarmé! On se pose forcément des questions quand on voit ça.

Oui… C’est peut-être le film le plus à droite de ma filmographie. Mais… À l’époque, il y avait beaucoup de gangsters très violents en Italie. J’étais en contact avec des chefs de gang pour faire le film. Pour avoir la permission de tourner. J’ai rencontré un type comme ça. Il était petit et sans charisme. Je lui ai demandé comment il avait pu devenir un grand gangster. Il m’a répondu: « C’est parce que j’ai la force de dire ‘Va le tuer !’ ». Alors, je me suis dit qu’il fallait une force similaire pour combattre un homme comme ça (rires). C’est lui qui m’a expliqué comment les gangsters se déplaçaient avec les bus et les trams. J’ai aussi un peu imité Serpico pour les personnages… Mais à l’époque je n’étais pas très politisé. Moi, je suis plutôt un anarchiste, je ne pense jamais à la politique.

Affiche japonaise de Live like a cop die like a man

Affiche japonaise de Live like a cop die like a man

Il y a une part de critique sociale dans Le dernier monde cannibale ou dans Cannibal holocaust.

Oui, mais à l’époque de Cannibal holocaust, les médias ne l’ont pas compris et m’ont beaucoup attaqué: « Mais vous êtes de droite ! Un fasciste ! ». 20 ans après, c’était le contraire, mais à l’époque, tous les médias étaient contre moi, parce qu’ils étaient de droite ! En Italie, il y a encore beaucoup de gens qui divisent le monde en deux: tu es fasciste ou tu es partisan. Après 60 ans ! Si tes parents n’étaient pas partisans à l’époque, tu es de droite (rires). Si tu as eu des fascistes dans ta famille, tu l’es aussi. C’est terrible. Je pense que les Italiens sont très fourbes. Ils se disent: « Où est-ce que je mangerais le mieux aujourd’hui ? Avec la gauche ou avec la droite ? ». Ils veulent manger le mieux possible.

Je dois dire que je préfère Le dernier monde cannibale à Cannibal holocaust, parce que l’implication du spectateur est beaucoup plus forte. On est vraiment en immersion dans la tribu de cannibales avec le personnage principal.

Moi aussi, je préfère Le dernier monde cannibale parce que j’ai souffert pour le faire. Je l’ai tourné dans la vraie jungle, avec de vrais Indiens et dans des décors fantastiques. J’aime beaucoup ce film. C’est dommage qu’il ne rende pas en DVD. Je l’ai revu à la cinémathèque à Paris et tout le public l’a préféré à Cannibal holocaust, même si c’est ce dernier qui a eu le plus de succès. Mais pour Cannibal holocaust, je dois dire qu’il y a l’idée (du film dans le film) qui est fantastique. Et la technique. Après, il y a eu beaucoup de films qui l’ont imité.

Mais bon, aujourd’hui, je me dis que si le public a préféré aller voir Cannibal holocaust, ça me va.

Tourner ce film, pour moi, ça a été très facile. Très très facile. Créativement. « Aujourd’hui, je fais ça, demain j’empale une fille… » Aussi simple que ça. Au jour le jour. Le dernier monde cannibale non. Ça a été beaucoup plus dur. Il y a aussi une atmosphère mieux travaillée et des décors, comme la caverne…

J’ai choisi les lieux de tournages d’après des photos vues dans le National geographic. C’est aussi ma première expérience dans la jungle… J’ai des souvenirs beaucoup plus fort sur ce film-là. Il est sorti sur un très grand parc de salles à New York.

Le dernier monde cannibale

Le dernier monde cannibale

Vous avez tourné un troisième film dans la série cannibale, mais qui est un film d’aventures beaucoup plus grand public: Amazonia: la jungle blanche (1985).

Il y avait davantage d’acteurs connus dedans donc c’était difficile de garder mon esprit. J’avais des acteurs qui voulaient une roulotte, qui avait besoin de dormir dans des 5 étoiles… C’était plus difficile.

