[dvd :] 12 – Nikita Mikhalkov

12 Sep

En 2010, Nikita Mikhalkov était à Cannes pour défendre Soleil trompeur 2. Au mois de février, près de trois ans après la Russie, sortait en France 12, son adaptation du classique Douze Hommes en colèrede Sidney Lumet (1957), d’après la pièce de Reginald Rose. Le cinéaste n’avait plus rien tourné depuis Le Barbier de Sibérie en 1998. Dans sa version, Mikhalkov reprend l’intrigue – douze jurés sont enfermés pour statuer sur la culpabilité d’un jeune homme accusé de parricide -, tout en la transposant dans la Russie contemporaine. Hispanique dans la version de Lumet, l’accusé devient un jeune Tchétchène dans 12, et son père adoptif, un officier russe.

Sans se dérouler dans la salle d’audience comme Autopsie d’un meurtre, d’Otto Preminger (1959), Douze Hommes en colère s’inscrit dans une longue tradition de films de prétoire, profondément ancrés dans la culture américaine où les institutions sont reines. Qu’ils glorifient les vertus de leurs institutions judiciaires ou au contraire qu’ils en dénoncent les failles, ces films finissent d’ailleurs tous, consciemment ou non, par leur rendre hommage. Douze Hommes en colère s’intéresse ainsi de près à l’établissement des faits, et s’interroge sur la manière dont les préjugés des uns et des autres, positifs ou négatifs, peuvent interférer avec l’administration de la preuve. Ici, les doutes d’un seul finissent par épargner la chaise électrique à un innocent. Là, c’est la plaidoirie pleine d’éloquence d’un avocat qui pourra emporter l’adhésion du jury. Dans chaque cas, le spectre de l’erreur judiciaire est écarté grâce à toutes sortes de rebondissements qui ne doivent bien souvent pas grand-chose à la vérité elle-même. Le Bûcher des vanités, de Brian de Palma (1990), est à cet égard exemplaire. Victime d’accusations mensongères, le personnage de Tom Hanks ne s’en sort que grâce à un autre mensonge. On retrouve une telle mise en évidence des faiblesses du système chez Mikhalkov. Chaque juré vient avec ses motivations propres – l’un d’eux veut aller vite parce qu’il a un rendez-vous d’affaires, donc il se rangera à l’opinion de la majorité quelle qu’elle soit – ou avec son histoire propre – un autre juré a déjà été agressé par des Tchétchènes -: autant d’éléments à charge ou à décharge sans rapport avec la vérité.

Pourtant, même si Mikhalkov reprend la plupart des éléments de l’intrigue – le couteau, les témoignages du voisin du dessous et de la voisine d’en face -, il ne fait bien souvent que survoler chaque étape. Dans Douze Hommes en colère, le spectateur était invité à prendre part aux délibérations et à se laisser entraîner par les arguments très convaincants d’Henry Fonda. Les mêmes arguments, repris dans 12, paraissent curieusement légers. Alors que le spectateur se demande quand va venir le coup de théâtre qui va clairement convaincre chaque juré, celui-ci a déjà changé son vote. C’est que Nikita Mikhalkov ne s’intéresse pas à ce point à la cour d’assises. Contrairement aux Etats-Unis, elle ne fait pas partie de la culture russe, n’ayant refait son apparition dans les institutions qu’en 1994. C’est peut-être ce qui explique l’embarras du réalisateur dans ces scènes, toutes ratées. Cet embarras, Mikhalkov ne cherche pourtant pas à le dissimuler, puisqu’il est aussi celui de ses personnages, qui ne sont pas du tout familiers avec la procédure. Dès lors, on peut se demander si ce sont bien les personnages qui ne sont pas en phase avec leur rôle de jurés, ou si ce n’est pas plutôt le jury d’assises lui-même qui n’est pas en phase avec la société russe.

C’est le sens du message à la fin du film, sur lequel le réalisateur insiste beaucoup dans le bonus du DVD. Lorsque Nikita Mikhalkov évoque les rapports de « l’homme russe » avec la loi, il affirme clairement que cette dernière ne pourra jamais rivaliser avec la compassion, comme le soulignent les icônes religieuses du juré n°1, le premier à faire part de ses doutes. Ecouter son cœur plutôt que la loi, voilà qui est typiquement russe, selon Mikhalkov (en tout cas, selon son juré fossoyeur). Si on veut bien le suivre lorsqu’il évoque l’existence d’une « âme russe » distincte de l’Occident, on ne peut que s’étonner qu’il la définisse sous cet angle. Ignore-t-il que ce genre de questionnement existe aussi en Occident ? Et si le conflit entre la dureté de la loi, héritée de Rome, et la compassion chrétienne semble s’être résolu au profit de la première en Occident, c’est précisément parce que la loi, égale pour tous, se devait d’être sourde à toutes les passions, bonnes ou mauvaises : la compassion qui permet la rédemption du coupable autant que la haine qui dégénère en lynchage de l’innocent. Mais ce n’est pas pour autant que les hommes « n’écoutent plus leur cœur » en Amérique. L’existence de Douze Hommes en colère l’atteste. Simplement, alors que Sidney Lumet accorde une confiance critique à l’institution établie, Mikhalkov, lui, se montre plus méfiant à son égard, et peut-être aussi plus pessimiste.

