[avant-première :] BLACK SWAN – D. Aronofsky

8 Fév

Le chef op de Black Swan maîtrise mal le flash.

Darren Aronofsky fait partie de ces rares réalisateurs arrivant à saisir instantanément l’essence des angoisses humaines par la mise en scène. Son premier film, PI, fable surréalistico-paranoïaque est à l’image de sa filmographie, sans concessions et bénéficiant d’une construction narrative impeccable, happant le spectateur dès les dix premières minutes afin de l’embarquer dans un tourbillon émotionnel pour ne le lâcher qu’au moment de la conclusion dramatique du film.

Aronofsky est un artiste jusqu’au-boutiste, dans ses films bien sûr, mais aussi dans son parcours. Il préfère refuser la réalisation de Batman : Begins en 2005 pour se consacrer  au très personnel The Fountain, projet qui a failli ne pas voir le jour tant la pré-production a été difficile. Après nous avoir époustouflé avec The Wrestler, Darren Aronofsky et Mark Heyman (dont ce sont ici les premiers pas en tant que scénariste) reviennent là où on ne les attend pas avec un long métrage sur le Ballet de l’opéra de New York. Un film sur la danse donc ? Ben non justement, pas vraiment.

En apparence Black Swan nous plonge dans la production du Lac des Cygnes. Nina est choisie pour interpréter la première danseuse et va devoir se transcender pour interpréter d’une part l’innocente Odette, le cygne blanc, et d’autre part la manipulatrice Odile, le cygne noir. Aronofsky a une telle justesse dans la présentation de ses personnages et dans l’intention qu’il met dans son film qu’il est évident au bout de quelques minutes que l’univers de la danse ne va lui servir qu’à appuyer son propos : la schizophrénie.

Dès la scène d’ouverture, le ton du film est donné. On va assister à un drame psychologique et l’histoire va nous être racontée par le prisme distordu de l’expérience de Nina. Poussant à l’extrême l’identification du spectateur avec le personnage principal, la majorité du film se déroule en gros plan ou en plan moyen (en utilisant jusqu’à l’excès, entre autre, la vue à la 3e personne). L’utilisation du plan général est distillé en nous mettant, par exemple, à la place d’une audience inquisitrice pour souligner la peur ou le manque de confiance de Nina. La danse, comme mentionnée plus haut, ne sert à Heyman et Aronofsky qu’à servir leur propos, mais bien évidement n’a pas été choisie par hasard.

D’une part, parce que Le Lac des Cygnes est le cadre idéal pour parler de la duplicité. Nina nous est présentée comme étant le choix parfait pour interpréter le cygne blanc, son caractère et sa façon de danser correspondent parfaitement au personnage. Par contre l’interprétation d’Odile va lui demander de se laisser aller, d’être plus intuitive, moins scolaire en quelque sorte. On assiste au fur et à mesure du film à la transfiguration de Nina, s’identifiant de plus en plus au personnage d’Odile. Cette lente descente vers la folie est facilitée par le duo Vincent Cassel/Mila Kunis mais est freinée, si l’on peut dire, par le personnage de la mère sur possessive (Barbara Hershey).

Ce ratio 2 contre 1, superbement écrit sur la longueur du métrage, donne à Heyman la possibilité de développer tous les aspects de cette transformation et donne une ampleur à la complexité des rapports humains rarement égalée au cinéma. Le choix des cadrages permet à Aronofsky de plonger son audience dans cet aller simple vers la folie, nous donnant, tout comme Nina, l’impression de ne plus savoir où sont les limites de l’imaginaire et de la réalité.

D’autre part la salle de danse, remplie de miroirs, est, en quelque sorte, l’endroit rêvé pour filmer la schizophrénie. Ainsi Aronofsky peut, malgré l’utilisation du plan moyen, donner de la profondeur de champ à chaque scène mais aussi de choisir l’angle de la réalité ou du reflet (l’autre) selon le point de vue choisi. La représentation de la psychose ne s’arrête pas à la simple utilisation du miroir, bien évidemment. Aronofsky, par exemple, crée des scène « en fausse réflexion », jouant constamment sur les attentes du spectateur. Le travail effectué sur les effets spéciaux, extrêmement réaliste, renforce grandement cette impression d’incertitude qui entoure le film. Graduellement, les effets se font de plus en plus présents jusqu’à un climax magistral. Le tout est en total synergie avec la mise en scène, réussissant l’exploit de nous immerger dans cet univers par petites touches, sans que l’on puisse voir venir l’inévitable drame qui se joue en coulisse.

The Wrestler avait relancé la carrière stagnante de Mickey Rourke tant la direction d’acteur était impressionnante. Aronofsky confirme sa capacité à pousser les acteurs dans leurs retranchements.

On est ici face à un chef d’œuvre. Pour parfaire ce tableau, la musique est signée par le compositeur attitré d’Aronofsky: Clint Mansell. On navigue entre des pièces originales de Tchaikovsky, modifiées avec parcimonie pour mettre l’emphase sur l’action, et des morceaux originaux. A aucun moment on ne ressent une faiblesse entre le visuel et la musique. Du grand art. Black Swan est LE film de ce début d’année.

Hugues Barbier

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