Le film n’est pas mal. Il y a des décors naturels fantastiques. J’ai fait ce que je voulais mais j’ai eu beaucoup de problèmes avec les acteurs. On a tourné au parc national Canaima, où l’on trouve la cascade la plus haute du monde (les chutes du Saut de l’ange, NDR). Je dormais sur place, mais les acteurs ont refusé: ils venaient de Caracas chaque jour par avion.

Il ne ressemble pas aux deux précédents, il est davantage fait à l’américaine. On voit qu’il a coûté de l’argent et il n’est pas mal fait, mais il n’est pas dans l’esprit de ce que j’aime.

Il y a un autre de vos films – que vous avez tourné pour la Cannon – que j’aime beaucoup, c’est Les barbarians.

Je l’aime beaucoup. J’ai complètement changé le scénario. La Cannon m’a appelé pour faire un film comme Conan. Très dur. Après tout, j’avais fait Cannibal holocaust. Mais quand j’ai rencontré les jumeaux (Peter et David Paul, NDR), ils étaient tellement comiques dans la vie… Si l’un commençait à boire, il fallait que l’autre lui arrache son verre des mains… Ils étaient toujours à se chamailler. Alors j’ai tout changé pour en faire une comédie. Quand Golan et Globus, les producteurs, sont venus à Rome pour voir le film, ils avaient peur. « Ruggero, on a entendu dire que tu as changé le film ! ». Alors, on le leur a projeté et ils ont été ravis. Ils sont arrivés fâchés parce qu’ils venaient de visionner Sinbad (un plantage épouvantable avec Lou Ferrigno. Enzo G. Castellari, Luigi Cozzi et Tim Kincaid s’y sont succédés derrière la caméra, NDR), qui n’était pas bon. Ils sont arrivés furieux, mais ils se sont exclamés « Bravo ! Bravo ! » à la fin de la projection. C’est le film sur lequel je me suis le plus amusé dans ma vie.

Les Barbarians

Maintenant, la question qui va peut-être un peu fâcher: quel regard portez-vous sur Dial help (1988) et Washing machine (1993) ?

Je me suis bien amusé sur Dial help parce que l’actrice Charlotte Lewis (la Maria-Dolores du Pirates de Polanski, NDR) était très « garce » ! Elle était très drôle. Elle me disait: « Ruggero, je te fais voir un peu de poitrine si tu vas m’acheter un truc que j’ai vue via Condotti. » (l’une des rues commerçantes les plus luxueuses de Rome). Et je disais: « Ok, Charlotte, on ira demain ! » (rires). C’était toujours comme ça. Elle était mignonne et je me suis beaucoup amusé.

L’autre, Washing machine… Le décor de Budapest me plaît beaucoup mais bon, le film… Je ne sais pas. Il y a quelque chose qui ne marche pas. Peut-être l’histoire. Elle vient d’une pièce de théâtre où l’actrice principale tenait trois rôles. Mais je ne sais pas ce qu’il y a. Peut-être que les acteurs ne sont pas bons. Le film ne me plaît pas.

Comment en êtes-vous venu à réaliser Les petites canailles (1992), qui est un peu inhabituel dans votre carrière ?

(rires) Le film vient d’une histoire que j’ai écrite après Cannibal holocaust. Je voulais faire un film qui se serait appelé Les gamins. Une histoire de jeunes garçons à Bogotta. J’ai écrit une histoire très dure, mais je n’ai pas réussi à monter le projet. Des années après, un producteur français, mon ami André Koob, m’a demandé si j’aurais une histoire à tourner à Caracas. J’ai adapté l’histoire. Je l’ai adoucie. C’était amusant à faire. Il a gagné un prix à Berlin et un autre en Israël. C’est pas vraiment mon style mais c’est quand même moi qui l’ai écrit. C’est dommage que je n’ai pas pu faire Les gamins, ça, ça aurait été fort.

Le dernier souffle (L’ultimo sapore dell’aria – 1978) était un film très doux aussi, très différent de mes autres films. Au Japon, on vendait le billet avec un mouchoir ! Le film était très bien fait. C’était le même producteur que sur Le dernier monde cannibale. Après ce film-là, le Japon voulait un autre film de moi et je leur ai donné un film plein de sentiments (rires), un mélo.

