Journal d’un CUTien à l’Etrange (Saison 2, ép.4)

25 Oct

Dans un film muet, personne ne vous entend crier

Gulliver : dans un film muet, personne ne vous entend crier

14h00 : combattre l’illettrisme

La première séance de l’après-midi, intitulée Du Praxinoscope au cellulo, film de montage destiné aux enfants, retrace l’histoire des débuts de l’animation française. C’est l’occasion de découvrir une dizaine de raretés, mais aussi de se rendre compte que cette époque de forte créativité n’a pas invariablement accouché de chefs d’œuvres absolus. Avec ses traits grossiers et son histoire malsaine, Bécassotte à la mer (1920), de Marius O’Galop, ne laisse pas une impression agréable et suggère même que son auteur, pourtant mondialement connu pour avoir inventé le personnage de Bibendum, cultivait déjà le goût de la laideur et de la médiocrité, comme ses dignes successeurs de Pif Gadget. Il reste les deux films d’Emile Cohl, créateur du premier dessin animé sur pellicule en 1908, et d’autres curiosités, comme ce film didactique qui explique comment éviter d’attraper la tuberculose, ou encore l’aventure de Gulliver chez les Lilliputiens (1923). Les films ne sont pas si bien mis en valeur que ça : ils se succèdent simplement les uns après les autres. Tout repose en fait sur les épaules de Christian Paboeuf, qui assure en direct l’illustration sonore. Les quatre enfants présents dans la salle ont donc l’immense privilège d’assister à une séance de « ciné-concert », animée par un musicien qui sait se faire discret, mais qui, pour Gulliver, a composé un véritable « score ». En attendant, sans doute dans le but de rendre l’affaire plus ludique, la facétieuse équipe de l’Etrange a eu la bonne idée de monter l’une des bobines dans le mauvais sens. Aux enfants la lourde tâche de déchiffrer les intertitres, apparaissant alors de gauche à droite et devenus parfaitement illisibles… et dire qu’ils ne savent déjà pas lire à l’endroit.

16h00 : vérités et mensonges

De la journée, cette deuxième séance est sans doute la plus stimulante intellectuellement. Je ne parle évidemment pas du court Cuddle Sticks, mais de la suite du programme : Capucine, vrai-faux documentaire consacré au premier singe capucin réalisateur de film. J’ai eu l’occasion en décembre dernier de voir Œdipe, le court métrage en question, mais notre ami François-Xavier avait omis de préciser que le film était présenté comme l’œuvre d’un singe. J’avais donc trouvé Œdipe complètement idiot, sans savoir que c’était voulu. Capucine constitue donc un véritable making-of, dont le ton très sérieux, dramatique parfois, tranche avec l’énormité de ce que nous voyons à l’écran. Le film s’achève avec la projection publique d’Œdipe suivie d’un micro-trottoir à la sortie de la salle. A cet instant, rien n’est plus facile que de se moquer de la crédulité de ces pauvres spectateurs qui ont gobé toute l’histoire. Mais si toute l’entreprise – au demeurant très drôle – avait pour seul objectif de tourner en dérision l’incroyable naïveté des gens, je trouve qu’elle est un peu vaine. Car, après avoir été de connivence avec le canular pendant tout le making-of, le spectateur finit par être en droit de se demander si le micro-trottoir lui-même ne fait pas partie de la blague, quand bien même il serait parfaitement authentique. L’idée tourne un peu en rond et perd tout son intérêt à mon sens : « tout ça pour ça ? », dirait notre ami Claude Lelouch.

Les Documents interdits : le mystérieux salon où madame Mendoza fut retrouvée morte
Les Documents interdits : le mystérieux salon où madame Mendoza fut retrouvée morte

Dans le même ordre d’idée, la suite du programme, une sélection de quelques-uns des fameux Documents interdits de Jean-Teddy Filippe, montre le travail d’un précurseur en matière de « fake ». Diffusés pour la première fois à la télévision en 1989, dans le cadre d’émissions sérieuses, ces petits films annonciateurs du Projet Blair Witch sont, encore aujourd’hui, pris pour argent comptant par de nombreux spectateurs, spécialement des internautes paranoïaques persuadés que le gouvernement cache la vérité, comme s’en amuse aujourd’hui Jean-Teddy Filippe, présent dans la salle. L’auteur est très prolixe sur son œuvre mais il n’est pas très honnête avec lui-même lorsqu’il prétend s’émouvoir de la longévité de ses « hoax ». Il paraît surprenant, en effet, de s’étonner que les spectateurs aient été bernés quand tout a été fait pour qu’ils le soient : le choix des sujets, sortis de l’ombre après des décennies de « dissimulation », les choix artistiques aussi – le film censé se dérouler en 1945 a été tourné avec du matériel d’époque. Mais c’est surtout la fusion du langage cinématographique avec le langage du documentaire qui brouille le mieux les cartes : voix off, caution scientifique et détails géographiques invérifiables. Tout est fait pour tromper et même aujourd’hui, sachant qu’il s’agit d’un canular, l’ensemble des films reste imprégné d’un inaltérable magnétisme. Jean-Teddy Filippe explique pourtant que tromper n’était pas le but, qu’il s’agissait avant tout d’une entreprise pédagogique : montrer que l’on peut mentir à la télé et, en somme, en démonter les mécanismes. C’est un alibi. L’alibi commun à tous les auteurs de « hoax ». L’objectif était évidemment l’audience avec un programme racoleur. Quant à l’aspect pédagogique, il a aussi ses limites. Certes, la preuve est faite qu’on peut faire croire n’importe quoi à la télévision. Mais elle ne mène à rien. Les « hoax » ne peuvent pas concourir comme ils le prétendent à la lutte contre le mensonge. Au contraire, leur accumulation s’ajoute au mensonge pour dissoudre un peu plus la vérité. La fusion du langage fictionnel et du langage documentaire prive le spectateur et, simplement, le citoyen, de tout critère objectif pour la distinguer du mensonge. Il ne lui reste plus qu’à se réfugier dans une position d’hyper-relativisme – « la vérité et le mensonge sont partout », « à chacun sa vérité », « la vérité est la somme des subjectivités humaines » – voire une position d’hyper-incrédulité à la limite de la paranoïa, qui ne permet plus de le distinguer de celui qui croit tout.

