Retour sur… Enter the Void

15 Mai

- T'aurais du DMT ? - Non, mais j'ai "Enter the Void".

Enter the Void s’intéresse à un jeune dealer, Oscar, vivant à Tokyo avec sa sœur, Linda, qui est stripteaseuse. Oscar fini par être abattu par un policier, et on assiste au « voyage » de son esprit. Son esprit refuse de quitter le monde des vivants, il veille sur sa sœur, sans pouvoir faire grand-chose.

La plupart du temps, celle ou celui qui n’a pas aimé Enter the Void voit en ce film une énorme masturbation complaisante, chiante, malsaine et inaccessible. Celle ou celui qui a aimé Enter the Void est parfois beaucoup plus compliqué. Parce qu’il ne sait pas vraiment pourquoi il a aimé ce trip. Bien sûr, comme l’avait souligné Romain dans la cinéphilie de Gaspar Noé, il y a plein de choses : visuellement parlant ce film est une claque, les plan-séquences sont admirables, les plans en caméra subjective sont très bien foutus, et ceux qui prennent la place de l’esprit du protagoniste donnent l’occasion de voir des mouvements de caméra hallucinants qui réussissent sérieusement à faire planer, à donner l’impression de voler au-dessus du monde. Il y a aussi le jeu des couleurs, le fait que Gaspar Noé ait réalisé l’une des plus grosses bombes du cinéma français (Seul contre tous), il y a la photographie de Benoit Debie, le générique, Paz de la Huerta… Mais ce ne sont que des arguments techniques et esthétiques, et c’est ce qu’il y a de plus facile pour tenter d’expliquer pourquoi on apprécie un film. Et Enter the Void n’est pas intéressant pour son scénario.

Donc, l’intérêt où est-il ? Il y a l’histoire d’amour. Très ambiguë. Parce qu’on parle de l’amour entre un frère et une sœur qui va bien au-delà du simple lien familial. Il y a, dans le regard d’Oscar (et c’est l’un des éléments les plus admirables du film : réussir à nous faire comprendre à partir d’un plan subjectif quel type de regard jette le protagoniste sur son « sujet »), du désir, quelque chose de très fort provenant essentiellement de ce qu’ils ont vécu ensemble. Quelques minutes plus tard on verra Oscar renifler une culotte usée de sa sœur, ce qui confirme de manière très efficace ce qui a été écrit plus haut. En voyant ça, on se dit que c’est cool d’avoir une sœur, surtout si elle ressemble à Paz de la Huerta et qu’elle est tout aussi affectueuse et puis on se dit « Quoi ?! ». Après avoir montré un père ayant des regards assez douteux envers sa fille dans Seul contre tous, Gaspar Noé nous remet ça avec un frère et une sœur et on finit par se demander s’il veut nous convertir à l’inceste ! « On mange en famille ce soir… » Est-ce ça le but de Noé ? Pas vraiment. Pas du tout, même. On l’a bien vu dans Seul contre tous, et on le voit bien dans Enter the Void. Malgré son aspect très cru et psychédélique, Enter the Void est bien une histoire d’amour avant d’être un trip métaphysique. Cet amour que filme Noé est dérangeant, puisque nous n’avons pas l’habitude de voir ce type d’amour traité au cinéma. Ce n’est pas comme l’homosexualité qui est maintenant traitée de manière assez libre ; de nos jours on en fait des comédies, et les spectateurs ne sont plus vraiment intrigués à l’idée de voir un film traitant de l’amour entre deux hommes ou deux femmes. Mais l’amour entre un frère et une sœur ? Premièrement, il faut avoir le courage de parler de ça au cinéma, et deuxièmement, il faut pouvoir le traiter. Et l’une des grandes qualités d’Enter the Void est qu’il garde ses distances, il ne tente pas de nous faire acheter une idée, une conception des choses, au contraire, tout comme l’esprit d’Oscar, Enter the Void est surtout un film qui observe et la bande sonore ne nous martèle pas pour nous faire pleurer, mais pour nous livrer une atmosphère. De toute évidence, Gaspar Noé n’a pas envie de nous faire voir ce qu’on a déjà pu voir au cinéma, alors il prend des risques, même si ça lui vaudra d’être hué à Cannes. L’autre grande qualité concerne les personnages, dont les relations demeurent constamment complexes et mettent au tiroir les idées toutes faites (cf. le personnage de Mario).

Il est parfois drôle de constater la plupart des réactions à l’égard des films de Noé, les plus marquants étant ceux devant Irréversible. On le qualifie parfois de dérangé qui ne peut s’empêcher de vouloir choquer, tant la violence de ses films demeurent si proche de nous. Mais on oublie souvent que cette violence n’est jamais montrée à la légère et qu’elle est générée par une sensibilité très complexe. Gaspar Noé prend plaisir à nous faire plonger dans son monde torturé, en nous faisant comprendre que tout peut basculer en une seule seconde et en se balançant entre hyper-réalisme et surréalisme.

Regarder Enter the Void c’est comme accepter de fumer ce que prend son protagoniste ; vous êtes devant un monstre esthétique, la bouche entrouverte, le yeux fixes, hallucinés, comme devant le dernier acte de 2001 l’expérience est tellement intense et rare que vous en redemandez, et arrivé au bout de ces images, complètement engourdi, les pensées fragiles, vous vous dites : « Putain, il s’est passé quoi, là ? »

En salles depuis le 5 mai.

Rock Brenner

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