THE CAT, THE REVERAND AND THE SLAVE – Alain Della Negra et Kaori Kinoshita

15 Sep

First life.

Murray t’explique qu’il est hyperactif parce qu’il est un chat. Kris préfère que tu l’appelles Lisa et te parle avec émotion de son Maître, un motard qui ressemble au Père Noël. Le révérend Faust, lui, pense pourvoir sauver ton âme même si c’est ton avatar qui fait la pute – et tous vivent par procuration sur Second Life à travers leurs pseudos, leurs écrans, leurs claviers. L’étrangeté profonde qui se dégage de The Cat, The Reverend and The Slave ne vient pas des excentricités des personnages ; Alain Della Negra et Kaori Kinoshita prouvent qu’elle est inhérente au dispositif même qu’est Second Life, cet espace virtuel de double vie. La fascination s’installe très tôt : lorsqu’un jeune homme, assis en galante mais peu gracieuse compagnie à une table banale, mug à la main, décrit sa maison. Ecrans plats, plage privée, bar-aquarium. Révolte ophtalmique immédiate : ce n’est pas ce qu’on voit ! On voit une fenêtre en pvc, une table en contreplaqué, de la vaisselle basique. Aucune importance : l’ici est déraciné par l’ailleurs, la maison réelle est remplacée par celle que le jeune couple habite en rêve. Justement non : pas en rêve – sur Second Life. Où, sur leurs télévisions imaginaires, ils regardent de vrais matchs de hockey. Second Life est un espace alternatif qui ne ressemble à rien – graphismes primitifs, publicités vulgaires – et qui pourtant parvient à déjouer le piège du réel.

Cette tension entre first life et second life persiste, pour le spectateur : la fiction prend les attributs du réel et le réel, lui, est déréalisé par cette intrusion. Grâce aux trois protagonistes principaux, l’homme-chat, le prêcheur, et l’esclave sexuel(le), Alain Della Negra et Kaori Kinoshita se livrent à une exploration de cet espace autre, qui hante le réel et dont les symptômes apparaissent sur les corps. Kris devient Lisa. Murray devient… davantage Murray – c’est à dire que, fidèle à lui-même, il se coiffe d’oreilles de chat en fourrure synthétique pour déambuler sur la plage. Et le révérend Benjamin Faust prêche sur Second Life comme dans la vie. Le virtuel n’est qu’une modalité du réel : on peut réellement y être sauvé. Même Superman, que l’on voit au premier plan, dans son église, recevoir la parole divine.

Second Life est un espace fictif, virtuel, qui vient du réel, semble le contourner et y retourne : on n’échappe pas si facilement au poids du corps, l’apparence de la plupart des Lifers nous le rappelle. Pour autant, le réel cède sous la force de la fiction : ainsi, des unions réelles naissent des rencontres d’avatars. Second Life n’est pas un espace convaincant ; c’est un espace triomphant. Sa fiction créé du réel. Sans ce retour au concret, Second Life serait pathétique. On le découvre invasif, inquiétant, et peu à peu la parole (qui dans le film transmet bien mieux que les captures d’écran la puissance de Second Life, royaume s’exprimant comme par ventriloquie dans les corps défaits, replets, de l’Amérique profonde) prend le dessus sur l’œil. La puissance du discours génère d’ailleurs un espace cette fois réel, la communauté de Burning Man, sur laquelle se clôt le film.

L’irréel existe, nous l’avons rencontré. The Cat, The Reverend and The Slave explore les rapports du réel et de la fiction – la propagation de cette dernière, sa façon de ronger le réel, de le mettre à mal. C’est une suite presque inépuisable de paradoxes, le moindre n’étant pas l’équation, démontrée ici, que moins de vie = plus de vie. Impuissance et toute-puissance se confondent ; la tension ainsi créée n’est pas résolue. Le film ne tranche pas ; le montage parvient à remplir sa fonction documentaire tout en sauvegardant l’impression d’étrangeté et de complexité que dégage Second Life pour les profanes. (On s’interroge encore sur ces mystérieux Goréens, prêtres du SM).

Jakuts

THE CAT, THE REVERAND AND THE SLAVE // de Alain Della Negra et Kaori Kinoshita // Sortie le 15 septembre 2010 // 1h19

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