[dvd:] Le Petit Fugitif – coffret Morris Engel

23 Nov

Le Petit Fugitif

Morris Engel (1918-2005) est un cinéaste à part aux Etats-Unis. Le précurseur du cinéma indépendant américain selon Alain Bergala, le professeur à la Femis qui assure l’introduction du film. Notre savant voit en Le Petit Fugitif (1953), premier long métrage de Morris Engel, le chaînon manquant entre le néo-réalisme italien et la nouvelle vague française. Truffaut le cite d’ailleurs lui-même comme modèle. André Bazin le couvre d’éloges dans sa critique des Cahiers du cinéma parue en janvier 1954. Les intellectuels français qui ont eu la chance de voir le film à l’époque soulignent son rôle primordial dans la grande et irrésistible marche vers l’art socialiste. Un art dégagé des artifices de la fiction pour se concentrer sur la « vraie vie » des « vrais gens », mais surtout engagé dans la dénonciation des « exploiteurs ». Cinquante ans plus tard, au moment de la sortie du premier épisode du Seigneur des anneaux, Claude Baignères écrivait dans Le Figaro son mépris de ce genre de spectacle rempli de créatures qui « n’existent pas », détournant le spectateur des réalités sociales et ignorant la condition du prolétariat. Dans cette optique, il est certain que Le Petit Fugitif se situe exactement à l’opposée du Seigneur des anneaux. Cette orthodoxie léniniste n’est pratiquement plus perceptible de nos jours, tant elle imprègne nos modes de pensée. La théorie du « sens de l’histoire », réponse des sciences humaines à la théorie de l’évolution, s’impose encore aujourd’hui comme allant de soi, spécialement dans le milieu de la critique d’art. Le Petit Fugitif s’inscrit donc forcément dans une « évolution », qui va de l’ombre à la lumière, des œuvres « dépassées » et « rétrogrades » aux œuvres « modernes » et « engagées ». Dès lors, il devient presque inconcevable d’analyser le film de Morris Engel autrement. Or l’œuvre est, à tous égards, parfaitement singulière.

Mais de quoi s’agit-il au juste ? Joey, un petit garçon persuadé d’avoir causé la mort de son grand frère, qui lui joue en fait un tour, s’enfuit à Coney Island, plage new-yorkaise célèbre pour son parc d’attractions. C’est le seul élément de scénario. A partir de cet instant, Morris Engel se contente en effet de suivre les déambulations de l’enfant dans le parc, qu’il filme dans un style naturaliste, comme National Geographic pourrait filmer les lions du Serengeti. Le réalisateur n’oublie pourtant jamais complètement son intrigue. Pour autant, la perspective de voir évoluer seul un enfant de sept ans, si débrouillard soit-il, au milieu d’une foule anonyme, devrait inquiéter le spectateur du XXIe siècle. Un enfant de cet âge peut faire des bêtises. Ou de mauvaises rencontres. Or le seul moment où nous tremblons un peu pour lui, c’est lorsqu’on se demande si oui ou non sa maman va le gronder. On le voit, le film dégage une profonde insouciance. Sa douceur et sa gentillesse agissent presque comme des tranquillisants.

Dans le bonus du DVD, Morris Engel lui-même explique la philosophie de son style, directement influencé par son métier de photographe. Son appareil lui permettait de saisir sur le vif des scènes de la vie courante, à l’insu de ses sujets, mais il se refusait toujours à les photographier dans des positions embarrassantes ou dégradantes. A ce titre, Engel peut être qualifié de photographe du bonheur. On ne peut pas être plus éloigné de la figure de « l’artiste engagé », celui qui étale la misère et qui montre du doigt les responsables. La caméra portable très discrète conçue expressément pour le film permet au cinéaste de composer ses plans comme il cadrait ses photos. C’est donc bien l’art photographique qui confère au film sa physionomie, de la même façon que c’est la peinture qui influence par exemple le style cinématographique de Julian Schnabel. Le budget réduit impose à son tour des contraintes qui expliquent également en partie l’aspect final du film.

