[dvd :] COFFRET LIONEL ROGOSIN

4 Mai

ed. Carlotta

Question du journaliste télé compassé  à propos du film On the Bowery : Lionel Rogosin, pourquoi avoir fait un film si déprimant ? Réponse de l’interpellé : je ne pense pas que ce film soit si déprimant que ça, l’avez-vous vu ? Aveu sec du journaliste télé : non. Ce journaliste de la fin des années 50, s’il est toujours en vie, va pouvoir se rattraper grâce à Carlotta qui, dans le cadre de sa collection Les origines du cinéma indépendant américain, propose de découvrir le travail précurseur de Lionel Rogosin.

On the Bowery, tout premier essai cinématographique de Rogosin, en 1956, est un film humaniste (là, difficile de ne pas reprendre l’adjectif vendeur qui sert pour une fois très justement d’accroche publicitaire) sur les laissés pour comptes, les ivrognes de ce quartier de New York, le Bowery. Photographie N&B soignée, cadrages impeccables, caméra discrète : On the Bowery témoigne à la fois de l’architecture particulière du coin et surtout des visages souvent cabossés de ses habitants, de leurs techniques de survie, de leurs habitudes. Deux personnages nous servent plus précisément de guide dans cet univers parallèle, un jeune, un vieux. Le jeune, Ray, arrive dans le quartier avec sa valise pour seul bien, le vieux, Gorman, lui indique quelques tuyaux, écluse des godets en sa compagnie et lui pique sa valise. Pas grave, sans rancune… La frontière entre le documentaire et la fiction est ténue, on se dit juste que Ray fait un peu trop jeune premier hollywoodien pour être complètement crédible. Ensuite on regarde le bonus réalisé par Michael A. Rogosin sur cette première œuvre de son père, Lionel (bonus qui commence avec le fameux journaliste télé compassé) et on apprend que non, Ray et ses faux airs de Gary Cooper était vraiment à la rue, qu’il faisait effectivement toutes sortes de petits boulots pour se payer à boire, qu’il avait réellement, comme les autres protagonistes de On the Bowery, un gros problème d’alcoolisme. Hollywood a bien essayé de lui mettre le grappin dessus, Lionel Rogosin proposant de lui payer une cure de désintoxication, en vain : Ray qui voulait qu’on lui foute la paix s’est carapaté. L’autre pierre angulaire du film, Gorman, est lui mort juste à la fin du tournage : un docteur qui l’avait examiné avant de commencer lui avait assuré qu’avec sa cirrhose, la prochaine cuite serait fatale. Gorman est resté sobre tant que le film avait besoin de lui, puis il s’est offert un dernier verre en connaissance de cause… Lionel Rogosin, qui a longuement fréquenté les bars du Bowery avant de se mettre à filmer, s’est, de son côté, arrêté de picoler à temps, mais rétrospectivement il dit avoir eu peur de se laisser emporter. Il explique aussi que On the Bowery était un galop d’essai, que ce qu’il voulait c’était acquérir suffisamment de métier pour mener à bien son grand œuvre : un film dénonçant l’apartheid en Afrique du Sud.

Ce grand œuvre, Come back, Africa, sort en 1959. La technique est la même que pour On the Bowery : après un temps d’immersion, Rogosin choisit parmi les gens rencontrés dans le milieu qui l’intéresse les personnages qui donneront vie à son film –par leur visage, leurs attitudes, leurs réflexions- et il les suit dans un quotidien plus ou moins fictionnel. Le guide de ce film-ci se prénomme Zacharia, c’est un paysan zoulou qui vient chercher du travail à Johannesburg et qui se trouve confronté aux tracasseries inventées par les blancs qui viennent d’instaurer l’apartheid. Comme dans tous les cas où un groupe d’êtres humains restreint arbitrairement la liberté d’un autre groupe d’êtres humains, c’est bien sûr extraordinairement choquant, terriblement frustrant. Dans ce film, la caméra cadre plus largement que dans le précédent : les mouvements de foules y sont instructifs et visuellement séduisants, mais les passages où les visages sont cadrés serrés ont tout de même d’avantage de force, ça manque un peu… Le point fort du film reste le moment partagé entre Zacharia et ses compagnons de misère, dans un bar clandestin. Une discussion politique s’engage, les arguments y sont affûtés, le ton ironique. Puis la chanteuse Miriam Makeba s’invite à la fête, le débat se clôt en musique. Le film, lui, se poursuit jusqu’à un final où Zacharia hurle sa colère et son désespoir, débordant du cadre mis en place par Rogosin et son équipe. Un supplément d’environ 50 minutes revient sur le tournage en catimini (forcément, les autorités blanches n’auraient pas été spécialement d’accord avec le propos du film), l’ingratitude de Miriam Makeba, l’importance qu’a Come Back Africa, à la fois comme œuvre d’art et comme témoignage historique, support quasi unique de l’indispensable travail de mémoire.

Troisième dvd, troisième film, toujours en N&B… Good times, wonderful times date de 1965 et il fait penser, au début, à un contre-champ snob et Londonien de On the Bowery. On y voit toute une faune rigolarde en train de s’arsouiller dans un appartement chic, ces gens ont des bonnes têtes, ils balancent des énormités à tour de phrases (un raisonnement particulièrement retors aboutit par exemple à la conclusion que : « sans la guerre, pas de vie possible, parce que la guerre c’est la vie »), on s’en amuse avec un brin d’incrédulité et on songe à aller se servir un petit verre pour se mettre plus complètement dans le bain. Quand BAM. Changement d’ambiance, nous voilà confronté à des images d’archives qui montrent, en gros plan, les mutilations causées par la bombe nucléaire larguée sur Hiroshima. Euh ? Retour au cocktail, ça rigole, ça picole. BAM. Cette fois on se retrouve dans les camps d’extermination nazis. Argh ! Le film exploite jusqu’à l’indigestion ce dispositif binaire et malhonnête. Est-ce que ce genre de procédé passait mieux dans les années 60 qu’aujourd’hui ? Peut-être que la fin justifiait naïvement les moyens ? Quoi qu’il en soit, aujourd’hui l’instrumentalisation de telles images d’archives ne passe plus du tout, du tout. L’ironique Good times, wonderful times sombre ainsi, de prime abord, dans l’obscénité qu’il entend dénoncer. C’est gênant. Un bonus revient sur la fabrication du film, sur la collecte des documents très rares notamment, ainsi que sur la constitution de la faune qui peuple le cocktail et ces explications tempèrent heureusement un peu la gêne occasionnée par le film ! Mais n’allons pas conclure sur cette grimace…

Le coffret Lionel Rogosin contient encore d’autres documents éclairants supervisés par Michael Rogosin, les restaurations faites par la Cinémathèque de Bologne (L’Immagine Ritrovata) sont irréprochables et puis les films sont accompagnés d’un portfolio que je n’ai pas reçu, mais qui est sans doute tout aussi beau que ce que propose habituellement Carlotta.

Jenny Ulrich

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