[cinéphilie :] Jean-Claude Carrière

15 Déc

Jean-Claude Carrière (scénariste, écrivain) était à Strasbourg pour présenter, dans le cadre de la rétrospective Pierre Etaix, Yoyo (si vous le souhaitez vous pouvez écouter l’entretien minuté sur le site des cinémas Star), co-écrit avec et pour Etaix, l’homme avec lequel il a fait, dans les années 60, ses premiers pas cinématographiques : Le soupirant est leur premier long métrage, ils en ont co-signé quatre en tout. Les films d’Etaix ont été invisibles pendant des années à cause d’un embrouillamini juridique, mais désormais on peut les revoir en salle distribués par Carlotta (jusqu’au 28 décembre au cinéma Star à Strasbourg, par exemple) ou en DVD co-édité par Studio 37 et Arte. Étaix le Clown qui a collaboré avec Tati a eu le même genre de problèmes que son aîné pour continuer à faire des films, mais avec ce regain d’intérêt pour son œuvre, les financiers se réveillent et Jean-Claude Carrière évoque un nouveau projet en gestation… En attendant, il nous livre ses souvenirs et impressions à l’énoncé des titres suivants.

AVIDA (Gustave Kervern et Benoît Delépine)

J’étais très heureux quand on m’a proposé de participer à Avida –non pas du tout que j’aime ces gens-là hein, non pas du tout, au contraire-, j’étais très heureux parce qu’on m’a proposé un rôle de méchant : personne n’a jamais résisté à ça !

LES VACANCES DE MONSIEUR HULOT (Jacques Tati)

Je crois que dans l’œuvre de Tati, Les vacances de Monsieur Hulot, qui est le deuxième film qu’il a réalisé, reste quelque chose de très-très rare. Il y a un mystérieux équilibre dans le film, il y a une grâce. C’est un film sans aucune histoire, c’est comme une chronique de quelques journées de vacances et en même temps on est constamment attaché par ce qui arrive, non pas AU personnage mais A CAUSE du personnage. J’ai écrit un roman d’après Les vacances de Monsieur Hulot, ça a été un de mes premiers travaux littéraires, et j’avais imaginé qu’un des personnages secondaires du film, le petit vieux qui se balade toujours avec sa femme et qui dit « Ah un bateau », « Ah un coquillage », etc., cette année-là a ses vacances métamorphosées par la présence de Hulot. Et en un sens, Les vacances de Monsieur Hulot, à l’époque, avait métamorphosé le cinéma français.

PICKPOCKET (Robert Bresson)

Je n’ai évidemment pas participé au scénario de Pickpocket, mais j’étais sur le tournage parce que Pierre Etaix y jouait. Comme il est très habile de ses mains, il y jouait un rôle de pickpocket. Avec Kassagi qui était à l’époque un très grand illusionniste, champion du monde de manipulation pendant, je crois, trois ans. Et c’était extraordinaire de les voir tous les deux en dehors des prises du film, en dehors du tournage, s’installer dans un bistrot par exemple et inventer des jeux ! Ils avaient quelques pièces de monnaies, quelques jetons comme ça, et ils inventaient un jeu dont ils ne connaissaient absolument pas les règles : les gens venaient les regarder jouer et au bout d’un moment ils « comprenaient » les règles. Ils discutaient les règles d’un jeu qui n’en n’avait pas ! Ça c’est un souvenir que j’ai gardé de Pickpocket.

CHANTONS SOUS LA PLUIE (Stanley Donen et Gene Kelly)

Là vous me parlez d’un très-très grand classique que nous avons tous vu quinze fois. Les numéros musicaux sont ultra célèbres… Moi ce qui m’a toujours beaucoup touché dans Chantons sous la pluie, c’est que c’est un film sur le cinéma. Le moment où le cinéma devient parlant et tous les problèmes que ça a posé. J’ai rencontré, il y a vingt ou trente ans, des techniciens qui avaient connu ces problèmes-là. C’est-à-dire comment tout à coup enregistrer le son sur un plateau de cinéma qui n’a pas été fait pour ça. Alors il y avait des cabines étanches -si on peut dire- dans lesquelles on mettait le preneur de son, que l’on élevait au-dessus du sol, qu’on accrochait parfois au plafond… Toute cette partie-là est rendue dans Chantons sous la pluie, ainsi que le fait que la vedette féminine a une voix absolument impossible qu’on ne pourra pas utiliser… Tout ça m’intéresse beaucoup dans ce film. C’est, je pense, un des très rares exemples de film, peut-être le seul, qui ait été fait sur cette période-là, où le cinéma devient parlant.

