[cinéphilie :] Bruno Dumont

20 Oct

Les Bisounours vus par Bruno Dumont.

Bruno Dumont (réalisateur) était à Strasbourg pour présenter Hors Satan  (sortie le 19 octobre 2011). Voir un film de Bruno Dumont, c’est foncer droit dans le mur, s’assurer un choc sans précédent, faire de son corps un crash test dummies et se réveiller, les pieds dans la terre, pour crier :

« JE SUIS VIVANT ! »

Bruno Dumont se prête au jeu de la cinéphilie et nous livre ses souvenirs et/ou impressions des films suivants.

L’EXORCISTE (William Friedkin)

C’est un film qui m’a traumatisé. Je me souviens, j’ai vu ça à Lille quand j’étais étudiant. Mais en fait je ne l’ai jamais vu le film parce que je regardais mon siège. J’ai toujours été très très surpris : pourquoi un film pareil m’impressionne autant ? Je reste sur ça. Je pense que je serai tout à fait capable de le voir aujourd’hui… C’est construit sur la peur, sur le fait de voir, de ne pas voir, de regarder, de ne pas regarder, etc. Mais je pense que c’est parce que ça touche à quelque chose de… très mystérieux en même temps. On est sur cette horreur de présence, dont Hors Satan finalement n’est pas… Je n’ai pas pensé à L’Exorciste, mais en même temps, mon film raconte des exorcismes. Il y a quand même un lien, même dans le titre. J’aime bien –j’allais dire cette littérature- cette façon d’aborder des questions : le Mal, non pas par des questions philosophiques ou intellectuelles, mais par Satan. Qui est une des représentations du Mal. Je pense que, d’une façon narrative, l’exorcisme est très intéressant. J’aime bien le genre en fait, je le comprends bien. Du coup, comme je comprends bien le genre, je peux être déçu par la mise en scène en disant c’est un peu pauvre, alors que c’est dommage parce que je pense que c’est un genre très noble. C’est-à-dire de passer par le genre de l’épouvante. Parce que dans l’exorcisme, il y a tout de même ça, ce Mal absolu qui rode. Moi, j’en ai fait une représentation tout à fait différente, parce que le diable on ne le voit pas, on le sent. Alors que dans L’Exorciste il est rendu visible d’une certaine façon, puisqu’il déchire un corps, le corps d’une fille. Il passe par elle pour être là. Je pense que c’est quasiment le même film en fait. C’est pareil. Sauf que la manifestation du Mal, donc la présence du démon, ici est figurée par des formes de cinéma tout à fait différentes.

SOUS LE SOLEIL DE SATAN (Maurice Pialat)

J’ai dû tourner à peu près à une trentaine de kilomètres au nord, par rapport à Pialat… Mais ce n’est pas tellement Pialat, moi, c’est surtout Bernanos. Je regrette toujours, quand on me parle de ça, on me parle de Pialat, de Bresson, mais derrière Pialat, derrière Bresson, il y a Bernanos. Et le cœur de l’ouvrage, c’est quand même Bernanos. Parce que c’est Bernanos qui a décrit des prairies, des bois, qui a fait une description tellement cinématographique si vous voulez, sous des formes tellement anodines et visibles, de paysages ruraux, et ces paysages ruraux ne sont plus ruraux. C’est l’exorcisme, c’est la présence à la fois de dieu et du mal, mais qu’on ne voit même pas. En fait, si vous prenez L’Exorciste et que vous mettez Bernanos, moi j’arrive derrière ! C’est le mélange des deux, non ? Vous voyez ce que je veux dire ? Ce qu’il y a de très intéressant chez Bernanos, c’est la question de la représentation, c’est-à-dire que le diable, il est là, mais on ne le voit pas. Il reste au ras des pâquerettes, d’accord ? Ça reste dans des champs, dans des pâtures, dans des histoires de gens du pays qui ont du caractère et qui ont des accents. Et moi, j’ai voulu, sûrement sur cette croyance que c’est le réel qui est fantastique… Hors Satan est un film fantastique, mais ce qui est rendu fantastique, c’est le réel. On voit des gens comme ça, un type qui vit dans des dunes… C’est : comment la puissance du réel peut, dans la mise en scène, devenir fantastique. Et ce que vous dites est très juste, ce que fait le cinéma fantastique : lui il y va carrément dans L’Exorciste, on y va gaiement dans les effets spéciaux. Mais dans Hors Satan, il y a plein d’effets spéciaux… Ils ne sont pas, on ne se dit pas : tiens, elle tourne la tête à 180°. Mais le son, il est à 180° : il y a des inversions de son à 180°, il y a plein de choses qui sont à 180°. Mais qui sont dans des formes, actuelles probablement, qui ne sont pas les formes du genre fantastique, mais je comprends bien les questions que vous me posez.

