[cinéphilie :] Xabi Molia et Julie Gayet

13 Avr

Julie Gayet, toujours debout.

Elsa vit de petits boulots et cherche à décrocher un véritable emploi, pour pouvoir obtenir la garde de son fils. Mathieu, son voisin de palier, enchaîne lui aussi les entretiens d’embauche avec un art consommé du ratage. Leur situation est de plus en plus précaire, mais tous deux s’efforcent de rebondir dans un monde qui ne semble pas fait pour eux : « Sept fois à terre, huit fois debout » ?

Xabi Molia et Julie Gayet étaient à Strasbourg pour l’avant-première du film 8 fois debout (en salles le 14 avril).  Julie Gayet n’ayant pu être présente qu’un petit moment, l’essentiel de cette cinéphilie est consacrée au réalisateur Xabi Molia. Julie Gayet aura tout de même le mot de la fin.

/// XABI MOLIA ///

AMERICAN BEAUTY (Sam Mendes)

Je ne me souviens pas très bien du film, mais c’est vrai que notre souhait était de raconter un cheminement interne, comme pour le personnage de American Beauty. Pour moi, Elsa, dans mon film, est travaillée par la honte et c’est difficile pour elle de s’engager dans une vie amoureuse ou dans sa relation avec les gens car elle sent qu’elle n’est pas à la hauteur de ce qu’il faudrait qu’elle soit ou de ce qu’elle imagine qu’elle devrait être dans le regard des autres, notamment par rapport à son fils. Je voulais essayer de montrer comment quelqu’un travaille, chemine pour essayer d’en finir avec la honte. Elsa est aussi un personnage qui est travaillé par des pulsions contradictoires, on sent qu’à la fois elle souhaite se  normaliser, avoir un vrai travail, un statut social qui lui permettrait de récupérer la garde de son fils et en même temps elle est travaillé par l’envie de tout plaquer, de s’enfoncer dans la forêt, l’envie d’en finir… C’est peut-être moins développé chez Matthieu (joué par Denis Podalydès, ndlr), mais c’est vrai pour beaucoup de personnages secondaires qui sont en même temps intentionnés et durs. J’aime bien essayer de sauver chaque personnage, de considérer que chacun à un point de vue à défendre, qui jusqu’à un certain point, est légitime. C’est lié au fait que pour moi on est des êtres fondamentalement contradictoires et je ne vois pas pourquoi le cinéma devrait simplifier ça.

SEUL CONTRE TOUS (Gaspar Noé)

Je n’ai pas vu le film, mais on voulait travailler sur une certaine tendresse et éviter le cliché de la dureté. Je ne dis pas du tout que Gaspar Noé est cliché dans sa dureté mais souvent quand, un film traite d’un sujet social, on est habitué à ce que le propos s’enferme dans une noirceur, un pessimisme sans nuance. Moi, ça me gêne un peu qu’on soit toujours dans cette vision-là qui finit parfois par être réductrice et un peu complaisante, comme une mise en équation de la pauvreté et de la laideur. Si on est pauvre on est laid, si on est pauvre on n’est pas cultivé, on ne s’intéresse à rien, on n’est pas fantaisiste, on ne rigole pas… C’est un peu passer à côté de la précarité qui concerne des gens d’origines tellement variées que je trouve réducteur de s’enfermer dans une vision très sombre. Je ne dis pas que les situations sont heureuses mais que dans la précarité peuvent s’insinuer des tendances fantaisistes, poétiques, humoristiques. L’énergie des personnages est aussi dans le refus, puisqu’ils ont décidé qu’ils n’allaient pas mourir, ni se suicider, quelque part ils sont un peu tenu d’aller de l’avant. On est toujours surpris de la manière dont les gens vont chercher en eux des ressources que l’on n’avait pas soupçonné. Je voulais montrer cette énergie et forcément ça me sortait d’un propos désespéré. Pour moi c’est la musique qui éclaire le film, mais aussi les costumes, je voulais que mes personnages soient charmants, pas manifestement beaux, pas à la mode, mais je voulais que leur silhouette soit charmante pour qu’on échappe un petit peu à cette caractérisation de la pauvreté qui passe toujours par la laideur. Je voulais que ce soit discret.