En fait, ce qui faisait le sujet central du film chez Lumet – l’anatomie d’une institution emblématique du système judiciaire américain, le jury d’assises -, devient chez Mikhalkov un prétexte pour parler de beaucoup d’autres choses. Plus long d’une heure par rapport à Douze Hommes en colère, 12 ne commence à aborder le fond de l’affaire qu’au bout de 42 minutes. C’est dire si l’intérêt du film est ailleurs. Le cinéaste parle surtout de la Russie contemporaine. Il parle d’un pays en friche, comme en témoigne le décor du film, ce gymnase délabré dans lequel les jurés sont obligés de se réunir faute de mieux. Il évoque également le souvenir encore vivace du communisme, surtout chez ces hommes d’un certain âge. L’un d’eux laisse même échapper l’expression « camarades ». Dans cette perspective, la demande de vote à bulletin secret ne résonne pas de la même manière dans le film russe que dans le film américain : le bulletin secret est ici perçu comme l’antidote aux votes à main levée, douloureux souvenirs de l’époque stalinienne. Par petites touches discrètes, Mikhalkov dresse aussi le portrait de cette « Russie de la débrouille » qu’il dénonce mais à laquelle il semble paradoxalement attaché, en tant qu’elle représente à ses yeux une composante essentielle de cette mystérieuse « âme russe ». Par exemple, lorsque les plombs sautent dans ce gymnase déglingué par le froid, l’un des jurés sort miraculeusement une bougie de sa valise, tandis que l’huissier apporte les luminaires d’une discothèque voisine.

«Et alors la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d’alu…»

Le personnage de l’accusé tchétchène permet à Mikhalkov d’aborder, non seulement les préjugés ethniques, mais aussi la situation en Tchétchénie. Sans dénoncer l’intervention de l’armée russe, il se contente de montrer à quel point l’état de guerre permanent est néfaste à l’éducation d’un enfant. Ici, évidemment, le cinéaste enfonce une porte ouverte. Il n’échappe pas non plus à quelques maladresses. Son juré n°3 apparaît ainsi comme le personnage le plus problématique. Il incarne la figure du raciste, celui qui soutiendra jusqu’au bout la thèse de la culpabilité en utilisant des arguments sans rapport avec les faits, comme « ces Tchétchènes, tous des criminels », « ils nous envahissent », etc. De tous les jurés, il est aussi celui qui cumule toutes les tares, puisqu’il bat son fils. On nage dans la caricature. Dans Douze Hommes en colère, ces caractères étaient fractionnés entre plusieurs personnages, et ceux qui croyaient l’accusé coupable ne se fondaient pas tous sur leur hostilité supposée à l’égard des Hispaniques. En outre, pour interpréter ce juré n°3, Mikhalkov a choisi Sergey Garmash, celui de ses acteurs le plus typé « moujik », une authentique sale gueule qui suscite d’emblée l’antipathie du public, et dont la dégaine « va bien » avec ses « propos nauséabonds ». On nage, cette fois, en pleine « stigmatisation ». Par ailleurs, sans doute sans le savoir, Nikita Mikhalkov met le doigt sur un paradoxe intéressant, qui ne concerne peut-être pas seulement la Russie. En face de la figure du vilain raciste se dresse en effet l’un des jurés, lui-même Russe mais originaire du Caucase. Il dit son agacement d’être traité en étranger, d’être perçu comme différent par les autres Russes. Pour autant, il ne manque pas une occasion de mettre en évidence cette différence. « Chez nous, on ne porte jamais la main sur un aîné », déclare-t-il fièrement. Sa lassitude serait justifiée si ce « chez nous » ne renvoyait pas au Caucase mais à la Russie.

