Autour de… La Stratégie du choc – Michael Winterbottom, Mat Whitecross

30 Sep

«La Stratégie du choc», de Michael Winterbottom et Mat Whitecross – Editions Montparnasse, sortie DVD le 7 septembre

« Seule la concentration des richesses permet de créer de nouvelles richesses ». Ce crédo du capitalisme, Fernandel l’avait bien compris en 1959 dans Ali Baba et les Quarante Voleurs. Nanti du trésor des bandits, Ali Baba donne un immense banquet dont même les plus pauvres profitent. Puis, dans un élan de générosité, il distribue le trésor. Chacun rentre chez soi avec sa part : un sou en poche… et toujours pauvre. L’égalité triomphe, mais la fête est finie. Comment un film de pur divertissement a-t-il été capable de contenir, même sous une forme triviale, un tel enseignement ? A l’inverse, dans La Stratégie du choc, comment Naomi Klein peut-elle aujourd’hui atteindre un tel degré d’incompréhension du monde qui l’entoure, après « quatre années » d’un travail journalistique acharné et « rigoureux » (selon le dossier de presse) ?

Journaliste canadienne, militante altermondialiste bien connue, Naomi Klein ne semble paradoxalement pas avoir d’animosité envers l’idée capitaliste elle-même. Elle ne dit rien, par exemple, contre le capitalisme industriel, et concentre toutes ses attaques contre le capitalisme financier qui commença à le supplanter après 1945, à la faveur de la mondialisation. En 2000, dans No Logo, elle dénonçait déjà l’invasion de l’espace public par les marques. Croyant découvrir le phénomène, elle remettait alors en cause la relégation de la production au profit du marketing dans l’économie mondialisée. En 2007, elle publiait La Stratégie du choc, la montée d’un capitalisme du désastre, adapté au cinéma deux ans plus tard par Michael Winterbottom et Mat Whitecross. Dans la lignée de documentaires comme We Feed the World ou J’ai très mal au travail, les Editions Montparnasse étoffent ainsi leur collection Engagée en éditant aujourd’hui le film en DVD. Son postulat fondamental est assez simple : les politiques capitalistes sont tellement nocives et impopulaires que les gouvernements qui veulent les appliquer sont obligés de recourir à des « chocs », psychologiques ou physiques, destinés à forcer l’opinion à s’y soumettre. Fort de cette conviction, le film, comme le livre, se propose donc de revisiter un à un les grands moments de l’histoire depuis la prise de pouvoir par Pinochet au Chili en 1973 jusqu’à l’élection de Barack Obama, qui eut lieu pendant le montage. Tout au long du film, les images d’archives puisées çà et là par Winterbottom alternent avec des séquences de Naomi Klein en conférence. En ligne de mire : l’économiste Milton Friedman, l’un des pères de ce qu’on a coutume d’appeler le néolibéralisme.

« Seule la concentration des richesses permet de créer de nouvelles richesses ». L’idée a fait son chemin au XIXe siècle. A cette époque se réalisait un rêve millénaire : celui de briser la fatalité de la dépendance des hommes à la nature – une maladie ici, une mauvaise récolte là. Or la mécanisation, censée décupler la force de travail et assurer des rendements suffisants pour éradiquer la disette, ce qu’elle fit, n’est rien d’autre qu’un investissement : un investissement en équipement qui nécessite l’accumulation d’un capital. Le capitalisme est né, mais dans un monde soumis à des règles ancestrales qui condamnent le profit et la démesure. Ce fut l’orgueil du « camp du progrès » que de briser les chaînes de cette tradition et de cette morale face aux forces « obscurantistes » (toujours les mêmes : l’église, la monarchie), et de libérer ainsi l’esprit d’entreprise individuel. Cet orgueil est encore intact de nos jours. Il repose sur la conviction que, plus un riche est riche, plus sa richesse rejaillit sur les plus démunis. De lui découle également la méfiance vis-à-vis de l’intervention de l’Etat, perçu comme l’incarnation de cet obscurantisme et assimilé à la pire tyrannie, qui interdit la libre entreprise. En tant que libéral, Milton Friedman partage cette analyse. Dès lors, les détracteurs du libéralisme se bornent en général à en prendre l’exact contrepied. Curieusement, aucun des deux camps ne semble avoir pris conscience que, depuis la fin du XIXe siècle et les débuts de l’impérialisme, l’Etat s’est mis au service du capitalisme au point de devenir aujourd’hui un rouage parmi d’autres de la mondialisation. L’opposition convenue entre le secteur public (la « gauche ») et le secteur privé (la « droite »), reprise mécaniquement dans l’argumentation de Naomi Klein, paraît dès lors bien vaine.

