[dvd:] EDWARD II – Derek Jarman

13 Sep

Ed. Carlotta

En 1991, date de tournage d’Edward II, Derek Jarman est une personnalité incontournable du cinéma britannique. Engagé auprès de la communauté gay, c’est un habitué des films militants. L’une de ses marques de fabrique : il n’hésite pas à faire des ponts dans l’Histoire pour illustrer ses idées. Ainsi, en 1978, il livre Jubilee, un hymne pop et punk doublé d’une critique sociale acerbe, qui mêle la reine Elisabeth Ire a un voyage dans le temps.

En 1986, on lui doit une interprétation toute personnelle de la vie du peintre italien Le Caravage dans Caravaggio. En 1991, il transpose la pièce du dramaturge élisabéthain Christopher Marlowe (1564-1593), Edward II, à l’ère contemporaine. Marlowe, né la même année que Shakespeare, avait pris pour thème la disgrâce du roi Edouard II en 1327, trahi par la reine Isabelle et la noblesse pour avoir voulu promouvoir son amant, Gaveston, à la cour. Une intrigue médiévale, utilisée en écho par Jarman pour dénoncer les lois homophobes de l’Angleterre des années 1990, ainsi que les persécutions policières dont furent l’objet tous ceux qui étaient jugés socialement déviants sous le gouvernement Thatcher.

Tourné dans quatre vastes pièces aux murs crépis, dans un décor minimaliste, entièrement  éclairé en lumière artificielle, Edward II doit beaucoup au théâtre d’avant-garde tout en utilisant les modes d’expression propres au cinéma. Des scènes monochromes alternent avec des éclats de couleurs, des figurants se lancent dans une chorégraphie rythmique, ou grotesque, sur un texte qui reste classique, interprété de manière expressionniste, teinté de passion et d’angoisse.

La star de la pop Annie Lennox (du groupe Eurythmics) intervient pour chanter auprès de Steven Waddington (Edouard II) et Andrew Tiernan (Gaveston), l’un des moments les plus tendres du film. Tilda Swinton qui joue le rôle de la reine, illumine de son sobre désespoir ce drame royal, tout en sachant illustrer à merveille le sentiment de vengeance qui anime son personnage. Derek Jarman a choisi de donner du corps au texte de Marlowe. On s’empoigne, on se rejette, on s’embrasse, on assassine à la dague. Les militaires sont habillés en soldats britanniques des années 1990, les gens d’armes en gardes mobiles contemporains. Le peuple manifeste en portant des slogans contre l’homophobie. A ce titre, on pourra noter que tout le travail de transposition réside dans ces scènes purement cinématographiques.

Annie Lennox

Au XIVe siècle,  la notion d’homophobie est différente de celle rencontrée au XXe siècle. L’Eglise condamne les relations sexuelles, mais reste tolérante envers les amitiés masculines et féminines. Edouard II est trahi et condamné essentiellement parce qu’il ne respecte pas son contrat de mariage (il dénigre sa reine), il ne gère plus les affaires de l’Etat comme elles devraient l’être (il se perd dans une passion dévorante), et l’Eglise lui suppose des relations sexuelles non tolérées à l’époque. Dans le texte original, repris dans le film, le personnage de Mortimer souligne bien cette vision en présentant comme tout à fait banale banale la longue liste de personnages historiques ou légendaires, qui ont eu des amants : Alexandre le Grand et Hephaistion, Hercule et Hylas, Patrocle et Achille, Socrate et Alcibiade.

Un documentaire, composé des interviews des producteurs et des deux acteurs masculins principaux notamment, donne un point de vue intéressant sur la travail de Jarman : son parcours, les conditions de tournage, sa vision unique de la fonction sociale du cinéma. Dans toute son oeuvre, Jarman a su se montrer audacieux, intelligemment irrespecteux des fâcheux, et d’une créativité qui laisse nostalgique.

Franck Mannoni

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