[cinéphilie :] Bertrand Bonello

26 Sep

Enfin un film qui rend hommage à l'oeuvre de Max Pécas !

Bertrand Bonello (réalisateur) était à Strasbourg pour présenter L’Apollonide, souvenirs de la maison close  (sortie le 21 septembre 2011). Une plongée étourdissante dans un monde où les hommes et les femmes s’ébrouent, se parlent, se blessent, se désirent et se déchaînent. Un film très beau, déconcertant, fragile, jusqu’à sa fin follement romanesque, tristement réaliste. Bertrand Bonello est, assurément, l’un des cinéastes français les plus exaltants.

Bertrand Bonello se prête au jeu de la cinéphilie et nous livre ses souvenirs et impressions des films suivants.

VENUS NOIRE (Abdellatif Kechiche)

Vénus Noire, je l’ai vu pendant que j’étais en montage de l’Apollonide. Vous me parlez de Vénus Noire pour la séquence dans les salons bourgeois et les trucs comme ça ? Je ne me souviens plus à quelle époque se situe son film, à dix ans près ça doit être pareil, donc je pense qu’il y a des documentations similaires, des choses malheureusement réelles sur lesquelles il a dû s’appuyer en se documentant et sur lesquelles je suis tombé en me documentant. Voilà. Après, lui, il traite vraiment « l’objet » étranger, ce qui n’est absolument pas mon cas. Et il ne lui donne jamais la parole, ce qui n’est pas mon cas non plus. J’ai quand même essayé de donner, non pas la parole avec des mots, mais de donner la parole en images, aux comédiennes, beaucoup plus que ce qu’il fait avec sa comédienne. Et c’est un film qui n’a pas de dialectique, ce n’est pas un film de contrastes alors que le mien est vraiment basé sur des contrastes. Mais quand j’ai vu le film, je vous dis, j’étais en plein montage : oui il y a des similitudes d’époque, de documentation et de rapports pouvoir/corps. Je vois peu de films quand je suis en montage, je préfère rentrer chez moi et regarder du football ou écouter de la musique. Mais le travail d’Abdellatif m’intéresse…

EYES WIDE SHUT (Stanley Kubrick)

Eyes Wide Shut ? Pour les masques ? Ce n’est pas pour ça que j’ai pris les masques. Eyes Wide Shut, je pense, est le plus grand film moderne sur le couple. C’est le plus beau film de Kubrick, même si je ne suis pas certain qu’il l’ait complètement fini. Voilà, c’est un film qui a été mal-aimé à sa sortie, comme tous les films de Kubrick et au final, je pense que c’est son plus beau film. C’est un film que j’aime incroyablement. Sur le non naturalisme de la chose. C’est peut-être là où son côté mental me plaît le plus. Mais Eyes Wide Shut, j’y avais plus pensé sur mon film précédent, De la guerre. Là, il n’y a vraiment qu’un masque qui est très proche de celui que porte Tom Cruise.

CINDY THE DOLL IS MINE (Bertrand Bonello)

Qu’est-ce qu’il peut y avoir comme lien ? Les larmes ? Je trouve que Cindy est mon film le plus réussi. Le plus court, mais le plus réussi. Et c’est vrai que j’aime beaucoup les visages de femmes en larmes au cinéma, surtout quand ce ne sont pas des larmes psychologiques, mais des larmes affectives. La chose est retenue et elle sort, ce ne sont pas des larmes qui viennent dans une crise de nerfs. C’est quelque chose qui me touche beaucoup, que j’aime beaucoup filmer. Là, je pense que je ne peux pas aller beaucoup plus loin que les larmes de sperme.

LA CHATTE A DEUX TÊTES (Jacques Nolot)

Jacques Nolot, oui. Jacques, d’abord j’adore ses films comme metteur en scène. Comme acteur… Quand j’ai écrit la lettre qu’il écrit à cette pute en train de mourir de la syphilis, j’entendais sa voix. Je ne le lui ai pas dit, mais c’est quasi la raison principale pour laquelle je lui ai demandé de jouer le rôle. Et quand on l’a enregistré, on était tous les deux avec l’ingénieur du son, j’ai trouvé sa lecture vraiment bouleversante, et quand on a terminé, il m’a dit : c’est pour ça que vous m’avez demandé de faire le rôle ? Je lui ai dit : oui, c’est pour ça. C’est un type qui, moi, m’émeut. Comme cinéaste, comme acteur, comme… Et puis voilà, il vient d’une autre époque, Jacques. Il est à la fois intemporel, à la fois d’une autre époque, c’est quelque chose qui me touche aussi beaucoup. Il y a énormément d’émotion dans une grande retenue.