« Seule la concentration des richesses permet de créer de nouvelles richesses ». Partout où le capitalisme s’est imposé, le même phénomène a pu être observé. A chaque fois, l’accumulation du capital a permis de quitter le monde immuable des sociétés traditionnelles pour entrer dans celui, mouvant, du progrès, dont la croissance est le moteur. Le socialisme, en tant que « force de progrès », partage évidemment cette conviction. A ceci près qu’en guise d’accumulation, il promeut la mise en commun égalitaire des richesses. Tant qu’elle relève de l’utopie, l’idée semble généreuse. Sur une petite échelle, dans un temps limité, ce genre d’expérience égalitaire peut même « fonctionner », d’autant mieux que le but est justement de prouver qu’une telle entreprise est possible. Ce fut le cas de ces mineurs britanniques qui, menacés par la fermeture de leur mine décidée par le gouvernement Thatcher, rachetèrent les lieux et en assurèrent l’autogestion jusqu’à l’épuisement du filon. Pourtant, l’échec du socialisme utopique au XIXe siècle et, dans une moindre mesure, celui des communautés hippies au XXe siècle ont souvent été perçus par leurs acteurs avec amertume, comme la corruption d’un rêve idéaliste par le retour d’une réalité cynique. Ce terrible malentendu explique peut-être qu’un tel idéal jouisse, encore de nos jours, d’un nombre considérable de partisans. Car son application finit tôt ou tard par buter sur la réalité, quand vient le moment de la prise de décision. On fait quoi ? Qui décide ? Le groupement égalitaire d’individus indifférenciés finit alors invariablement par se réorganiser en société humaine, hiérarchisée par ce tissu dense et complexe de rapports interpersonnels qui représente l’essence même de toute vie sociale. Il est toujours possible d’éviter cette réorganisation, mais au prix, presque toujours, de moyens drastiques. Les zélateurs de l’utopie ne prétendent-ils pas que la volonté déplace les montagnes ? Cette volonté de contraindre la réalité à se soumettre à l’idéal, par laquelle se définit littéralement l’idéologie, n’est pas abstraite. En guise de contrainte, il s’agit essentiellement de contraindre des gens. Il ne faut donc pas s’étonner si seuls les plus féroces régimes totalitaires ont pu garantir dans la durée cette égalité de tous leurs citoyens. Milton Friedman n’étant pas un utopiste, il n’est dès lors que trop facile de voir du cynisme dans la froide contemplation de la réalité à laquelle il s’adonne.

Milton Friedman a réfléchi !

Le Chili de Pinochet

Pour Naomi Klein, tout commence au Chili avec le coup d’Etat du 11 septembre 1973. Après avoir dressé un tableau idyllique du pays dans les années 60, la journaliste applaudit la politique de nationalisations pratiquée par Allende à partir de 1970. Sans recul, elle fait sienne la propagande des ultra-nationalistes (Allende, mais aussi Nasser ou Mossadegh) qui consiste à laisser croire que la nationalisation des activités contrôlées par des compagnies étrangères constitue un retour au « peuple spolié ». Comme si, après la confiscation par les potentats locaux, le peuple était moins « spolié ». Dans sa critique des effets pervers de la mondialisation, le film a probablement raison de considérer la mainmise étrangère comme un problème. Mais il a tort de le considérer comme un problème Nord-Sud. Partout dans le monde, les intérêts des multinationales sont, par définition, déconnectés de ceux des peuples, quels qu’ils soient. Cette situation est aussi celle de l’Europe, et même des Etats-Unis. Qui oserait pourtant la remettre en cause en Occident sans passer pour un complice de l’extrême-droite ?

En quoi le « choc » a-t-il consisté au Chili selon Naomi Klein ? La spoliation des ouvriers au profit des patrons ? L’interdiction du droit de grève ? Pas du tout. Tout a justement commencé par la grève. Comment la journaliste explique-t-elle ce paradoxe ? Facile. Téléguidée par les Etats-Unis contre Allende, la grève ne peut-être qu’une entreprise de déstabilisation fasciste et non plus l’expression d’une aspiration populaire. On croirait entendre Maurice Thorez lors des grèves monstres de l’été 1936. Le coup d’Etat a achevé de placer la population « sous le choc » et Pinochet a pu imposer sa politique économique, directement inspirée par les préceptes de Milton Friedman. En guise d’exemple de cette « stratégie du désastre », Naomi Klein cite… la suppression du lait gratuit à l’école ! Comme Margaret Thatcher au Royaume-Uni. Le lien est fait avec un autre grand Satan du XXe siècle.

