Ces films dont on ne vous parle pas (épisode 14)

11 Oct

// KEANE – Lodge Kerrigan //

Son jour viendra.

Certains films ont un effet immédiat sur leur spectateur. Dès la première seconde, dès les premières images, on se sent happé au cœur d’une intrigue, d’un univers. Keane est de ceux ci. Mais en lieu et place d’un univers, c’est une douleur que l’on pénètre. Celle d’un père qui a perdu sa fille de six ans, quelques mois plus tôt, dans une gare, alors qu’il ne l’avait quitté des yeux que quelques secondes.

Le film s’ouvre sur Damian Lewis qui interroge un guichetier. Il montre une photo. Il est hors champ. Panoramique sur son visage. On saisit d’emblée la performance du comédien, l’intensité du personnage. Le visage d’un homme était selon  John Ford la plus belle chose que l’on puisse filmer. Kerrigan ne s’en prive pas. Le visage de son protagoniste sera sa porte d’entrée. On en saisira chaque tressautement, chaque rictus.

Le premier quart d’heure est à l’image de la scène d’ouverture. C’est une plongée dans la détresse du personnage, dans sa marginalisation, dans sa folie qui suinte. Il tourne en rond, balbutie, perd pied, et repart. Il s’obstine dans sa quête. On ne voit rien de l’enfant disparu. On élude judicieusement les flashbacks et les violons. On ne voit que l’absence.

Le cinéaste réussit un incroyable tour de force en donnant corps à la solitude des âmes au sein d’une mégalopole, dans des lieux bondés. Il  cadre serré, très serré. Autour, la masse grouillante est une forme de vide. L’absence, toujours, et la solitude. Le personnage de Damian Lewis n’a rien de pathétique. Il lutte pour retrouver sa fille dans un New York gris et déshumanisé. Il est une ombre traquant un fantôme, un souvenir. Il est un anonyme qui mène une lutte acharnée pour conserver une intégrité mentale.

Le film de Lodge Kerrigan est court et très intense. Il passe comme une brise hivernale. Il glace l’échine, avec ses plans courts, ses longues focales, et son espoir idiot. Il évoque l’impuissance, ce sentiment qui  un jour tiraille chaque père, et puis le regret, comme un souffle qui se bloque et que l’on expire jamais. Il fait peur, enfin. Sans boogeyman, sans diable, sans porte qui claque. Juste avec un visage dans la foule.

Greg Lauert

A savoir : le film est produit par Steven Soderbergh par l’intermédiaire de sa société Section Eight.

KEANE de Lodge Kerrigan // 2004 // 100 minutes // 1.85 : 1 // Avec Damian Lewis, Abigail Breslin, Amy Ryan

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