LES TROIS AGES (Buster keaton)

Dans un premier temps, j’ai écrit une version très sombre du film et ensuite j’ai essayé de sortir du stéréotype de la noirceur et puis j’ai essayé de me nourrir de la comédienne. J’ai écrit ce long pour Julie Gayet en sachant que c’est elle qui allait jouer. En travaillant avec elle j’ai découvert quelqu’un d’assez maladroit mais toujours dans une sorte d’impassibilité, de retenu et je l’ai appelé Buster Keaton car je trouvais qu’on retrouvait chez elle une sorte de génie comique mais complètement retenu, un peu minéral comme Keaton. Le remerciement à Buster Keaton dans le générique est une manière de la remercier et c’était aussi une de nos références, on voulait un personnage maladroit mais dans la retenu. Julie a une manière de marcher un peu en piétinement, elle a des gestes toujours un peu trop brusques et une approximation d’un personnage en société qui n’est jamais tout à fait au bon endroit, à sa place. On voulait aussi  retranscrire ça dans le corps de l’actrice. Je pense que c’est assez discret mais ça construit cet aspect légèrement étrange du personnage qui n’est pas trop souligné mais qui est toujours un peu là, le côté un peu lunaire.

ELDORADO (Bouli Lanners)

Huit fois debout est un peu un road movie mais sans route, c’est un personnage qui est en errance. D’ailleurs une des difficultés du film, dans sa fabrication, est  le fait que le personnage passait par une cinquantaine de décors différents et rencontrait une quarantaine d’acteurs. Le film n’était pas forcément difficile à faire dans le sens où il n’y avait pas beaucoup d’effets spéciaux mais ça nous coûtait beaucoup d’argent de multiplier les décors, les lieux. C’est en quelques sortes un road movie avec un personnage qui passe de lieu en lieu, de situation en situation. Quand j’ai fait le montage du film, j’ai vu assez vite qu’il y a des étapes qui ne sont pas forcément progressives, où les choses pourraient arriver une avant l’autre. Je me suis beaucoup posé la question de certains déplacements de séquences qui pourraient être plus ou moins au début, plus ou moins à la fin. J’ai parfois fait des permutations. Eldorado est un film que j’ai vu après avoir fait Huit fois debout, il m’a énormément séduit car il a un type d’humour que j’aime beaucoup et qui ne correspond pas à la tradition des films en langue française, qui sont centrés sur le brio des dialogues alors que là, ce sont des situations qui sont aux confins de l’absurde et du poétique. Par exemple quand le naturiste embrasse l’un des deux personnages dans un camping, un type avec un espèce de mobil home, on imagine que le type l’a aidé et qu’ils sont devenu ami mais rien n’est dit et il y a juste une longue étreinte d’un naturiste qui embrasse le personnage. J’avais adoré cette manière hyper sobre et toujours dans l’implicite de caractériser un personnage ou une situation.

Il y a une autre chose intéressante et que je trouve très peu, c’est de mettre en rapport la comédie et le paysage. En général, les comédies françaises sont des films assez peu exigeants formellement, enfin c’est rare, bien sûr il y a Jacques Tati, mais il y a beaucoup des films où la mise en scène apporte peu. Il y a surtout très peu de comédie d’extérieur, dans Eldorado on sent vraiment que le paysage a son importance, une sorte de Far West. Je pense que dans mon film c’est beaucoup moins important, je l’ai représenté à un moment où les personnages évoluent en forêt, où j’ai essayé de travailler sur l’inscription des corps dans le paysage, c’est quelque chose qui me parle énormément. J’aime les films qui travaillent sur les grands espaces et je trouve qu’on le fait assez peu en France alors que les paysages ne manquent pas.

INTO THE WILD (Sean Penn)

C’est marrant car c’est un film dont il m’arrive de parler. Souvent un réalisateur regrette le peu de budget qu’il a eu, moi je n’ai pas manqué d’argent et en avoir plus m’aurait inquiété. Le cinéma est une industrie du luxe, les gens n’ont pas forcément le sens des proportions, notamment à propos des salaires et des dépenses, ma crainte est d’avoir trop d’argent et de faire un film qui sente le fric. Sur un film comme 8 fois debout ça serait dramatique. Je privilégie plutôt les décors naturels car j’ai au moins l’assurance que les lieux sont comme ça,  j’aurai quelque chose de réel. Par exemple, je voulais tourner dans un vrai hôpital et c’est intéressant car parfois on est aspiré par les lieux. Souvent le cinéma est trop puissant, on transforme tout, on arrive, on est quarante cinq, on fait du bruit et on est un négligeant, parfois le lieux sont plus fort et dictent leur loi. C’est spécialement le cas pour des décors extérieur, c’est pour cela que j’aime tourner en forêt ou en montagne, tout d’un coup on est vraiment dépendant des circonstances extérieurs.

