[dvd:] GUERRE ET PAIX – S. Bondartchouk

1 Oct

Coffret Ed. Montparnasse

Décrire l’âme russe. C’est avec cette ambition que le cinéaste Sergueï Bondartchouk s’est attaqué au roman épique de Tolstoï, Guerre et Paix. Le film, réputé le plus cher de l’histoire du cinéma, a nécessité pas moins de 120 000 figurants et un budget à 8 zéros ! A l’écran, la magie et là et on ne peut pas rester insensible à des scènes d’anthologies, qui utilisent tous les moyens de narration imaginables.

En quatre parties, Bondartchouk suit la trame du livre et traite une période qui s’étend de 1805 à 1820. Napoléon fait alors plier les monarchies et les empires européens, mais doit composer avec la Russie, qui joue un rôle clef dans la géopolitique de l’époque. En suivant le destin de deux familles d’aristocrates, Tolstoï a écrit un roman sur ce qui fonde l’identité russe, du noble au paysan. Des fastes de la capitale à la pauvreté des campagnes, Bondartchouk transpose la vision de l’écrivain et pose des ruptures visuelles. Surtout, il montre la guerre : l’héroïsme, les centaines de milliers de morts. Et deux stratèges qui s’opposent : Napoléon pour les Français et Koutouzov pour les Russes, tous deux au faîte de leur gloire.

Loin des canons, dans les salons feutrés, une scène qui dépasse la ½ heure est consacrée à un bal d’empire dont les décors et les costumes font rêver. Un autre tableau, presque toute la troisième partie, suit les combats sur le sol russe en 1812. L’incendie de Moscou et la retraite de Russie par les troupes de Napoléon occupent le dernier volet.

Mais Guerre et Paix c’est aussi la passion, l’amour, le désespoir. L’action laisse la place à l’expression de sentiments exacerbés. Car c’est aussi cela, l’âme russe. Ainsi, le même personnage, Andreï Bolkonski, passe-t-il par des états d’âmes opposés, du désespoir à l’émerveillement : « Il faut vivre sa vie jusqu’à son terme, sans faire le mal, sans inquiétude et sans jamais rien désirer », confie-t-il avant de se raviser quelque temps plus tard, épris de la pétillante Natacha Rostov : « Le monde est partagé en deux moitiés : l’une avec elle où il n’y a que bonheur et lumière, l’autre sans elle où il n’y a qu’ennui et ténèbres ».

Sur le plan technique, Bondartchouk se montre ingénieux. On pense à Orson Welles pour les effets de surimpression (Citizen Kane, 1941), à Visconti pour la scène du bal (Le Guépard, 1963). Sur le terrain, l’équipe gère des milliers de figurants costumés, des effets pyrotechniques omniprésents pour les batailles. Caméra au poing, sur pied, sur tyrolienne, embarquée dans un hélicoptère, des cadreurs poussés sur patins à roulettes, accrochés à des grues : le tournage lui-même est un ballet visuel que la fiction sublime.

Politiquement, Guerre et Paix a réconcilié (artistiquement tout au moins) les deux blocs soviétique et américain, puisque le film a reçu un Oscar et le Prix Lénine. Toutefois, cette épopée reste l’oeuvre d’un pays où l’expression artistique est sévèrement muselée par la censure. Alors que le film de Tarkovski, Andreï Roublev, est interdit par les autorités culturelles, Bondartchouk bénéficie de la coopération totale de l’armée soviétique, en hommes et en moyens logistiques.

Enfin, si Guerre et Paix se passe au temps de l’Empire (honni des communistes), il faut rappeler que Staline a fait appel au souvenir des guerres contre Napoléon dans un discours resté célèbre, alors que les nazis étaient entrés en Russie : « L’armée fasciste hitlérienne peut également être battue et le sera comme le furent les armées de Napoléon et de Guillaume » (1941). La grandeur russe peut bien faire une petite entorse à un anti-impérialisme viscéral. Question liberté, on reste très loin de la Nouvelle Vague qui marque les années 1960 en France.

Pour Tolstoï, l’âme russe transcende les classes. L’auteur d’Anna Karénine, qui a milité contre la peine de mort, vante un internationalisme du genre humain réconcilié. En conclusion de son film, Bondartchouk le martèle : « L’Homme a été créé pour être heureux ! », « Vive le monde entier ! », « Si tous les gens malhonnêtes unissent leurs forces, il ne reste plus aux gens honnêtes qu’à faire la même chose. C’est tellement simple ».

En supplément, trois documentaires de l’époque soviétique, certes lénifiants, et très instructifs, montrent Bondartchouk au travail, Tolstoï dans des archives rares : un document. Un coffret exceptionnel.

 Franck Mannoni

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Une Réponse to “[dvd:] GUERRE ET PAIX – S. Bondartchouk”

  1. Anonyme mercredi 30 novembre 2011 à 160453 #

    merci beaucoup pour une présentation concise et honnête de ce chef d’oeuvre du cinéma du XX siècle, juste pour information, le terme russian arm, utilisé pour le tournage panoramique fut forgé et developpé lors du tournage de ce film

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