Certaines des ficelles les plus grossières de La Stratégie du choc doivent cependant être imputées au réalisateur Michael Winterbottom et non à Naomi Klein. Ainsi, immédiatement après avoir évoqué les disparitions, les tortures et les exécutions sommaires des opposants, le film montre Milton Friedman en train d’expliquer qu’il « reconnait » volontiers « l’intérêt de l’expérience chilienne », suggérant ainsi que l’économiste, par cynisme, parle favorablement des crimes du régime. En fait, il parle de tout autre chose, remarquant que « c’est la première fois qu’un mouvement vers le communisme a été inversé vers une économie de marché ». A juste titre, la voix off ne manque pas de souligner que c’est également la première fois qu’une économie de marché a fleuri dans une dictature militaire. D’où l’embarras de Milton Friedman à l’égard de la figure de Pinochet. Naomi Klein a parfaitement raison de voir dans cette « expérience chilienne » la réfutation de l’idée selon laquelle capitalisme et liberté vont main dans la main. Jusqu’alors, il paraissait évident qu’une économie capitaliste, fondée sur la libre entreprise, permettait toujours l’essor d’une société civile suffisamment puissante et prospère pour empêcher toute velléité tyrannique. Libéralisme économique et libéralisme politique furent longtemps synonymes. Nous savons aujourd’hui qu’il n’en est rien. L’exemple plus récent de la Chine, capitaliste dans un environnement totalitaire, devrait nous en convaincre. Mais l’illusion est tenace. Nombreux sont ceux qui voient encore dans les récentes grèves en Chine – les premières – le signe d’un affaiblissement de la pression totalitaire.

Pourtant, Naomi Klein préfère attribuer les crimes du régime chilien à la politique délibérée des Américains, Friedman en tête. A aucun moment elle n’envisage que la nature criminelle du régime ait pu être une conséquence imprévue de l’intervention des Etats-Unis plutôt qu’un moyen intentionnel employé pour imposer leurs vues. Depuis l’échec de l’intervention directe au Viêtnam, les Etats-Unis se sont souvent reposés sur des figures anticommunistes locales pour repousser la menace soviétique partout dans le monde. En Afghanistan, ils ont fait confiance aussi bien aux talibans qu’à Massoud. Contre un autre adversaire, l’Iran, ils ont soutenu Saddam Hussein. Que ces alliés douteux se soient ensuite retournés contre eux, ou qu’ils aient suivi leurs propres objectifs politiques, comme Pinochet au Chili ou Videla en Argentine, c’est une certitude qu’on peut mettre sur le compte d’une coupable imprudence de la part des administrations américaines successives. Que Ben Laden ait été agent de la CIA et Pinochet un homme de paille, c’est une tout autre affaire. Entretenues par l’incroyable complaisance des médias, ces idées sont pourtant bien ancrées dans l’opinion publique.

Le Royaume-Uni de Margaret Thatcher

Comme Ronald Reagan aux Etats-Unis à la même époque, Margaret Thatcher est accusée de mener une politique économique typiquement friedmanienne : coupes budgétaires, baisse d’impôts, désengagement de l’Etat dans l’industrie, politique monétaire stable contre l’inflation. Attribuer la montée du chômage à cette politique, comme le fait Naomi Klein, n’est pas sans fondement. Dans l’optique de la division internationale du travail que la mondialisation commandait, c’est bien Margaret Thatcher qui a engagé son pays dans le démantèlement de son industrie au profit des activités de finance, jetant sur le pavé des dizaines de milliers d’ouvriers. Contrairement au Chili, qui était une dictature, explique Naomi Klein, l’Angleterre est une démocratie, où Thatcher n’a pas manqué de se rendre impopulaire. Aux yeux de la journaliste, cela prouve que le capitalisme ultra ne peut s’imposer dans un régime démocratique fondé sur l’exigence du consentement. La suite des événements s’explique donc par ce besoin de soumettre la population à un « choc » destiné à lui faire avaler les réformes. Ce « choc » fut la guerre des Malouines. En « sautant sur l’occasion » de l’invasion argentine, Margaret Thatcher a pu être réélue triomphalement et appliquer son odieux programme. Le fait que sa réélection doive quelque-chose à la guerre n’est pas contestable. Il reste à savoir en quoi cette campagne lointaine a pu « terroriser » la population britannique. « Galvaniser » serait un terme plus approprié, mais dans ce cas, la théorie de la peur s’effondre.

Par ailleurs, dans l’hypothèse où un tel « choc » avait été voulu, ne peut-on pas plutôt en attribuer la paternité au régime argentin au pouvoir à l’époque ? « Sauter sur l’occasion » n’est pas « provoquer ». Là est toute la différence entre l’innocence et la culpabilité. Naomi Klein se garde cependant de trop entrer dans les détails de ce conflit qui met à la torture les idéaux de sa famille politique depuis un quart de siècle. Comment critiquer l’intolérable « campagne néocoloniale » britannique sans soutenir du même coup la « junte néofasciste » qui engagea l’Argentine dans l’invasion de l’archipel ? Cruel dilemme, auquel le militant averti a toutefois la réponse : quiconque met en évidence ces contradictions ne peut être lui-même qu’un fasciste.