BATMAN (Tim Burton)

Batman… Le joker… En fait, ce n’est pas Batman, c’est L’homme qui rit de Victor Hugo, qui est l’influence de Batman. Dans la bande dessinée, quand il a inventé le personnage du Joker c’était une référence à… Je ne sais pas si c’était au livre de Hugo ou au film de Léni ? Moi c’est une référence au film en fait, qui est un film que j’ai vu quand j’étais enfant, qui donc s’appelle L’homme qui rit (Paul Léni, 1928), qui est un film muet. Je ne travaille jamais avec les rêves, mais quand j’ai commencé à écrire, j’ai rêvé de ce film trois ou quatre nuits d’affilée et donc, je me suis dit : essayons la femme qui rit. Et quand on a commencé à travailler les maquillages, on s’est dit : qu’est-ce qu’on fait par rapport au Joker, comment on travaille, etc ? Mais c’est sûr que les deux viennent de Victor Hugo, mais au final, on pense plus au Joker. Il y en eu deux des Joker au cinéma ? Le premier c’était Nicholson, mais dans le second, le maquillage était plus intéressant. On l’a cherché longtemps, nous, le maquillage, on a fait 40 versions, ça s’est joué au millimètre près. Le sourire forcé, on parle de Batman, mais c’est un truc qui traverse pas mal la littérature, les tableaux… C’est fort, le sourire comme drame, figé, la perte du visage…

CUT : Il y avait déjà dans Tiresia un travail sur le corps (les yeux en l’occurence) qui pourrait faire penser à de la science-fiction mais qui dégage un vrai sentiment de réel…

Bertrand Bonello : Ce qui rend la chose réelle, je pense, c’est la manière dont est filmé l’acte de défiguration. De deux manières différentes parce que je me suis vraiment cassé la tête pour que ce ne soit pas la même mise en scène. Dans Tiresia il y a un rapport qui est sur la durée de l’image, c’est dans un même plan, absolument, que Laurent Lucas avance, crève les yeux, donc il y a un rapport de proximité, même si la caméra n’est pas proche. Et là, dans L’Apollonide, ça vient d’un truc auquel je n’avais pas pensé et que je trouve absolument génial dans le film, c’est le couteau sur les dents. Je n’avais pas anticipé que ça allait faire ça, mais comme j’écoute au casque et que tout d’un coup j’ai entendu le son, je me suis dit : ah oui ! Le son amène un truc, un rapport de proximité. C’est un son qu’on reconnaît, qui fait quelque chose. Même s’il arrive tard dans le film. Et puis l’autre chose, c’est vrai que le maquillage est assez réaliste, il y a un rapport un peu charnel.

ELEPHANT (Gus Van Sant)

(Silence) Les couloirs ? (silence). Les couloirs étaient importants, pour moi. Cette idée de circulation… En plus, comme le film est totalement -à part une scène à la campagne-, totalement en intérieur, qu’il n’y a pas de fenêtres, il fallait que ça circule pour qu’on ne soit pas uniquement dans un rapport théâtral à un décors fermé. D’où tous les rapports aussi au temps, à la simultanéité. Ce que créent les miroirs sans teint… Ca ouvre au maximum vers quelque chose qui serait assez fermé. Les retours en arrière, tout ça, ça vient de la peur de l’étouffement. Et donc, les couloirs. J’ai choisi ce décors parce qu’il y avait cette espèce de circulation qui, moi, me plaisait beaucoup. C’est ce qu’on a travaillé en mise en scène : la circulation, la circulation, la circulation. Je vais évidemment souffrir de la comparaison, mais j’ai plus pensé à Shining pour les couloirs. Il y a quelque chose, dans le couloir, que je trouve très bien, c’est que ça s’enfonce. On ne sait pas où s’enfoncent les filles, les personnages, ce qu’il y a au bout.

