VF, le monde du doublage

24 Mai

Roger Carel et Brigitte Lecordier : Benny Hill et Son Gokû dans la même pièce ; la tension est omniprésente.

Bruce Willis, Tom Cruise, Arnold Schwarzenegger, Sylvester Stallone, Whoopi Goldberg, Tom Hanks, Johnny Depp, Julia Roberts, Jim Carrey, Harrison Ford sont des noms que l’on entend assez souvent, imitez une réplique de Die Hard ou Rocky, on l’attribuera souvent, avec son intonation et avec nostalgie, à l’acteur américain. Si on est un adepte pur et dur de la version originale, ce n’est pas étonnant, mais dans l’autre cas, on oublie souvent quelqu’un : le doubleur. « Yipikaye ! Pauvre con ! », « Tu aimes les omelettes ? Tiens, je te casse les œufs » ou autres « Ssssssplendide ! » ont contribué au succès des films auxquels ces répliques appartiennent.

Et les noms de Patrick Poivey, Daniel Bereta, Alain Dorval, Maik Darah, Jean-Philippe Puymartin, Bruno Choel, Céline Monsarrat, Emmanuel Curtil, Richard Darbois sont des noms qui, à part chez certains cinéphiles avertis et malgré leur voix grandement populaire, n’évoquent pas grand-chose pour un grand nombre de spectateurs français. Et c’est entre autres avec ce regret qu’un certain Julien Leloup s’est décidé qu’il fallait essayer de s’intéresser un peu plus à leur travail souvent oublié et sous-estimé. Il réalise alors de manière indépendante un documentaire très simplement titré VF, le monde du doublage dans lequel les visages des voix sont dévoilés et discutent du travail que représente le doublage d’un film.

La calligraphie : un boulot qui apprend la patience.

Julien Leloup s’efface de son film – il donne la narration à la très sympathique voix de Jacques Ciron – pour s’intéresser aux comédiens qui pratiquent le doublage et aux lieux de travail, sans oublier les différents techniciens qui font part de pleins de petits métiers indispensables – comme la calligraphie, le mixage et autres jobs aux noms parfois complexes – à un doublage réussi. Leloup se demande si la version française peut être meilleure que la version originale, quels différents talents exige le doublage et comment vit-on au quotidien en étant LA voix d’une personnalité célèbre. Questions auxquelles les comédiens répondent avec une modestie parfois exemplaire et une lucidité surprenante.

Le film remplit sa mission en tant que documentaire : il est très instructif. Mais malheureusement trop court : environ une heure. Durée calculée dans l’espoir d’obtenir une diffusion télévisée… ce qui n’est pas encore gagné. Les chaînes ne sont pas intéressées, un projet d’édition DVD est en suspens pour le moment et le film ne vit qu’au travers de quelques festivals et du bouche à oreille. Très regrettable, le documentaire étant très enthousiasmant et sincère il reste pour le moment inédit même sur Internet et pourtant, « il était temps qu’on entre dans ce monde ». Les risques de l’indépendance…

Bande annonce : VF, le monde du doublage

Jacques Ciron et Julien Leloup lors de l'enregistrement de la narration... Des regards très expressifs qui se passent de mots.

ENTRETIEN AVEC JULIEN LELOUP

Réalisateur plutôt courageux – âgé de 22 ans – de ce documentaire, Julien Leloup a gentiment accepté de livrer quelques mots à Cut et d’en devenir un fidèle lecteur en gage. Très courageux.

Comment est né ce projet ?

Après deux courts métrages amateurs réalisés en 2007, j’ai eu envie de passer tout de suite à un format plus important. J’avais fait un stage à France Bleu en Mayenne pendant la campagne présidentielle de 2007 ce qui m’avait donné l’idée de combiner un projet alliant le journalisme et cinéma d’où l’idée d’un documentaire.