La Russie après Gorbatchev

La Stratégie du choc révèle ses plus graves faiblesses dans l’analyse du coup d’Etat de 1991 contre Mikhaïl Gorbatchev en URSS. Après l’échec des putschistes, Gorbatchev ne revenait au pouvoir que pour constater le triomphe de Boris Eltsine et le démantèlement rapide de l’Union soviétique. Naomi Klein le présente ainsi comme une victime du véritable méchant de l’histoire, Eltsine, celui qui, profitant de ce nouveau « choc », a ouvert la voie au néolibéralisme en Russie. Plus étonnant, elle considère Gorbatchev comme un réformateur désireux de se diriger vers un « modèle social-démocrate à la scandinave ». Dans l’esprit du spectateur assidu du JT de 20 heures, ce « modèle » se rapporte évidemment à ce socialisme réformiste qui semble tant réussir aux pays nordiques, curieusement admirés par la droite française au point que nos ministres s’en vont régulièrement en stage à Stockholm ou Oslo. Naomi Klein ne peut évidemment pas faire allusion à la Scandinavie de l’époque de Gorbatchev, en proie à un marasme économique épouvantable auquel seule la Norvège échappa en raison des revenus du pétrole. Par un curieux anachronisme, il ne peut donc s’agir que de la Scandinavie contemporaine. En guise de « social-démocratie », la journaliste oublie évidemment de préciser les sacrifices consentis pour arriver à des résultats aussi spectaculaires : coupes budgétaires drastiques, coupes sombres dans les effectifs de fonctionnaires, renoncement à la retraite par répartition, salariés du public soumis au droit privé, multiplication des contrats précaires, salaires au mérite, dérégulation des services publics – services postaux et téléphonie en tête – dès le début des années 90, soit bien avant que l’Union européenne ne l’impose à ses Etats membres.

Que Mikhaïl Gorbatchev paraisse sous un jour favorable à Naomi Klein n’a rien d’étonnant. Elle ne fait que reprendre les préjugés sur son compte qui circulent dans l’opinion publique depuis vingt ans. Ne fut-il pas l’homme de la perestroïka ? Le premier soviétique avec lequel les Occidentaux purent discuter ? La énième incarnation d’un socialisme à « visage humain » ? L’homme a beau marteler aujourd’hui qu’il ne rêva de rien d’autre que du maintien de l’URSS, il est resté « Gorby » aux yeux du public. Celui qui reçut le prix Nobel de la paix un mois avant d’envoyer ses chars en Lituanie. Son projet n’était nullement un quelconque modèle scandinave, passé ou futur, mais la fameuse « Maison commune ». Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’URSS poursuivait une folle course aux armements avec les Etats-Unis. Mais comment mener une telle politique de puissance sans un peuple qui, en consommant, entretient la croissance économique indispensable à tout investissement d’envergure ? A son arrivée au pouvoir, l’URSS entretenait un arsenal colossal alors que la population faisait la queue pour se nourrir. Le traité de Washington de 1987, et avec lui, l’éloignement de la menace militaire américaine, donna peut-être à Gorbatchev une opportunité inédite de se délivrer de cette course épuisante. Au lieu de montrer au monde sa toute-puissance, l’URSS révèlerait au grand jour ses dramatiques faiblesses. Gorbatchev comptait ainsi sur la générosité de l’Occident pour nourrir la population soviétique, recette miracle qui aurait pu lui permettre de poursuivre cette politique de puissance sans croissance. S’il n’en fut rien, c’est bien malgré lui.

L’Amérique de George Bush

Le 11 Septembre est évidemment le « choc » auquel Naomi Klein se réfère pour expliquer la percée du « capitalisme du désastre » aux Etats-Unis depuis lors. Le traumatisme aurait désorienté les Américains au point de permettre l’émergence de nouvelles idées nauséabondes, comme le fameux « choc des civilisations ». On peut soupçonner la journaliste de ne pas avoir lu l’ouvrage de Samuel Huntington, publié en 1996. Loin d’être un brûlot belliciste contre l’islamisme, il s’agit au contraire d’un manuel de prudence à l’usage du Parti républicain. Du fait que l’islam radical constitue une menace pour la paix mondiale, Huntington conclut à la nécessité de recentrer la politique étrangère des Etats-Unis sur le continent américain, vieux réflexe républicain, et certainement pas de se lancer dans de hasardeuses interventions aux quatre coins du monde, comme l’administration Clinton à l’époque de la parution du livre. Tout à sa critique aveugle des seuls Américains, Naomi Klein ne voit même plus ce qui se trouve sous son nez. Et si le traumatisme causé par le 11 Septembre n’avait pas fait partie des plans de George Bush pour imposer des subprimes à ses administrés ? Et si, plus simplement, il avait fait partie de ceux des terroristes pour faire peur aux Américains ? Le nombrilisme ethnocentriste de Naomi Klein ferait presque oublier que des islamistes se trouvaient à bord des avions.