Dans ma carrière, j’ai beaucoup changé de style. J’ai participé à une série télé en six épisodes qui s’appelle I ragazzi del muretto (1991) qui a eu beaucoup de succès en Italie. Ça raconte la vie quotidienne d’un groupe de lycéens. Après j’ai fait une autre série en six épisodes avec Bud Spencer (Noi siamo angeli (1997), aussi avec Philip Michael Thomas, NDR). J’aime le changement.

On a du mal à vous cerner à cause de ça. Vous êtes surtout connu pour vos films de cannibales, mais quand on regarde votre filmographie, vous avez rarement fait deux fois la même chose.

Oui, je suis surtout connu pour Cannibal holocaust, mais il y a aussi beaucoup de fans qui viennent me parler des Barbarians, de La maison au fond du parc, que je trouve très moderne encore aujourd’hui, ou des Prédateurs du futur. Peut-être que mon film le plus anonyme c’est Body count

Cannibal holocaust

Cannibal holocaust

Qui est très américanisé.

Oui, très américanisé. Je n’ai pas eu beaucoup de plaisir à le faire. La VHS a gagné le prix de la cassette d’or en Angleterre. Hier, j’ai vu un film de la compétition, avec des zombies allemands (Dead snow de Tommy Wirkola, NDLR), qui m’a fait penser à Body count. Il y a le même esprit, mais avec des zombies en plus.

Dans les années 60 et 70, le cinéma Italien était l’un des plus riches du monde. Aujourd’hui, il n’y a presque plus rien. Quel regard portez-vous sur le cinéma Italien actuel ?

La politique a peut-être beaucoup contribué à la « catastrophe » du cinéma italien. Parce qu’il était (durant les années 70, NDR) dominé par des gens de gauche. Et le gouvernement de droite a décidé d’abattre l’intelligentsia de gauche du cinéma Italien. Par réaction, quand la gauche est arrivée au pouvoir (en 1978, NDR), elle a privilégié des réalisateurs de gauche pour les subventions. Elle a donné à des fils d’hommes politiques, à des « fils de »… Beaucoup d’argent a été perdu comme ça parce que c’est des films qui n’ont pas marché. Beaucoup de gens du cinéma ont perdu leur travail. Ça, c’est une chose.

Puis la télévision s’en est mêlée. Avant, elle achetait des films. Mais elle s’est mise à produire des séries et des téléfilms. Les producteurs de télévision ont commencé à refuser de donner de l’argent aux films trop violents ou qui ne leur convenaient pas. Et on ne pouvait pas faire sans eux. Beaucoup de jeunes se sont mis à tourner leurs films comme des téléfilms. Mais la télévision, c’est très différent du cinéma, au niveau des cadrages par exemple. Les acteurs de cinéma n’arrivaient plus à tourner.

J’espère que cela changera. Peut-être… Peut-être parce qu’avec Berlusconi qui ne donne pas de financements au cinéma, les réalisateurs commencent à apprendre à faire des films sans financement. Ça redevient comme avant. De toute façon, l’argent vient des ministères. Et à qui ils donnent de l’argent les ministères ? Pas à moi, en tout cas. Je ne suis le fils de personne. Je ne suis ni à droite, ni à gauche. Je ne connais pas d’hommes politique, mes films ne sont pas politisés. Il n’y a pas de messages dans mes histoires…

Mais j’espère que quelque chose se passera.

Quels sont vos projets ?

J’ai deux choses. Une série de trois films avec Lamberto Bava. C’est un peu les Masters of horror italiens. Mon segment est un peu différent des deux autres de la série. J’ai cherché une approche réaliste.

Et je suis en train d’écrire un thriller qui devrait être très fort. D’après une histoire vraie qui a eu lieu en Italie. Si j’arrive à le faire, je pense qu’il pourra égaler Cannibal holocaust. J’espère beaucoup.

Propos recueillis et retranscrits par Mathias Ulrich

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Une Réponse to “Interview Ruggero Deodato”

  1. Simon samedi 26 septembre 2009 à 190712 #

    Passionnant cet entretien! Deodato rit de tout et avec n’importe qui, manifestement! Merci pour cet entretien d’un réalisateur à qui on ne donne plus la parole!!!

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