Le doublage était un sujet qui m’intriguait depuis longtemps. Etant passionné de cinéma, j’ai regardé beaucoup de films américains et tout le temps en français ! Je savais que derrière des personnages aussi emblématiques que Bruce Willis, Julia Roberts ou encore Columbo se cachaient de très bons artistes français. Un soir, j’ai commencé à me documenter sur internet pour voir quels étaient les comédiens français qui doublaient tels acteurs américains. Certains avaient des sites personnels dont Eric Legrand (qui double Owen Wilson et bien d’autres). Eric Legrand m’a confié plusieurs adresses email de ses collègues et j’ai pu envoyer un message groupé. Au bout de 10 jours, il y avait vingt personnes qui étaient prêtes à m’aider pour mon projet documentaire. J’étais très enthousiaste à l’idée de commencer ! Avant j’ai construit un scénario (plutôt un plan de travail) qu’Eric Legrand a corrigé, comme ça j’étais à peu près sûr de ne pas faire d’erreurs. Et puis, j’ai pu commencer mes interviews de comédiens et techniciens.

Au tout début de mes recherches, j’ai reçu une invitation de Serge Sauvion  (voix de Columbo, Jack Nicholson, Charles Bronson… – ndlr) pour venir l’interviewer dans le sud-ouest de la France. Il nous avait invité mon frère et moi à dormir chez lui parce qu’on avait fait pas mal de route. Ces deux jours vont me marquer un bon bout de temps !

Serge Sauvion nous a livré beaucoup d’anecdotes sur son parcours au théâtre et dans le doublage. Cet accueil chaleureux nous a motivés pour faire les 34 autres interviews et les huit mois de tournage.

Il n’y a pas eu de réelles difficultés pour le tournage. Le plus dur c’était peut être de caler les rendez-vous car je venais du Mans (Sarthe) pour tourner les interviews à Paris. Mais dans l’ensemble ça s’est bien combiné.

Patrick Poivey : John McClane, heureux de faire une pause.

Qu’est-ce qui t’as vraiment motivé à réaliser ce documentaire ?

La motivation était de rencontrer ces comédiennes et comédiens qui se cachent derrière les personnages et films cultes. Au début c’était très stressant, je posais mes questions en lisant ma feuille de très près ! Et puis progressivement j’étais un peu plus habitué mais toujours la même appréhension avant chaque rencontre.

Ensuite, je pense que ce qui m’a motivé c’est d’essayer de faire un documentaire complet sur le doublage. Qu’on ne parle pas seulement de l’enregistrement des voix de comédiens mais qu’on s’intéresse aussi à toutes les professions qui aboutissent à la conception d’une version française. Le documentaire est assez pédagogique, c’est comme une dissertation d’Histoire avec une introduction, un sommaire et des parties thématiques qui font intervenir plusieurs comédiens et techniciens sur chaque question que l’on pose dans le film.

A un moment donné, dans ton film, tu demandes aux doubleurs s’ils trouvent que le VF est meilleure que la VO, qu’en est-il pour toi ?

Alors justement c’est la question que je me posais avant de commencer à tourner le documentaire.

Je suis un adepte de la version française parce que ça nous rend le film plus accessible quand on ne pratique pas beaucoup l’anglais, qu’on est fatigué et qu’on n’a pas envie de lire les sous-titres etc.

Mais c’est aussi un moyen de rendre plus accessibles ces stars américaines qui me paraissent très loin de nous. Le fait qu’au final on les entende parler français, c’est comme s’ils avaient la même culture que nous.

Par exemple, il y a des gens qui croient que Peter Falk (alias Columbo) parle français. Quand on associe aussi bien le comédien américain avec une voix française c’est que le doublage a été bien fait.

Bruno Choël : Jack Sparrow et Marky Mark dans le même corps. Rien que ça.

Que devient ton documentaire en ce moment ? Quel type de diffusion recherches-tu ?

Pour l’instant, on essaie de présenter le documentaire dans les festivals. Le premier, c’était le 23 janvier au festival Premiers Plans d’Angers grâce au soutien de Jeunesse et Sports. Ensuite, une autre présentation au Festival du Making Of à Romorantin dans le centre de la France. Les organisateurs ont organisé une après-midi « spécial doublage » très réussie en conviant quatre comédiens.