Quant aux « idées nauséabondes » qui se sont imposées depuis, Naomi Klein ne mentionne pas son propre succès depuis le début de la décennie, pas plus que celui de Michael Moore, encore moins l’explosion du nombre de conversions à l’islam aux Etats-Unis depuis la chute des deux tours. Et que dire de l’élection de Barack Obama ? L’événement serait incompréhensible dans le pays terrorisé que nous dépeint Naomi Klein. Heureusement, la journaliste a réponse à tout. En suivant la théorie de la Stratégie du choc, la crise financière de 2008, nouveau « choc », aurait dû normalement assurer la victoire facile du « méchant », John McCain, élu par une population rendue malléable par le marasme économique. C’est pourtant Obama qui a triomphé. Klein explique le paradoxe par une « prise de conscience » des électeurs. Ce genre de pirouette permet, littéralement, de dire n’importe quoi. Grâce à elle, on pourra revisiter n’importe quel moment de l’histoire, la théorie du complot sera toujours la bonne.

Le film réserve avec raison ses critiques les plus vigoureuses à la guerre en Irak. Hélas, une fois encore, un procédé douteux signé Michael Winterbottom vient tout gâcher. Le Pakistan aurait été une cible plus judicieuse, affirme à juste titre la voix off, avant d’ajouter : ce « Pakistan, dirigé par un dictateur militaire ». A l’appui, des images d’un Musharraf en plein discours, patibulaire dans son uniforme kaki. « Au lieu de cela, [George Bush] attaque l’Irak, troisième réserve de pétrole au monde ». Cette fois, on ne dit pas que Saddam Hussein est lui aussi un dictateur, on préfère mettre l’accent sur le pétrole, tandis que défilent à l’écran les images d’un Saddam en djellaba devant une foule en liesse. La ficelle est grossière. Pourtant, la démonstration n’en avait nullement besoin. Le film reprend, cette fois, la propagande baasiste : l’Irak de Saddam Hussein y est présentée comme un pays prospère, qui bénéficierait même d’un meilleur système éducatif que certains Etats américains. S’il est vrai que le niveau d’illettrisme est si élevé aux Etats-Unis, Naomi Klein devrait se poser la question de savoir si les théories pédagogiques imposées là-bas depuis près d’un siècle par sa famille politique n’y sont pas pour quelque chose. Michael Winterbottom continue d’abuser de « trucs » de montage lorsqu’il présente la torture en Irak comme un phénomène banal, images à l’appui. En fait, il se contente de reprendre en boucle les photos d’une seule affaire, toujours la même, pour laquelle des militaires furent condamnés en justice, ce que le film ne précise évidemment pas. Quant à Guantanamo, autre objet de fantasmes, Naomi Klein n’hésite pas à présenter l’endroit comme un véritable camp de concentration. Dans Sicko, Michael Moore, en dressait un tableau bien plus avantageux, les prisonniers y bénéficiant selon lui de prestations de santé largement supérieures au citoyen américain lambda. Nos deux compères n’éprouvent même plus le besoin d’accorder leurs violons. Si Guantanamo est un camp de la mort, les Américains sont des salauds. Si Guantanamo est un camp de vacances, les Américains sont des salauds.

