[cinéphilie :] Pedro Costa

26 Jan

Jeanne Balibar filmée par Pedro Costa. C'est autre chose que Pat le Guen qui fait un documentaire sur Lara Fabian.

Pedro Costa était à Strasbourg pour présenter Ne change rien (sortie le 27 janvier). Dans un noir et blanc, plus noir que blanc, sublime, Pedro Costa filme les enregistrements de Jeanne Balibar – chanteuse – en compagnie notamment de Rodolphe Burger. Le film est parfait : lent, troublant, harmonieux. Et puis vint l’ennui. Inévitable, comme un passage obligé pour aller au bout du film. Le cinéma comme une épreuve. Et si c’était cette douleur qui rendait le film si gracieux ?

Nous parlerons de Ne change rien dans la prochaine émission de Cutlaradio (en ligne le samedi 6 février). En attendant Pedro Costa nous livre ses souvenirs et impressions des films suivants… En prenant son temps.

LES CONTES DE LA LUNE VAGUE APRES LA PLUIE (Kenji Mizoguchi)

(long soupir d’admiration) Oh la… Mmm, mmm… C’est trop, enfin… C’est un de ces cinéastes, rares, avec certains américains des années 30-40, capable de créer ce genre de fantaisie-cauchemar. Et moi je n’en suis jamais sorti depuis que je suis tout petit. Ca vient peut-être de là ce goût que j’ai pour des espaces et des temps, ce n’est pas onirique, mais… très dilatés. On aperçoit l’aube ou la tombée du jour, on ne sait pas si on est au début ou à la fin de quelque chose. Avec Mizoguchi, ça, c’est très important. On est à l’extrême fatigue, dans une absence de repères. Certains westerns ont ça aussi, c’est pour ça que je parlais de ces films américains. Mais je dis tout ça, c’est peut-être des bêtises. Avec Mizoguchi, il faut se taire.

SYMPATHY FOR THE DEVIL / ONE+ONE (Jean-Luc Godard)

Puisqu’on avance sur des bêtises. Ce n’est pas un film de Godard que je regarde comme les autres. Déjà, dans le cliché total, je suis plutôt Beatles que Stones. Donc harmonie plus que rock n’roll. Bien sûr, je l’ai regardé, et sa façon de filmer est extraordinaire. Mais ce qu’il y a, c’est que dans mon film, Rodolphe Burger porte la même longue chemise blanche que Mick Jaeger dans ce film. Et quand j’ai revu One + one, c’est la première chose dont je me suis rendu compte. C’est bizarre. One + one est peut-être le seul film qui filme le rock avec talent. Il y en a un autre, Cocksuckers blues de Robert Franck, mais il a presque était interdit par les Stones. Sinon…

SHINE A LIGHT (Martin Scorsese)

Oui. Alors ça, je l’ai vu en dvd. Je l’ai regardé par simple curiosité technique, j’avoue. Parce que je n’ai pas de grand enthousiasme pour Scorsese. Ni pour les Stones, comme je disais. Et je n’ai pas trouvé le film très bon. C’est très maquillé. Tout ce qu’il fait, il le fait pour cacher des choses, une nudité qu’il ne veut pas affronter. Et j’ai détesté le son du film ! Horrible. Si ce film avait été fait sur les Beatles, j’en suis sûr, John Lennon aurait dit stop ! Je lisais beaucoup ce que Lennon disait sur le son, il parlait du mono meilleur que le stéréo. Il disait : « je veux du mono, on ne joue pas séparé. » Parce que le stéréo, c’est la séparation, c’est presque… étymologique. Une vague ambition de mon film était de le faire en mono, au sens où ce serait la captation d’un son de plusieurs personnes qui jouent ensemble, sans séparer les pistes. Comme les salles ne sont équipées qu’en stéréo, on a fait une espèce de faux stéréo, le plus proche possible du mono, en réduisant au maximum le nombre de pistes. J’ai vu un film (Heart of gold) très bien, avec Neil Young et fait par Neil Young, où on le voit lui seul sur une scène. Il existe en dvd. C’est un film où il joue de la guitare acoustique. C’est pas délirant, c’est assez simple, quatre ou cinq valeurs de plan. C’est la meilleure chose que j’ai vue, à part bon, Godard. Sinon, y a plein de choses à voir sur Youtube. Ca c’est formidable pour découvrir des enregistrements.

DU JOUR AU LENDEMAIN (Straub et Huillet)

En tant qu’admirateur, et plus que ça, il y a beaucoup de choses à prendre. Shine a light = ne pas prendre. Du jour au lendemain = prendre. Cette ambition que tout soit une chose, et pas 450. Tout va ensemble, en même temps, et c’est ça qui est fort. Un beau travail, avec le moins de camouflage possible.

VA SAVOIR (Jacques Rivette)

C’est le plus beau film de Jeanne Balibar, celui où son travail est le plus large, le plus ample. On l’a vue faire des choses chez les uns et chez les autres, et là elle fait tout. C’est un très beau film. S’il doit y avoir des points communs entre les films de Rivette et les miens, c’est peut-être que les choses vont lentement. Pour montrer quelque chose il faut du temps. On n’est pas des cinéastes lents, on a besoin de temps pour montrer les choses. On laisse passer le temps, j’aime cette notion de perdre du temps. Quand on perd du temps, on gagne quelque chose… de différent.

Propos recueillis par Romain Sublon

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