[dvd] : Intégrale Nicolas Philibert

22 Déc

Les éditions Montparnasse éditent en coffret l’intégrale du documentariste Nicolas Philibert, rendu célèbre grâce au succès d’Etre et avoir. Quatorze oeuvres en neuf dvd font le tour d’une vie de création.

Bien souvent, les documentaires tournés pour un passage télé, même s’ils peuvent espérer une sortie cinéma, sont formatés, enfermés dans un cahier des charges inconscient (on l’espère inconscient), qui intègre les coupures pubs, ne permet aucune audace sur la réalisation, porte un commentaire qui double simplement ce que l’on voit à l’image. Fréquemment, le documentaire sacrifie à l’idée un peu simpliste que pour montrer il faut divertir, caresser le spectateur dans le sens du poil, surtout ne pas l’effrayer par des approches originales.

François Dalle, patron de L'Oréal en 1978 (La Voix de son maître)

Dès ses premières réalisations (La Voix de son maître (1978)), Nicolas Philibert pense qu’il faut dédier la forme au fond. Le spectateur doit être en mesure de remplir un devoir critique. La Voix de son maître, sans commentaires, donne la parole a des grands patrons de l’époque (Michel Barba (Richier), Jean-Claude Boussac (Boussac), Guy Brana (Thomson-Brandt), François Dalle (L’Oréal), Bernard Darty (Darty), Jacques de Fouchier (Paribas), Alain Gomez (Saint-Gobain Emballages), Francine Gomez (Waterman), Daniel Lebard (Comptoir Lyon Alemand Louyot), Jacques Lemonnier (IBM-France), Raymond Lévy (Elf Aquitaine), Gilbert Trigano (Club Méditerranée). Chacun est filmé caméra sur pied, dans son bureau, son entreprise, des appartements privés. Les plans sont longs, laissent la parole s’exprimer, donnent une place aux silences, ici très révélateurs. On reconnaît là ce qui sera une constante chez Philibert : privilégier un montage qui définit un espace et une temporalité à part où quelque chose s’exprime. Ce sera très nettement le cas pour La Ville Louvre (1990), Un animal, des animaux (1994), Nénette (2009) (un moyen métrage ici proposé en avant-première avant une sortie courant 2010).

Le Pays des sourds (1993)

D’autres oeuvres du documentariste ont une dimension supplémentaire, peut-être moins descriptive, au contact d’un sujet plus difficile à rationaliser. C’est le cas du Pays des sourds (1993), qui montre par touches la vie et les réflexions de malentendants, enfants ou adultes. Le cas aussi du très beau documentaire La Moindre des choses, qui suit, dans un hôpital psychiatrique, des personnes investies dans un projet de représentation théâtrale. L’entretien avec Jean Oury, le directeur de la clinique de La Borde est tout à fait éclairant. Le thérapeute explique à quoi il veut aboutir en privilégiant une structure ouverte, en favorisant la vie des patients en communauté, avec un personnel disponible : permettre tous simplement des rapports humains. Et dans ce film de Philibert, il se passe quelque chose, une sorte de feed-back que le tournage a permis. L’équipe a été intégrée à cet univers, et a elle aussi fabriqué de l’« entour » (comme le dit Jean Oury), introduit une discontinuité. On retrouve cela dans Etre et avoir, qui suit la vie d’une classe transversale de province.

Enfin, il y a dans la filmographie de Nicolas Philibert des titres plus descriptifs, plus édifiants, notamment ceux consacrés au monde du sport (Trilogie pour un seul homme sur un exploit sportif de l’alpiniste Christophe Profit (1987), Vas-y Lapébie (1988), sur un ancien cycliste vainqueur du Tour de France en 1937).

L'équipe du film de René Allio (Moi, Pierre Rivière...)

De toute l’intégrale Retour en  Normandie (2006) est sans doute le documentaire le plus personnel de Philibert. Le réalisateur revient sur les lieux de tournage d’un film de René Allio, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma soeur et mon frère… (1975). Philibert était assistant réalisateur pour Allio. Trente ans plus tard, il retrouve les lieux, les acteurs, mais au fil des discussions emprunte également des routes parallèles qui l’emmènent parfois très loin de son sujet. Toujours cette volonté très enrichissante d’être hors cadre.

Il est curieux de constater que le seul documentaire de tout le coffret qui ne fonctionne pas, qui laisse le spectateur de marbre, sans l’émouvoir (dans le sens de créer du mouvement) et sans susciter de réflexion profonde soit celui consacré aux élèves du Théâtre National de Strasbourg (Qui sait ? (1998)). On reste extérieur au travail des jeunes comédiens qui imaginent un spectacle. Rien ne semble spontané, tout semble au mieux retenu, au pire artificiel. Un non professionnel qui se sait filmé sera peut-être obtus, gêné, fermé, mais généralement sincère, même dans son replis. Ici, on attend vainement qu’il se passe quelque chose, tout simplement sur le plan de la relation. La limite de la démarche de Nicolas Philibert est peut-être là. Il faut que les sujets filmés oublient qu’ils le sont. Et l’échec ne tient pas forcément à la condition d’acteurs. Maurice Baquet, que l’on voit dans Le Come-back de Baquet (1988), revient en toute authenticité sur son exploit sportif alpin : en 1956, l’acteur avait ouvert une voie inédite pour l’ascension de l’Aiguille du Midi.

Les documentaires de Nicolas Philibert ne sont pas des oeuvres fermées, qui communiquent simplement de l’information. C’est un travail d’auteur, dont le sens ne s’épuise pas par ses diffusions.

Le coffret contient également plusieurs courts, des interviews et des séquences «Autour du film» (expression judicieusement choisies plutôt que le sempiternel « bonus » qui nous ferait croire qu’on en a simplement plus au kilo). Un livret donne la parole au critique Jacques Mandelbaum et à Nicolas Philibert avant de détailler les neuf dvd. Un beau cadeau de Noël, ou de début d’année, ou d’anniversaire de janvier février, mars,…

Franck Mannoni

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