La Stratégie du choc consacre beaucoup de temps à dénoncer la hausse des dépenses militaires comme conséquence du « choc » du 11 Septembre. Sans aller jusqu’à prétendre que les attentats sont l’œuvre de la Maison-Blanche elle-même, Naomi Klein considère néanmoins qu’ils sont un prétexte mis en avant par le lobby militaro-industriel pour vendre des armes au gouvernement américain. Comme s’il ne s’agissait pas aussi d’une raison suffisante pour prendre des mesures, y compris celle d’augmenter le budget de la défense. L’existence de ce lobbying agressif, même en tant de paix, n’est certainement pas contestable. Il revient au gouvernement de prendre la décision d’y céder ou non, en fonction des exigences de la situation du moment. Cette fois, Naomi Klein utilise un outil rhétorique classique, qui consiste à citer un adversaire notoire à l’appui de sa thèse : ici, Dwight Eisenhower. Dans un discours télévisé, l’ancien président américain dénonce justement le lobby militaro-industriel, qu’il exhorte son successeur à ne jamais laisser menacer la démocratie et les libertés individuelles. Persuadée d’incarner la « résistance à l’oppression », Naomi Klein ne peut qu’approuver cette position. Le « truc » consiste à citer un républicain, militaire de surcroît. « Si même un Eisenhower est d’accord avec ma thèse, celle-ci ne peut être que juste », nous dit en substance madame Klein. Elle omet de préciser que lorsque Dwight Eisenhower défend les « libertés individuelles », il s’inscrit en fait dans la même démarche que Milton Friedman ou que la NRA, contre l’interventionnisme de l’Etat qui menace les libertés, et en particulier celui de l’exécutif, dont on verra plus tard un exemple sous Nixon. Le fait est qu’Eisenhower et son administration furent encore capables de résister à ce lobby qui poussait à l’intervention armée contre l’URSS puis Cuba. Ce ne fut pas le cas de son successeur, John Kennedy. En lançant son pays dans la désastreuse campagne de la Baie des Cochons puis en initiant l’intervention américaine au Viêtnam, il fut rien moins que le premier président américain à lancer une opération militaire sans l’accord du Congrès.

Même le tsunami de 2004 et Katrina en 2005 sont perçus comme des éléments de la stratégie capitaliste. Mais est-il si choquant de tirer parti d’un désastre ? Si l’incendie d’un hôpital fait des victimes, faut-il voir du cynisme dans le projet de reconstruire un bâtiment plus moderne ? N’est-ce pas la tentation de tout mouvement politique d’en profiter pour se placer dans la position du sauveur et dénigrer l’incurie de ses adversaires ? Les critiques dont fit l’objet l’administration Bush à la suite de sa gestion désastreuse des conséquences de l’ouragan sur la Nouvelle-Orléans s’inscrivent exactement dans cette logique. C’est pourquoi la thèse défendue dans La Stratégie du choc est si difficile à suivre. Si l’on peut voir tous les grands « chocs » de l’histoire contemporaine à travers ce prisme unique : l’obligation de terroriser les foules pour faire accepter le capitalisme, que dire, alors, des étapes de la construction européenne, orientée pacifiquement en ce sens depuis soixante ans ? Que dire de Cuba, fleuron du capitalisme caribéen dans les années 50 et qui a fait le chemin inverse après un coup d’Etat sanglant, en 1959 ? Si la thèse de Klein était fondée, ces deux exemples, parmi des dizaines d’autres, seraient tout simplement inintelligibles.

Naomi Klein aux côtés de Michael J. Anderson dans la célèbre scène du rêve de « Twin Peaks ».

Pour conclure

A cause de ses approximations et de sa malhonnêteté, un film comme La Stratégie du choc, est d’autant plus détestable qu’une critique du capitalisme révèle chaque jour un peu plus son urgente nécessité. Une telle critique reste à faire, en dehors de l’éternelle opposition entre keynesiens et friedmaniens, dont on peut soupçonner qu’elle n’a plus grand sens aujourd’hui. C’est pourtant sur cette opposition que s’appuie Naomi Klein pour donner sa solution à la crise. Sans surprise, cette solution se résume à un nouveau New Deal, comme celui qui permit à Roosevelt de sortir son pays de la crise de 1929. Naomi Klein espère les mêmes recettes pour l’avenir proche : tout miser sur l’Etat-providence, les grands travaux et l’explosion des dépenses publiques. Naomi Klein ignore sans doute que c’est cette politique qui provoqua l’accélération du mouvement capitaliste après la guerre (accroissement de la concentration industrielle, avènement d’un marché libre-échangiste mondialisé), à laquelle nous devons en partie la situation qui lui déplaît tant aujourd’hui. Elle ignore que la politique de Roosevelt, très risquée, ne fut couronnée de succès que par l’irruption de la guerre, qui permit aux finances publiques, après avoir dépensé sans compter, de se renflouer miraculeusement. Ce sont d’ailleurs des caisses pleines qui autorisèrent d’envisager de telles dépenses en 1933. Aujourd’hui, les caisses sont vides. Comment envisager sérieusement un nouveau New Deal compte tenu du colossal endettement américain ? Sans se lier un peu plus les mains face à la puissante Chine ? C’est cet endettement là, résultat nécessaire d’un système économique de plus en plus abstrait, qui aurait pu faire l’objet d’une mise en cause critique du capitalisme contemporain et de ses mécanismes incontrôlables, plutôt que le lynchage de tel ou tel salaud.