18h00 : c’est l’heure du pastiche

Forcément, avec un thème comme « Debout les morts », on pouvait s’attendre de la part de l’équipe de l’Etrange à une bonne fournée de films de zombies, courts et longs métrages confondus. C’est effectivement le cas. Les deux courts de la séance de 18h00, de même que ceux de la séance de 20h00, exploitent le filon. Une rapide conversation avec Greg Lauert me permet de constater avec satisfaction que je ne suis pas le seul à éprouver une certaine lassitude vis-à-vis de ce genre. Dead Snow, présenté au FEFFS le mois dernier, m’avait déjà laissé cette impression. C’est aussi le cas de Villemolle 81, coréalisé par Vincent Paronnaud, celui-là même qui avait animé le Persepolis de Marjane Satrapi. Tout commence comme un vrai-faux reportage sur un village reculé, Villemolle, à la manière dont Daniel Prévost investissait Montcuq dans les années 70. Une bonne moitié du film, qui aurait plus sa place dans les inédits de Groland qu’au cinéma, est ainsi consacrée à provoquer le rire gras. Il faut dire que la cible est facile : la France profonde, ses habitants demeurés, avinés et congénitalement racistes. La deuxième partie fait intervenir une météorite qui transforme tout le monde en zombie. On a alors le sentiment d’assister à un film de gamins qui viennent de découvrir le cinéma et tentent de mettre à l’écran le plus possible de références : Romero, les Monty Python et même Chaplin. Ce n’est même plus drôle.

Villemolle 81 : yet another zombie movie
Villemolle 81 : yet another zombie movie

20h00 : beaucoup de brrrrr pour rien

Il paraît que Paranormal Activity, du haut de ses modestes 15000 dollars de budget, « crée le buzz aux States ». Il aurait même « effrayé Steven Spielberg ». Argument marketing incontournable. Comme Le Projet Blair Witch, [REC] ou Cloverfield, il s’agit d’un film tourné en vidéo subjective. Le lien est évident avec les Documents interdits de Jean-Teddy Filippe. L’aspect « direct live » réaliste permet à lui seul de distiller le stress et le surnaturel, dispensant le réalisateur d’user d’effets visuels onéreux. Le genre a ses limites : comme le fait de devoir toujours s’épuiser en dialogues pour justifier l’emploi de la caméra par le personnage principal, alors qu’il devrait prendre ses jambes à son cou et s’enfuir. Il faut être dans certaines dispositions pour apprécier ce genre de film, toujours sur le fil du rasoir entre angoisse et fou rire. Une salle de cinéma peut aussi bien hurler d’horreur que s’esclaffer lorsque le « démon » s’amuse à tambouriner contres les murs, allumer ou éteindre la télévision ou jouer avec les lumières du rez-de-chaussée. Je suis plutôt du côté du rire, même s’il faut reconnaître que Paranormal Activity se distingue sur un point : le soin apporté à l’écriture des personnages, qui apportent un second degré bienvenu. Mais on est encore loin de L’Exorciste, auquel Paranormal Activity multiplie pourtant les références.

Regardez bien cette image : on peut distinctement voir le diable en haut à gauche
Regardez bien cette image : on peut distinctement voir le diable en haut à gauche

22h00 : surprise

Comme tout le monde connaissait visiblement depuis la veille le titre du film surprise diffusé au Star, Black Dynamite, je me dis que c’est une bonne occasion d’échapper au film de zombie gay projeté au même moment au Saint-Ex. La séance commence avec un quiz cinéma très pointu, cadeaux à la clé. Une excellente initiative, à rééditer l’année prochaine… si année prochaine il y a. Black Dynamite se veut parodie des films de blaxploitation des années 70. Dans cette gymnastique, Michael Jai White, acteur principal et scénariste du film, s’en sort peut-être mieux que Tarantino dans son exercice de style Grindhouse. Ici pas de multiplication jusqu’à la nausée d’effets de pellicule abîmée. La copie est propre. Le réalisateur, Scott Sanders, nous fait bien le coup du micro apparent et des mauvais raccords, mais tout cela au service d’une histoire, certes mince, mais qui se laisse suivre sans temps mort, ponctuée de scènes de kung-fu crédibles. Les gags et dialogues idiots qui saupoudrent le tout s’incrivent quant à eux dans une veine que Jean Dujardin n’auraient pas reniée dans OSS 117. Assurément, Black Dynamite est le film le plus solide de la journée. Fort de ma précédente expérience avec Tokyo Gore Police, je sais d’avance que Vampire Girl vs. Frankenstein Girl, le dernier film du Japonais Yoshihiro Nishimura, ne pourra rivaliser. Voulant m’éviter, comme Greg Lauert l’année dernière, la mésaventure de devoir de toute façon quitter la salle avant la fin d’un film ennuyeux et pénible, je me dispense du dernier film de la journée.

Black Dynamite : "can you dig it, muthafucka ?"
Black Dynamite : « can you dig it, muthafucka ? »

Aujourd’hui, Rock entre en scène.

Sylvain Mazars

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s