THE PARTY (Blake Edwards)

C’est un des films, pour moi, les plus surestimés du monde car à part un ou deux trucs marrants au début… J’ai vu le film deux fois parce qu’on m’a dit : tu dois le revoir. Je m’y suis beaucoup ennuyé, je n’y ai vu que des choses maladroites, des nuages de fumée à la fin, de l’eau, des trucs sans aucune construction. L’idée était belle, le personnage de Peter Sellers est intéressant au début… Et voilà, j’en reste là.

LE MECANO DE LA GENERAL (Clyde Bruckman)

Alors là ! Par rapport à The party, Le mécano de la Général c’est le contraire. C’est un film très riche, très construit, très travaillé qui reste, oui, on peut le dire, un des modèles du cinéma comique. Avec, il faut le souligner quand même, des moyens financiers –à l’époque où Buster Keaton faisait deux ou trois long métrages par AN- considérables. Parce qu’il a fallu le construire ce train. Ce n’est pas une maquette le pont qui s’écroule à la fin. Bien sûr ce ne sont pas de vrais passagers, mais c’est un vrai pont ! C’est un film absolument inépuisable. Ça et La croisière du Navigator que peut-être je préfère encore au Mécano de la Général, sont deux films que l’on peut dire exceptionnels puisque ça n’a jamais été refait et ce serait très difficile à refaire.

JACKASS 3D (Jeff Tremaine)

Pas vu. Je ne peux pas en parler. J’aime beaucoup l’esprit hein, ce n’est pas du tout… Mais je n’ai pas encore eu l’occasion de le voir.

LA STRADA (Federico Fellini)

C’est un film que j’ai revu récemment. On est partagé, quand on le voit, entre la nostalgie inévitable : on se souvient de la première fois où on a vu La Strada, de la première fois où on a vu Giulietta Masina, de la musique, toutes ces images… Et on les retrouve avec le plaisir qu’on a à revoir de vieux amis qu’on n’avait pas vus depuis quelque temps… La qualité même du film, je ne dirais pas que c’est un des meilleurs Fellini. C’est un vrai Fellini, aucun doute à ce propos, mais moi je le revois plus pour revoir un film de Fellini que pour le film lui-même, vous voyez ce que je veux dire ? J’attends, je connais presque par cœur tout le film, j’attends tel ou tel épisode. Là, la dernière fois où je l’ai vu, j’ai été surpris moi-même de ne plus être gêné comme je l’avais été autrefois par le jeu de Giulietta Masina que nous trouvions un peu excessif, un peu trop « clownesque ». Non, cette fois il m’a beaucoup touché. C’est peut-être parce que j’ai eu la chance, il y a quelques années, avant sa mort, de passer toute une journée avec elle dans un festival et que nous avions beaucoup sympathisés.

DARSHAN (Jan Kounen)

Là, nous sommes dans un tout autre domaine. C’est-à-dire un domaine qui m’est très familier qui est l’Inde. Ça m’est difficile d’en parler parce que l’Inde est devenu pour moi une seconde nationalité presque et presque aussi une seconde nature. J’y suis allé très souvent, j’y ai beaucoup travaillé pendant des années… Et ce « darshan » cette étreinte que donne une femme à tout homme ou femme qui se précipite dans ses bras, c’est l’Inde toute entière qui me la donne chaque fois que j’y vais.

LE SOUPIRANT (Pierre Etaix)

J’ai très envie de le revoir parce que c’est le premier long métrage que nous avons fait ensemble et j’avais peur qu’il soit marqué par le temps : c’est un film, quand même, de 1962 ! Il a 48 ans… Et il paraît, des gens m’ont dit, que malgré le chapeau, malgré le costume du personnage, quelque chose qui ne correspond plus du tout aux mœurs, aux habitudes, aux vêtements d’aujourd’hui, il paraît qu’il reste encore tout à fait visible. Alors je ne l’ai pas revu depuis la ressortie, mais je ne saurais tarder, peut-être même ce soir.

Propos recueillis par Jenny Ulrich

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