Plusieurs fois dans l’histoire, le capitalisme a atteint ses limites. Plusieurs fois, il les a repoussées. En Europe, il s’est développé au XIXe siècle au sein d’Etats qui s’organisaient alors en nations. A la fin du siècle, une première limite fut atteinte : celle des frontières des nations. En quelques décennies, les profits industriels avaient fini par produire une masse considérable de capital qui ne pouvait pas être réinvesti à l’étranger dans le contexte protectionniste d’alors. Comment maintenir le coûteux processus d’industrialisation sans croissance économique pour le financer ? La solution fut l’impérialisme, qui assura à cet argent superflu de nouveaux terrains d’investissement, tout en sauvant le protectionnisme, chaque nation entretenant jalousement des liens économiques exclusifs avec ses colonies. Après la guerre, le processus de décolonisation ramena les Etats européens à leur statut initial de nations, trop étroites pour rivaliser avec les profits que permettaient leurs empires. La solution fut la mondialisation, la création d’un marché global reposant sur l’ouverture des barrières douanières et le libre-échange. Depuis ses origines, la construction européenne répond à cette exigence. Tant que tous les hommes, y compris les tribus les plus reculées d’Amazonie, ne seront pas intégrés dans le marché mondial, tant que les ressources énergétiques dont il est si gourmand seront disponibles, le capitalisme sera capable de se renouveler, mais au prix de politiques de plus en plus hasardeuses dont le seul objectif sera de surmonter la saturation des marchés et de maintenir la croissance. En 1971, lorsque Nixon décide la fin de la convertibilité du dollar en or, il déverrouille un obstacle majeur au triomphe du capitalisme financier que nous connaissons aujourd’hui. Celui-là même que dénonçait Naomi Klein dans No Logo. Un tel système, dont même les promoteurs les plus sûrs d’eux ne comprennent pas forcément toute la complexité, permet évidemment des investissements avec lesquels la production industrielle ne peut rivaliser, mais offre en échange beaucoup moins de garanties de stabilité. Grâce au miracle du crédit, même les plus démunis peuvent consommer comme des rois et contribuer à la croissance. Or c’est précisément une crise du crédit qui a provoqué la crise économique de 2008. Loin d’être un instrument de justice sociale, la promotion du micro-crédit dans les pays « en développement » entretient le processus et contribue à assurer au capitalisme des points d’ancrage dans les lieux les plus reculés du monde.

Certains des observateurs les plus avisés du système capitaliste ont observé à juste titre qu’un processus infini dans un monde fini ne manquerait pas d’imploser. Selon eux, la récession actuelle en est l’illustration. Ils préconisent alors la décroissance, sans se douter que cela revient en fait à pérenniser cette récession. Or, sans croissance, on a vu qu’il était impossible de maintenir un tel niveau de technologie et d’équipement, dont l’entretien est si coûteux. Cuba a été le laboratoire d’une telle expérience. Si le capitalisme ravage tant et remodèle en permanence la physionomie des pays dans lesquels il s’est imposé, à Cuba, le paysage s’est figé en 1959. Pour autant, si l’on peut espérer la sortie de crise par le retour de la croissance, on constate que les solutions appliquées depuis 2008 auront toutes eu pour conséquence une accélération du processus capitaliste, et contiennent déjà les germes de prochaines crises. Le résultat – l’ouverture massive des frontières et l’intensification de la concentration au profit de groupes de moins en moins nombreux – mène d’ailleurs tout droit à l’ultime limite du capitalisme, celle qu’avait prévue Marx : un gouvernement mondial unique en situation de monopole. Rien d’étonnant, donc, à ce que Naomi Klein n’envisage jamais d’administrer des garde-fous au système. Au contraire, elle condamne les nations « étriquées » au motif qu’elles seraient le moteur du capitalisme alors qu’elles en furent le premier obstacle. En remettant en cause « l’obscurantisme » et les « frontières », madame Klein s’aligne en réalité sur une position défendue aussi par le néolibéralisme. Sans le savoir, elle nourrit ainsi le système qu’elle croyait combattre. Militer, comme le font les mouvements altermondialistes, pour l’établissement immédiat d’un gouvernement mondial, même d’inspiration communiste, revient en fait à brûler les étapes jusqu’à l’accomplissement du capitalisme, non à en modérer les plus abominables manifestations. Ce sont pourtant les premiers mots de Naomi Klein dans le film : « les racines et l’histoire sont l’antidote contre le choc ». Mais sûrement pas en combattant les premières et en ignorant la seconde.

