[dvd :] ENQUETE SUR UN CITOYEN AU-DESSUS DE TOUT SOUPCON – Elio Petri

7 Juil

(Ed. Carlotta)

Tout commence par une longue scène, quasiment sans dialogue. Le personnage interprété par Gian Maria Volonté retrouve sa maîtresse dans un appartement vaporeux de Rome. Les deux amants se couchent dans un grand lit aux draps de satin noir. Quelques minutes plus tard, le crime est consommé : l’inspecteur de la criminelle, fraîchement promu à la police politique, vient de tuer sa partenaire, sur une musique en arpège d’Ennio Morricone.

Cette manière d’inverser l’intrigue, de commencer par le crime et d’en dévoiler tous les ressorts, démontre qu’Elio Petri n’a pas voulu faire un polar de facture classique. L’intérêt d’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon n’est pas de montrer le succès d’investigations rondement menées, mais bien de montrer comment un coupable, qui fait tout pour qu’on l’arrête, se retrouve protégé par sa fonction et par un système politico-judiciaire perverti.

Dès les premières minutes, le criminel fait, en effet, tout pour être démasqué : il laisse des empreintes, un fil tiré de sa cravate, marche sur des traces de sang. Mais rien n’y fait. Névrosé, bourré de tics nerveux, d’une psychologie enfantine,sado-masochiste, l’inspecteur jouit de son impunité tout en rêvant de se voir arrêter.

Elio Petri, cinéaste engagé, citoyen militant mais libertaire, sympathisant de gauche (tout comme Gian Maria Volonté) est un précurseur de ce cinéma politique de la fin des années 60 et des années 70 qui accompagne la société pendant ces années d’agitation sociale. La France a eu son Mai-68, l’Italie a eu son année 1969 : grèves ouvrières et paysannes, manifestations, attentats anarchistes. Un certain cinéma se veut le miroir de cette contestation.

De manière implacable Elio Petri illustre ce que devient une société lorsqu’elle perd de vue son idéal démocratique. Il dénonce ce que devient le pouvoir aux mains de responsables qui ne savent pas en maîtriser la puissance dévastatrice. Il fustige un système policier qui utilise des méthodes anti-démocratiques (fichage sauvage, écoutes illicites, intimidations) dans une débauche de moyens qui ne lui permettent même pas de s’apercevoir que l’un des siens est un assassin.

Pour le cinéaste, tous ces éléments critiques doivent être accessibles au plus grand nombre, sans pour autant paralyser la réflexion. C’est un cinéma de gauche : exigeant, populaire et engagé. Petri n’est pourtant pas conciliant avec les anarchistes. Il les montrent dans une scène enfermés dans une vaste cellule du commissariat central. Un des policiers confie à l’inspecteur qu’en deux heures, ils ont déjà formé quatre groupes antagonistes. Une caricature qui n’a guère plu aux milieux d’extrême gauche.

Le film a d’ailleurs failli ne jamais sortir, mais en raison d’autres pressions : des représentants de la police avaient déposé une plainte au ministère pour le faire saisir. Mais la censure n’a pas suivi, avec discernement. Petri était à ce point certain d’être victime de représailles policières qu’il s’est réfugié en France le jour de la sortie du film (anecdote contée par Morricone).

Enquête… atteint une perfection magistrale. Le scénario d’Ugo Pirro est limpide : tous ceux qui l’ont lu avant de se lancer dans ce grand projet le confirment. La musique de Morricone (populaire, avec une pointe grotesque, sur des instruments oubliés, scandée, tout en arpège) est idéale. L’interprétation de Gian Maria Volonté, être tourmenté, mérite tous les prix. Quant à la réalisation, elle est d’une précision millimétrique, avec des mouvements de caméras complexes, une variété de plans inouïe, qui donnent pourtant l’impression d’une grande fluidité tant le montage est soigné. La caméra de Petri est tantôt embusquée, tantôt placée en des endroits qu’aucun témoin ne pourrait occuper. Une point de vue qui alterne entre la place du spectateur et la vision du réalisateur.

Tout en étant un instantané de la société italienne du début des années 70, Enquête… est aussi une projection de ce que seront la stratégie de la tension et les années de plombs. C’est aussi un rappel historique du fascisme avec des symboles évident incarnés par le personnage de Volonté : sa gouaille, cette manière de parler le menton en avant, cette position (les poings appuyés sur les hanches), tout rappelle la gestuelle du Duce et ses postures théâtrales. Voyez d’où nous venons, ce que nous sommes, et vers quoi nous allons : telle semble être l’armature de ce film édifiant.

Enquête… a reçu le Grand Prix du Jury et le Prix de la Presse internationale au Festival de Cannes, et l’Oscar du Meilleur film étranger. Si Petri était à Cannes, il ne s’est pas rendu à Hollywood.

Le dvd édité par Carlotta qui propose le film reproduit à partir d’un master restauré, affiche également en supplément un long documentaire qui reprend la carrière d’Elio Petri en l’agrémentant d’interviews du cinéaste, de films personnels et d’entretiens avec Franco Nero, Ursula Andress, les réalisateurs Gillo Pontocorvo, Marco Risi et le critique Jean Gili  notamment.  Un entretien très intéressant avec Ennio Morricone, qui a écrit la musique d’Enquête, permet de comprendre le travail de composition et le contexte difficile qui a accompagné le tournage du film. Un contexte détaillé sous d’autres angles avec les documentaire de 20 minutes Regards croisés et La Stratégie de la tension. Des éléments indispensables pour prendre la mesure de la portée de ce film indispensable.

Franck Mannoni

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