[dvd :] AELITA – Yakov Protazanov

22 Fév

« Les terriens doivent être anéantis ! Ils n’infecteront pas Mars avec leurs révoltes »

D’une certaine manière, Aelita est bien ce que l’on pourrait croire, le premier film de science-fiction soviétique, une curiosité destinée aux cinéphiles blasés, aux sens émoussés par la débauche, auxquels Metropolis ne suffit plus – étant pour ainsi tombé dans le domaine public le jour où une Angelina Jolie presque adolescente bouda, avec le brio qui a fait sa réputation, sous une affiche certes rare du film de Fritz Lang (Hackers, 1995 – j’invente peut-être).

J’avance toutefois qu’Aelita est bien davantage qu’une friandise pour élitistes repus. Le long métrage est l’adaptation d’un roman de Tolstoï, et s’ouvre sur un disclaimer courtois – les faiblesses du film ne seraient imputable qu’aux libertés prises vis-à-vis du texte. Tolstoï n’y est donc pour rien. De toute façon, Aelita est tout sauf maladroit. Au contraire, il frappe par son élégance et la complexité de sa trame narrative. Le lunaire et buster-keatonien ingénieur Los est aux prises avec les spectres de la jalousie dans le Moscou miséreux de 1921 et, pour soulager ses peines, il rêve d’une dystopie martienne dominée par la ravissante impératrice Aelita. Tandis qu’un faux camarade-vrai profiteur courtise son épouse bien-aimée au Centre d’évacuation, Los s’enfonce dans un univers rêvé. La trame narrative se scinde alors et se décline en une gamme d’irréels. Peu à peu la situation de départ, mise en mouvement par la réception d’un étrange message radiophonique dans lequel Los croit deviner la possibilité d’une présence sur Mars, se ramifie et, peu à peu, se déréalise. La peinture sans concession de l’Union soviétique quatre ans après la révolution, qui ne cache rien de la misère ni de la corruption et constitue un intérêt majeur du film, se creuse de lignes de fuite. L’une est l’évocation en flash-back des privilèges révolus, dans une société qui a perdu en élégance ce qu’elle a gagné en égalité. L’autre est Mars, sur laquelle règne Aelita, impératrice sans réel pouvoir, quoique charmante.

La trame narrative, qui se fragmente au risque de se décomposer, est en proie à une réelle force centrifuge, servie par une riche galerie de personnages dont aucun ne paraît au bout du compte secondaire. Aelita, qui est paradoxalement critique et célébration du bolchévisme, est hanté par la tentation de s’abstraire du monde, de le quitter : l’ingénieur Spiritov déserte Moscou car, de son propre aveu, il échoue à se faire à ce Nouveau Monde ; son collègue Los s’en évade en rêvant à Aelita et à son arrivée sur Mars. Los et Spiridonov, tentés par ces deux irréels que sont le passé et la fiction, sont joués par le même acteur, Nikolai Tsereteli. Cependant ce jeu de miroirs et de lignes de fuite se referme, se résorbe et tout rentre dans l’ordre. Aelita est un document précieux et une prouesse narrative. Que les décors martiens évoquent cubisme et constructivisme ajoute à sa beauté, surtout si on choisit de l’exprimer ainsi : Oh ! Les jolis pharaons du futur aux coiffes en celluloïd !

En revanche, les bonus sont restés au Centre d’évacuation. Le ticket de rationnement n’inclut que des liens internet.

Jakuts

Publicités

Une Réponse to “[dvd :] AELITA – Yakov Protazanov”

  1. François mardi 23 février 2010 à 210907 #

    Grâce à ce texte, je viens de découvrir les Trailer trash. Très bonne rubrique! Un vrai plaisir de lecture. Comme avec cette critique dvd (mais je crains de ne pas passer le cap – la SF russe, c’est rude quand même).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s