[dvd :] Les premiers films de Nanni Moretti

10 Juil

Ed. Montparnasse

Au menu : Je suis un autarcique /// Ecce Bombo /// Sogni d’Oro /// courts métrages et documentaires

S’engouffrer dans ce coffret, c’est tout d’abord mesurer la distance entre un cinéaste désormais au centre du cinéma mondial, et ses débuts, en marge de la marge. La distance et le temps qui passe. Ce n’est pas très compliqué car Nanni Moretti a toujours interprété des rôles de personnages de son âge, à l’intérieur de la société d’alors. C’est ce personnage-là, dans ce moment T de l’Italie.

Question distance, le gouffre est immense. Je suis un autarcique, filmé en super 8, est à la hauteur de son sujet. En gros, un groupe de jeunes comédiens tentent de monter une pièce de théâtre alternative sans l’ombre d’un début de budget. Le parti pris peut faire penser à quelques films soixante-huitards fauchés dont la première source de sourire, est le produit en lui-même. Un amateurisme qui garanti une liberté extrême, un amateurisme qui trime (Nanni Moretti est encore aujourd’hui est un travailleur obsessionnel) et n’hésite pas à se moquer de sa propre entreprise. Appelons ça de l’autodérision.

Au milieu de tout cela, un personnage nait : Michele Apicella. Quelque part entre Antoine Doisnel et Buster Keaton. Un jeune homme porte parole d’une jeunesse italienne pas bien dans sa peau, un mec qui sourit très peu mais qui fait rire par ses fantasmes obsessionnels récurrents : définir quelqu’un par ses chaussures, être amateur de grosses pâtisseries, avoir un goût prononcé pour la variété italienne, taper dès que possible dans un ballon de foot… Des plaisirs qui permettent à ce corps replié sur lui-même, de s’accorder des moments, des parenthèses, du plaisir, enfin. Dans ces cas-là, Michele explose, se transforme. Moretti est lui-même un vrai sportif, un physique qui n’a l’air de rien mais qui surprend tout le monde… Souvenez-vous de Paolo Rossi au Mundial 1982 ; vous y êtes. Quand ce physique en souffrance ne s’exprime pas, le pire arrive. Il tape sur sa mère (Ecce Bombo), insulte le public (le fameux « Publico di merda » de Sogni d’Oro), se transforme en loup-garou. Là, on rit moins, l’angoisse de vivre inonde l’écran.

Petit à petit Moretti maîtrise. Le discours politique s’affine, son regard sur la Télévision se précise, la confiance en soi arrive. Il trouve une légitimité, tape large, mêle habilement l’intime et l’universel, devient économiquement rentable…et finit fort heureusement par se centrer, tout en restant en opposition farouche à l’Italie de Berlusconi.

Question temps qui passe, Michele s’installe dans la vie. Même s’il habite encore chez sa mère (la propre mère de Moretti à l’écran), il devient cinéaste art et essai mais doit bien sûr faire des concessions (les scènes de ses présentations de films en salle dans Sogni d’Oro sont hilarantes). C’est un être seul, entouré de compagnons aussi paumés que lui, qui ne reluque les filles que de très loin. La solitude est d’ailleurs le point commun aux trois premiers longs-métrages, un état qui correspond bien à ce bouillonnement intérieur impossible à partager.

Ce n’est que dans Bianca, son quatrième long, que Michele commence à séduire. Tout au long des trois longs, la coupe de cheveux devient plus courte, le physique plus fort, le discours plus social. Dans Sogni d’Oro, Michele Apicella accepte même de participer à un jeu télévisé improbable, une manière de mettre un pied dans la folie de la société italienne. On assiste à la naissance d’un nouvel homme (peut être celle du Moretti lui-même), et à l’épuisement de sa mégalomanie.

C’est peut-être un cas unique au cinéma, d’avoir l’impression de voir grandir, au travers de son œuvre, un homme ET un cinéaste. Cette proximité existe jusque dans l’impudique et la violence de certaine scènes, mais bien sûr aussi dans ce don qu’a Moretti de prendre du recul par le burlesque des situations. A une scène de souffrance, se colle bien souvent une autre de comédie, comme un éternel balancier.

Les courts métrages et documentaires se situent au moins dix ans après les trois premiers longs métrages. Si Le cri d’angoisse de l’oiseau prédateur est évitable (ce sont les chutes d’April), le jour de la première de Close-up et Le journal d’un spectateur sont deux monuments de courts sur les salles de cinéma. Dans le premier, Moretti propriétaire d’une salle à Rome raconte le premier jour de l’exploitation dans sa salle, du chef-d’œuvre de Kiarostami ; dans le deuxième Moretti fait le tour des cinémas de Rome de son enfance à aujourd’hui et joue un moment précis dans la salle… Magnifique !

Ouvrir ce coffret, c’est rentrer dans l’intimité et la radicalité de son cinéaste. On aime Moretti à la folie ou on reste sur le bord de la route. Le rapport à Moretti, considéré pourtant comme intellectuel de gauche, est physique. On se reconnait en lui, on peut le trouver beau, avoir envie de le protéger, de l’aider à vaincre son cancer, à gagner un match de Water Polo ; on peut vouloir qu’il retrouve la foie ou qu’il assume sa paternité. Dans tous les cas nous sommes avec lui. Son énergie, sa joie de vivre ou ses angoisses nous tendent la main.

Stef

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