Le progrès a peut-être brisé la dépendance des hommes à la nature. Mais il l’a remplacée par une dépendance plus grande encore à la technologie. C’est au progrès, et aux outils qu’il met à notre disposition, que nous devons l’emprise de plus en plus inquiétante, mais souvent involontaire, de ceux qui ont le pouvoir sur ceux qui ne l’ont pas. Certes, l’idée d’un complot mondial délibéré s’appuie en partie sur une vérité validée par notre expérience quotidienne. Du fait de la technologie, les conséquences de nos actes se mesurent désormais à l’échelle du globe. Il est donc parfaitement légitime de s’inquiéter des répercussions de la politique d’un seul Etat ou d’un seul homme quand la vie de milliards d’êtres humains risque de s’en trouver bouleversée. Mais si le progrès a contribué à décupler la puissance de l’homme sur la nature et, surtout, sur les autres hommes, il n’en a pas pour autant accru sa maîtrise simultanément. Milton Friedman a peut-être eu des objectifs idéologiques. Il n’est pas le seul. Le XXe siècle a connu Lénine, Staline, Hitler, Mao, Kim Il-sung, Pol Pot. Mais étrangement, comme souvent dans ce genre de réquisitoire, les accusés sont toujours les mêmes : Nixon, Pinochet, Thatcher, Reagan, Bush et le pire de tous : Friedman. Bien souvent, les « chocs » que Naomi Klein attribue à un complot occulte de quelques capitalistes mal intentionnés ne doivent leur existence qu’à un enchaînement complexe de circonstances, à un enchevêtrement d’aspirations contradictoires, honnêtes ou criminelles, pacifiques ou belliqueuses, dont les conséquences accidentelles seront probablement toujours plus nombreuses que les fins recherchées, quand elles n’en seront pas l’exact contraire. La tâche des historiens s’en trouve d’autant plus ardue. Elle devient carrément impossible s’ils ne sont pas motivés eux-mêmes par une certaine honnêteté intellectuelle. Même les pires régimes totalitaires n’ont jamais pu maîtriser totalement l’ensemble des facteurs qui conditionnent le déroulement de l’histoire, malgré leurs efforts en ce sens. Toute aspiration à la maîtrise de l’histoire, même dans l’espoir d’éradiquer la guerre ou la faim dans le monde, ne peut s’envisager qu’en conditionnant l’être humain pour qu’il ne soit plus humain, pour qu’il n’éprouve plus ni passions, ni besoins. Ici résident les racines du totalitarisme, qui n’est qu’une version politique de ce que la sociologie, en tentant de modéliser le comportement des masses, se propose d’accomplir dans le domaine des idées.

Hannah Arendt a souvent eu l’occasion de souligner le rôle de la contingence dans le déroulement de l’histoire. Cette contingence, précisait-elle dans une interview télévisée, réside dans le fait que ce n’est pas « je » qui fait l’histoire, mais « nous ». De là vient l’impossibilité de prédire le futur. Si j’étais le seul à « faire l’histoire », je pourrais prévoir « ce qui va se passer à la suite de mes actes ». Mais la pluralité des destins et des actions introduit un nombre infini de facteurs qui rend le futur incertain et assure en définitive à l’être humain le plus sérieux gage de liberté : personne ne sait ce qui va arriver. A l’inverse, un regard sur le passé donne toujours l’illusion d’un enchaînement d’événements d’une implacable logique, d’une histoire qui fait sens. « Comment est-il possible qu’après coup, il semble toujours que les choses n’auraient pas pu se passer autrement ? », questionnait Hannah Arendt ? L’impact de la réalité, du fait accompli, sur l’esprit humain est tel qu’il devient très difficile de « se donner la peine d’envisager une variété infinie de possibilités », concluait la philosophe. De cette paresse intellectuelle découlent toutes les théories de la nécessité historique, tous les déterminismes, toute la sociologie contemporaine. La Stratégie du choc est une illustration exemplaire de ce mode de pensée.

Sylvain Mazars

Egalement disponible sur Cinéthiques.

Publicités

3 Réponses to “Autour de… La Stratégie du choc – Michael Winterbottom, Mat Whitecross”

  1. Boyan jeudi 30 septembre 2010 à 231120 #

    Belle démonstration. Comment as-tu su que les images de torture pakistanaises provenaient d’un cas qui était passé en justice et où les officiers avaient été condamnés ?

  2. Sylvain Mazars vendredi 1 octobre 2010 à 190728 #

    C’est le scandale de la prison d’Abou Ghraib en 2004. Les photos en question ont été prises par des militaires américains qui avaient jugé amusant de poser hilares en compagnie de leurs prisonniers entassés nus ou tenus en laisse et exhibés da

  3. Sylvain Mazars vendredi 1 octobre 2010 à 190732 #

    ns des postures avilissantes. Ce sont ces photos qui sont montrées en boucle dans le documentaire, suggérant qu’il s’agit d’une politique délibérée. Une des militaires jugée pour ces actes a fondé toute sa défense sur le fait que les ordres venaient « d’en haut ». C’est la faute à Rumsfeld ! La faute, en l’occurrence, consiste surtout à laisser entrer dans l’armée de tels malades mentaux, non ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s