HADEWIJCH (Bruno Dumont)

Hors Satan c’est l’efflorescence de Hadewitch. C’est-à-dire que Hors Satan, c’est la suite directe. Je pense que dans Hadewijch on est encore dans un film qui essaye de mener à mal une croyance et une foi, et je pense que Hors Satan est dans la plénitude. Il y a quelque chose de très apaisé dans Hors Satan en fait. Les paysages ont récupéré le sacré. J’aurais pu appeler le film Hors de Dieu, parce qu’on est en dehors de tout ça, c’est terminé. Le sacrifice d’Hadewijch, la renaissance d’Hadewijch conduit à Hors Satan. C’est-à-dire qu’on se retrouve dans un monde où on a récupéré la grâce, où on a récupéré le sacré, où on a récupéré une dimension tout à fait spirituelle qui n’a plus rien à voir avec les institutions anciennes, donc qui est tout à fait moderne. Il s’agit simplement de se recueillir devant des paysages. La sacralité passe par le paysage. Et le film est à l’intérieur de ça, il est la dimension spirituelle. Je pense que la modernité c’est ça : c’est de ramener Dieu au cinéma. Parce que c’est sa place. L’endroit où on peut croire en Dieu, c’est au cinéma. Et c’est pour ça que dans le film il y a un miracle et on y croit. Ça marche très bien. Je pense que l’Homme est à sa juste proportion, c’est-à-dire que nous ne sommes pas faits pour être des croyants en Dieu, pas du tout, on est fait pour être des spectateurs de cinéma. Et le cinéma doit nous parler de toutes ces histoires-là, surnaturelles. On a besoin de ça. Mais pareil, l’exorcisme c’est surnaturel et on y croit, et pourtant c’est totalement une illusion. Donc ça remet ce qui est encore archaïque, le religieux est archaïque selon moi… Mais il ne faut pas se priver de la dimension poétique qu’il y a dedans et qu’on peut remettre au cinéma. Dans l’exorcisme, il y a le diable et tout ça, il y a toute la panoplie théologique, mais c’est au cinéma. Et je pense que c’est vraiment sa place. Et du coup, l’homme et la femme qui sont dans une salle de cinéma deviennent modernes quand ils ont une expérience spirituelle par l’exorcisme. Et après, c’est terminé, on rentre chez soi. Et on ne va pas à l’église le dimanche ! C’est terminé.

TREE OF LIFE (Terrence Malick)

Je ne l’ai pas vu. J’en ai entendu parler, j’ai envie de le voir, mais je soupçonne, connaissant le puritanisme américain… Je vois le genre. J’imagine ça à l’américaine, j’imagine que ça doit être faisandé… Mais ce n’est pas notre culture, moi je suis français, je n’ai pas la même culture… J’ai vu récemment à la télévision un vieux film américain, La conquête de l’Ouest, avec de bons protestants… Ça me fait rigoler tellement c’est des curées ! J’ai peur de ça. Mais du coup, peut-être que c’est drôle.

CUT : Pour finir, j’ai une question : à quel moment est-ce que vous choisissez vos titres ? Est-ce que c’est toujours au même moment ?

Bruno Dumont : Non… Là… Hors Satan, par exemple, ça claque bien. D’un point de vue littéraire, en même temps c’est un néologisme, on ne dit pas « hors Satan », c’est associer deux mots : on dit « hors de soi » etc, c’est une formulation qui existe, donc qui associe d’une façon nouvelle Satan. Et je pense que la nouveauté de l’association des deux mots est assez juste par rapport à ce que je vous ai dit tout à l’heure : L’Exorciste + Pialat… Il y a en même temps une exigence de dire d’une façon moderne quelque chose d’autre, notamment sur le religieux. Et le titre le fait. Le titre il n’est pas vieux. Il y a quelque chose de moderne me semble-t-il et même dans la représentation de la question. Et il faut que le titre le dise.

CUT : Avant vous parliez de « Hors de Dieu » : votre film aurait-il pu s’appeler comme ça ?

Bruno Dumont : Non, je n’y ai pas pensé. J’ai pensé à Satan parce que… Je l’ai déjà dit ça, mais je connaissais quelqu’un qui me disait être possédé par le diable, etc : moi qui suis un bon rationaliste, j’ai essayé de comprendre. A un moment donné, j’ai arrêté d’essayer parce qu’il n’y avait pas d’autre mot employé que Satan. C’était son mot. Satan est là. A un moment donné il faut arrêter de vouloir… C’est son mot : Satan est là, très bien, comment en sortir ? Voilà, c’est venu comme ça. Et en même temps, c’est une façon très concrète de parler de quelque chose qui existe depuis La vie de Jésus en fait, c’est le mal. Aujourd’hui, je pourrais faire un film fantastique. Je serais plus à l’aise même. Parce que je connais la métaphore. Je pense qu’il faut des métaphores en fait. Il faudrait que je retourne voir L’Exorciste, en fait.

Propos recueillis par Romain Sublon

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4 Réponses to “[cinéphilie :] Bruno Dumont”

  1. Reda samedi 22 octobre 2011 à 130148 #

    Bruno Dumont, professeur de philo dans un lycée d’Hazebrouck.
    Terrence Malick, professeur de philo au MIT.

    Ah je comprends mieux…

  2. Romain lundi 24 octobre 2011 à 111140 #

    Il y a parfois des perles dans des boites à chaussures…
    (et sinon, cher Reda, je suis, vraiment, curieux de connaître votre avis sur la revue – nouvelle version – de CUT… Si vous en avez fait l’acquisition, bien sûr).

  3. Shônen Bat mercredi 26 octobre 2011 à 180635 #

    Reda (nervi-neuneu de l’ouvreuse.net), pourquoi tu précises Hazebrouck ? c’est moins noble que les USA que tu vénères ?

  4. Reda jeudi 27 octobre 2011 à 200859 #

    Pas lu le nouveau Cut (yet).

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