LE ROI DE L’EVASION (Alain Guiraudie)

Hafzia ? Le rapport à la nudité ?.. Dans L’Apollonide, il n’y a pas beaucoup de nudité. Il y a des seins nus, beaucoup, elles avaient toutes des culottes fendues, pour des raisons vestimentaires, de temps qu’il fallait pour se déshabiller et se rhabiller. Mais moi, le rapport à la nudité, surtout aux poitrines nues, il fallait qu’il soit le plus anodin possible ; il fallait que les filles soient seins nus comme si elles avaient un T-shirt. Et ça n’a pas été évident. Hafzia, on en a beaucoup parlé, c’était une des personnes les plus pudiques. Bon, elle avait fait le Guiraudie, je savais que ça n’avait été pas simple, là je bénéficiais d’un truc c’est qu’elles étaient nombreuses. Le premier plan que j’ai tourné globalement c’est quand elles s’habillent, quand elles se préparent. Donc, on fait un cadre, on en met dix dedans et là, elles ne peuvent plus être pudiques parce qu’elles voient que ce n’est pas elle, mais c’est toutes. Donc elles ont laissé tomber le peignoir et puis voilà, ça s’est fait avec le plus grand naturel possible et c’est ça que je cherchais. Qu’il n’y ait pas de sacralisation, seulement de la nudité. J’avais envie de commencer assez vite avec cette scène pour affirmer aussi que c’est un film collectif. Un peu comme une équipe de football : on les prend toutes, on les mets dans le cadre et voilà, il n’y a pas de rôle principal.

MARIE POUPEE (Joël Seria)

Je ne sais même pas ce que c’est.

CUT : C’est un film où il est question de fétichisme, et d’objétisation de la femme.

Bertrand Bonello : Marie Poupée ? Je regarderai… En fait j’avais envie de traiter les scènes de chambre comme des scènes, plus, de théâtralité, plutôt que des scènes sexuelles un peu basiques, crues. Il y a plein de choses qui sont des éléments réels, la baignoire de champagne ou des trucs comme ça, ce sont des choses qu’on trouvait dans les maisons closes de haut niveau. Je n’avais pas du tout envie de faire des scènes de sexe, donc je me suis dit : profitons de ces chambres pour montrer autre chose et un autre rapport qu’il peut y avoir entre les clients et les femmes, à savoir… Il y a du fétichisme, mais c’est plus le jeu et le fantasme… C’est le possible en fait : je paye, je peux avoir une poupée, je paye, je peux avoir une geisha. Après, qui a vraiment le pouvoir entre l’homme et la femme à ce moment là ? Ouvertement, ce serait l’homme. Dans la séquence de la poupée, je ne le pense pas malgré tout. Je regarderai Marie Poupée.

Propos recueillis par Romain Sublon

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4 Réponses to “[cinéphilie :] Bertrand Bonello”

  1. Reda vendredi 30 septembre 2011 à 190708 #

    « Bertrand Bonello est, assurément, l’un des cinéastes français les plus exaltants. »
    sans provocation : il exalte qui ?
    Parce qu’on m’avait clashé ici même quand j’avais parlé de son précédent film en le nommant « De la bouse », mais j’avoue que je n’ai jamais retrouvé un article qui parlait du film*, passé la période de promotion entourant la sortie. I’m serious.

    * faut dire que y’a pas grand chose à dire.

  2. Romain mercredi 5 octobre 2011 à 140233 #

    « clashé » ? Ici on ne clash personne. Ca veut dire quoi « clasher quelqu’un ? » Parce que bon, on n’est pas obligé de valider tous les nouveaux termes nés des cerveaux malades de la télévision…
    Passons sur ce détail.
    Sinon, je ne comprends pas bien le reproche. Si on ne parle pas des films hors promo c’est qu’ils ne sont pas si biens que ça ?

  3. Reda samedi 8 octobre 2011 à 221051 #

    (Un Clash désigne familièrement un affrontement verbal (dispute) ou physique (bagarre) entre deux ou plusieurs personnes. Utilisé notamment dans les cerveaux malades de la cutlure de rue).

    Quand un film n’est pas étudié et n’a aucun impact culturel hors sortie proche, j’ai pas tendance à croire que cela soit autre chose qu’un pet dans l’eau. Alors un cinéaste exaltant…

  4. Romain lundi 10 octobre 2011 à 80832 #

    Un clash, oui, je sais ce que c’est. C’est l’expression « clasher quelqu’un » qui me laisse perplexe. Mais on ne va pas faire débat mille ans sur cette question (j’ai mieux à faire, un château de cartes par exemple).
    Pour ce qui de l’impact culturel d’un film hors sortie proche… Je ne sais plus quoi répondre tant cet argument est limitatif. Il y aussi le plaisir de l’instant, les bienfaits du silence… Et l’envie de garder le film pour soi!

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