Il y a un plan qui me gêne énormément dans Into the wild, un moment où le personnage a fait tout un parcours de dépouillement, de purification, il monte sur une montagne pour crier sa joie et Sean Penn fait le choix d’un travelling autour de l’acteur réalisé, à mon avis, en hélicoptère et je trouve assez gênant de mettre en scène l’apothéose de sa recherche d’absolu dans le vide matériel, dans un plan qui à du coûter des dizaine de millier de dollars et fait un bruit qui à dérangé tout être vivant à quinze kilomètres. Il y a quelque chose de la morale de mise en scène, on engage plus que simplement des choix de cadres, on engage aussi une manière dont on entend traiter un sujet. Par ailleurs Into the wild est un film plein de qualités mais je me souviens avoir pensé à ce moment là qu’il y a une inadéquation entre le propos et le choix de la mise en scène. De mon côté, j’avais un soucis de sobriété et de proximité avec les acteurs, grâce à des plans serrés et sans surplomber les personnages. J’avais écrit dans la note d’intention que je voulais que le spectateur ai l’impression d’avoir escorté quelqu’un dont le comportement n’est pas forcément toujours exemplaire.

LAST DAYS (Gus Van Sant)

C’est un film qui me hante mais j’ai du mal à expliquer pourquoi, peut être par rapport à Kurt Cobain en tout chez Gus Van Sant, mais aussi chez les frères Dardenne, il y a vraiment cette façon de filmer dans le dos l’avancé des personnages, à la fois on est pas avec eux, on a pas accès à leur visage et on est avec eux dans ce mouvement d’errance. Les scènes dans la forêt, dans 8 fois debout, sont sous influence de ce film.

/// JULIE GAYET ///

LES TROIS AGES (Buster Keaton)

C’était difficile de trouver l’équilibre sur un film comme 8 fois debout, le parcours  d’une femme dans la société, comment trouver sa place alors que tout peut basculer du jour au lendemain si on n’est pas entouré. Il fallait réussir à toujours garder une note de fantaisie, ne pas rentrer dans un truc premier degré très lourd et pour moi, jouer plein de facettes, de couleurs du personnage car on ne voulait pas d’une Elsa qui part d’un moment et qui arrive à un autre qui évolue simplement, mais de quelqu’un qui est plus multiple comme dans la vie, arriver à avoir beaucoup de nuance, de couleurs tout en étant dans quelque chose de lié à la honte et en même temps que ça reste burlesque alors dès que je partais dans quelque chose de très noir, Xabi criait : « Hey Buster Keaton ! Tu as perdu ton humour ? »

ELDORADO (Bouli Lanners)

C’est vrai que la deuxième partie de 8 fois debout est un peu comme un road movie. L’idée de sortir de la ville pour aller en forêt et carrément aller à la mer, un espèce d’éloignement, le court métrage s’appelle S’éloigner du rivage. Elsa passe par différentes couleurs, différentes émotions. Elle est très sincère, à un moment sa violence va sortir, c’est une scène compliquée dans le film où j’ai fait passer, pour la jouer, toutes les émotions en accéléré, quand elle « bug » un peu  dans l’entretien ou avec son fils, c’est des moments où tout à coup tout se bouscule dans sa tête. Le truc c’était de ne pas expliquer pourquoi elle était là, pour le jouer je devais être Elsa, être dans Elsa, on n’explique pas ce qui lui est arrivé, on est avec elle et on devait avoir toutes les explications possibles en sous texte, que ça se ressente comme la relation avec son ex-mari, le fait qu ‘elle n’ai pas fait d’études… On devait faire partir le spectateur dans un rollercoaster d’émotions.

Propos recueillis par David Erhard

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