Là réside la faiblesse de l’introduction laudative d’Alain Bergala et des divers hommages contenus dans les bonus. Tout se passe comme si, implicitement, la valorisation, si justifiée soit-elle, d’un film indépendant passait forcément par le dénigrement du cinéma à grand spectacle. Comme si, pour démontrer les réelles qualités d’hyperréalisme du Petit Fugitif, il était absolument nécessaire de dénoncer les effets spéciaux hollywoodiens comme des artifices suspects. Certes, Le Petit Fugitif casse les codes traditionnels du cinéma et peut, à ce titre, séduire les amoureux de la subversion, pour qui toute tradition est rétrograde. Mais en aucun cas Morris Engel ne s’inscrit dans une démarche progressiste. C’est un photographe qui fait du cinéma. Lui–même ne connaissait rien au métier de cinéaste. Il ne faut donc pas s’étonner de la singularité d’un tel film dans le contexte de l’époque. Son style doit plus au cheminement artistique de son auteur qu’à un élan révolutionnaire. Quant à son contenu, il évoque bien plus l’univers de Norman Rockwell que le misérabilisme de Sartre.

Coffret Morris Engel

En supplément du film, l’éditeur, Carlotta, propose un livret de 36 pages, qui ne faisait malheureusement pas partie du matériel promotionnel envoyé à Cut. En revanche, il est possible aussi d’acheter un coffret contenant, outre Le Petit Fugitif et son livret, les deux autres films de Morris Engel. Lovers and Lollipops (1956) reprend le même principe : peu, ou pas d’intrigue, même souci de laisser évoluer ses personnages dans des lieux publics bien connus – le zoo du Bronx, Central Park, la statue de la liberté. Autant de regards très personnels qui, à l’heure où Google est en train de modéliser le monde, nous permettent de nous faire une idée de ce à quoi il pouvait bien ressembler il y a cinquante ans. A ce titre, Lovers and Lollipops, comme Le Petit Fugitif, demeure un témoignage unique de son époque… mais peut-être pas avec la même réussite.

Dans le dernier film, Weddings and Babies (1958), l’intrigue s’étoffe un peu. Nous suivons les atermoiements d’un couple en crise, qui annonce en effet ce que plus tard Cassavetes ou Antonioni nous proposerons : des dialogues, des silences autour du thème classique du « je t’aime, je te quitte ». La femme prononce même la phrase clé de la dispute conjugale au cinéma : « Qu’est ce qui nous arrive ? ». Même si Weddings and Babies marque, du point de vue de l’intrigue, une évolution par rapport à Lovers and Lollipops, les liens entre les trois films restent forts : les cadrages, les tournages en décors réels, la présence prépondérante des enfants, la mise en valeur permanente de l’art photographique (dans Weddings and Babies, le personnage principal est photographe spécialisé dans les mariages et les enfants, d’où le titre du film). Ces multiples renvois, ces symétries, ces connexions font des trois films, les seuls réalisés par Morris Engel, une œuvre cohérente et magnifique, pour peu qu’on sache se dégager des salmigondis pseudo-intellectuels qui, rétroactivement, veulent absolument en faire ce qu’elle n’est pas.

Sylvain Mazars

 

Egalement disponible sur Cinéthiques.

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Une Réponse to “[dvd:] Le Petit Fugitif – coffret Morris Engel”

  1. rock lundi 23 novembre 2009 à 180621 #

    Les photos d’Engel sont elles aussi magnifiques, un regard quelque part entre Helen Levitt et William Klein, il est donc assez enthousiasment d’apprendre que ses films sont édités chez nous…

    Pour rebondir sur les propos de Claude Baignères, j’hésite très sérieusement à croire qu’un film comme Le Seigneur des anneaux rende le spectateur totalement ignorant des réalités sociales, à moins qu’il s’adresse à la bourgeoisie pure et dure… et encore…

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