Mikhalkov tient un discours critique sur la Russie d’aujourd’hui. Il remet en cause les préjugés raciaux de ses contemporains, dénonce la guerre et fustige l’occidentalisation, toujours vue en Russie comme une défaite face au camp impérialiste. Ce faisant, le cinéaste est peut-être plus occidentalisé qu’il ne le croit, dans la mesure où il se conforme en tout point à l’opinion unanime de la sociologie contemporaine, fondée sur la critique de la domination (par exemple à la fin du film, lorsqu’il dénonce les promoteurs immobiliers, ou lorsque le juré fossoyeur affirme : « Quand les grands ne s’occupent pas des petits, les petits s’arrangent pour survivre »). Ce discours, qui valorise l’autocritique, celle du prétendu « dominant », rend en revanche toute remise en cause de « l’autre » impossible, en l’assimilant invariablement au racisme. Cette limitation explique sans doute la faiblesse des scènes tchétchènes de 12. Elles ne peuvent que resservir les clichés habituels du peuple fier et pacifique, qui passe son temps à chanter et à danser. Et si on tire des salves de kalachnikov, ce sont bien sûr des salves de joie, destinées à célébrer un mariage. Cette critique de la domination peut aller jusqu’au racisme. Comme Robert Redford vis-à-vis des Afghans dans Lions et agneaux, Nikita Mikhalkov dénie aux Tchétchènes toute initiative, toute capacité d’amour ou de haine, toute passion humaine. Ils ne sont même plus humains. La violence, si violence il y a, ne peut s’expliquer que par la domination russe à laquelle, comme des animaux, ils ne font que réagir mécaniquement, selon un processus aussi naturel que la météo. En 1996, tout en abordant le conflit tchétchène de manière également indirecte, Le Prisonnier du Caucase, d’un autre cinéaste russe, Sergei Bodrov, se révélait incroyablement plus éclairant. Peut-être parce que Bodrov ne se contentait pas de regarder son nombril et pensait aussi à chercher les causes du conflit ailleurs que dans les allées du pouvoir à Moscou.

Très proche de l’Occident, Nikita Mikhalkov l’est aussi lorsqu’il se prête à cette incroyable confusion entre justice et rédemption, particulièrement fréquente dans les médias internationaux et dans la magistrature en France. Un des jurés raconte en effet l’histoire de cet oncle endetté preneur d’otages, qui aurait dû finir en prison mais a bénéficié de la bienveillance de l’officier chargé de l’affaire. L’oncle a ainsi pu poursuivre sa vie et même rembourser ses dettes. Ce genre d’histoire est souvent mis en avant par les magistrats qui, toujours dans cette optique de critique de la domination, contestent, non pas la peine de mort, mais carrément l’existence de toute peine, jugée injuste quoiqu’il arrive puisque c’est la société qui génère le crime et non le criminel. Focalisés sur la notion utilitariste de prévention de la récidive, les partisans de cette idée constatent à juste titre qu’on peut avoir « fait une bêtise » (selon le jargon en vigueur) sans jamais récidiver, et mener par la suite une vie normale. On est au cœur de la notion laïcisée de rédemption. Dès lors, la peine est perçue comme inutile, et même dangereuse, puisqu’elle peut favoriser la rechute, selon la fameuse théorie de la « prison criminogène » développée par exemple dans Un prophète, de Jacques Audiard (2009). Il reste que, dans le cas qui nous occupe, l’injustice réside précisément dans le fait que le criminel impuni puisse mener cette vie normale comme s’il ne s’était rien passé, qu’il ait bénéficié de cet avantage, de ce « coup de pouce » dont les autres sont privés.

Même la fin du film, qui prétend se démarquer radicalement de son modèle américain, fait penser au discours soutenu par un certain microcosme hollywoodien. Nikita Mikhalkov réserve en effet une petite surprise à ceux qui avaient déjà vu Douze Hommes en colère, lorsque son personnage, très discret jusqu’alors en tant que président du jury, prend la parole. Cette scène, sans doute la plus réussie du film, replonge le spectateur dans une réalité spécifiquement russe. Elle permet également au cinéaste de se mettre en valeur, comme à la fin du Barbier de Sibérie, dans lequel il émouvait toute la Russie en ressuscitant sous ses propres traits la figure du tsar. Mais surtout, elle se conclut par une dénonciation de la léthargie de ses contemporains, de ceux qui s’indignent mais ne font rien, par une injonction à la mobilisation identique, là encore, à la démarche de Robert Redford dans Lions et agneaux. Dans une société où l’homme n’est plus responsable de ses actes (critique de la domination), voilà qu’on veut à présent lui faire porter le poids de la responsabilité universelle. On retrouve ici le vieux réflexe révolutionnaire, l’idéologie des petits ruisseaux qui font les grandes rivières, la glorification du pouvoir de la volonté et de l’élan populaire, qui étaient également à la racine des grands totalitarismes du XXe siècle. Nikita Mikhalkov n’a jamais été un dissident, et ça se voit dans son film.

Sylvain Mazars

 

Egalement disponible sur Cinéthiques.

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Une Réponse to “[dvd :] 12 – Nikita Mikhalkov”

  1. asteri jeudi 22 août 2013 à 90943 #

    Super critique O_O Merci pour cette lecture j’adore Nikita Mikhalkov.

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