Nous avons commencé à travailler sur une édition DVD avec de nombreuses scènes coupées que nous offrait la trentaine d’heures de rushs.

Dedans on devrait y trouver 11 portraits de comédiens ainsi que trois thématiques nouvelles sur le doublage. Une sur la « gymnastique dans le doublage » c’est-à-dire qu’un comédien doit savoir passer de la comédie au drame en très peu de temps quand on double un film. Une autre thématique sur les « techniques de doublage » lorsqu’un comédien se prend la gorge pour paraître essoufflé ou bien lorsque des scènes qui se jouent à plusieurs sont doublées en piste séparée et qu’au mixage on a la sensation que les comédiens ont joué ensemble. Une troisième thématique sur les « accents dans le doublage ».

Le projet DVD est actuellement suspendu.

Pour l’instant nous explorons ces deux moyens de diffusion (festival et DVD) car aucune chaîne que nous avons contactée ne s’est trouvée intéressée. Je ne désespère pas qu’un jour le documentaire débouche sur une diffusion télé car le sujet est très intéressant.

As-tu d’autres projets en vue ?

Pendant le tournage du documentaire, j’ai écrit un concept de mini-série sur la crise en m’inspirant des comédiens que j’avais ou j’étais en train d’interviewer. C’est une mini-série que j’aimerai réaliser avec les comédiens que j’ai rencontrés lors du tournage du documentaire.

L’histoire se situe en moyenne ville et mêle plusieurs situations burlesques autour de la crise. Je recherche un producteur pour tourner le pilote et les premiers épisodes.

Propos recueillis par Rock Brenner

Le site internet de Julien Leloup (dont quelques extraits sonores du documentaire y sont disponibles) :

http://julienleloup.fr/

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3 Réponses to “VF, le monde du doublage”

  1. Reda mardi 25 mai 2010 à 60644 #

    Et concrètement il est visible où le docu ? Un calendrier de passage en fest un truc comme ça ?

    J’m rappelle avoir vu pour la première fois papy Poivey dans une émission doublage de C’est mon choix (paye tes références) où il y avait Bereta également, mais McClane n’a pas voulu parler de l’émission.

    Et sinon, le docu pose la question des mixages assez pourris des VF (Die Hard, Pulp fiction qui zappe des mots etc) ?

  2. rock mardi 25 mai 2010 à 180643 #

    Malheureusement le docu n’est pas visible pour le moment. Pour en savoir plus, faudra te reporter sur le site de Julien Leloup, s’il y a du nouveau il le communiquera. Il est constamment en recherche de diffuseurs (festival, cinéma, télévision). Mais apparemment faudra patienter un peu en espérant qu’ils desserrent les fesses…

    Le docu se concentre principalement sur comment travaillent les comédiens et les techniciens, ce qui, en une heure est déjà assez short, alors la question du « comment ça se fait que vous dérapez sur certains doublages et mixages ? » n’est pas posée. Elle a peut-être été posée dans la trentaine d’heures filmée pour le docu, si c’est le cas, elle ne figure pas dans le montage final. Personnellement, j’avoue que la réponse ne m’intéresse pas vraiment…

    Et il y a plein de choses qu’on ne sait pas, donc c’est très facile de juger un doublage ou un mixage. Avant de voir le docu, je ne me rendais pas du tout compte de la patience et du boulot qu’une « adaptation » pouvait représenter, et même s’il y a des doublages que je trouve vraiment mauvais, il y a de quoi relativiser… En France, nous avons tout de même la chance d’avoir des voix assez vivantes, contrairement en Italie, en Pologne, en Russie ou en Allemagne…

    Poivey a un regard intéressant sur les VF, malgré le boulot que ça peut représenter il est le premier à dire qu’une VF ne surpassera jamais la VO.

  3. Anonyme jeudi 1 août 2013 à 140237 #

    Sympa de laisser appeler « doubleurs » les comédiens de doublage.

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