[à l’affiche :] SHAME – Steve McQueen

7 Déc

Qu'est c'que j'ai foutu de ma toupie ?

Brandon est un trentenaire new-yorkais, vivant seul et travaillant beaucoup. Son quotidien est dévoré par une seule obsession : le sexe. Quand sa sœur Sissy, chanteuse un peu paumée, arrive sans prévenir à New York pour s’installer dans son appartement, Brandon aura de plus en plus de mal à dissimuler sa vraie vie.

On parle souvent de modernité au cinéma et dans les arts en général. Qu’est-ce qui est moderne, qu’est-ce qui ne l’est pas ? La question aujourd’hui serait plutôt de savoir s’il existe encore une modernité, et si oui où elle se niche, selon quels critères, maintenant que la mise en réseau de toute la planète, donc de toutes les données, permet d’accéder à tous les registres, courants, etc.

Avec le cinéma, art des masses et du divertissement, la question est biaisée puisqu’il est un art empruntant à d’autres (littérature, théâtre, peinture etc) et peut se permettre tous les télescopages stylistiques et temporels. Mais la question de la modernité de tel ou tel film peut se replier sur des critères objectifs : emploi de techniques spécifiques (images de synthèse, vidéo numérique), de modes de narration innovants (non linéarité, narration intuitive contre narration logique, etc). Mais cela reste somme toute assez réducteur.

Alors comment arguer du fait que Shame est un film moderne ? Parce que, tout d’abord, il nous renseigne sur un possible mode de vie actuel : quand il est abouti, un long métrage ne dit parfois rien d’autre que «  ainsi ont vécu certains hommes à tel endroit de la terre entre 1895 et 2011 ». Shame a cette qualité première, qui est posée d’emblée par son réalisateur Steve McQueen : l’artiste vidéaste (ce qualificatif a son importance, j’y reviendrai) dit avoir « voulu montrer comment Internet a changé notre approche de l’amour ». Si cette phrase est réductrice à mon sens, tant mieux : Steve McQueen a fait un film qui excède son propos. Il le dit peut-être par modestie ou tout simplement parce qu’un artiste, un cinéaste, n’a pas tant à déterminer ce que signifie son œuvre qu’à la rendre suffisamment ouverte pour qu’elle épanouisse ses fleurs chez qui la reçoit.

Minotaure attaquant une Amazone. (Pablo Picasso, 1933)

Shame entretient des liens avec d’autres films, avec la littérature, avec la peinture, avec l’actualité.

Minotaure et nu ; le Viol. (Pablo Picasso, 1933)

Shame, c’est un peu Drive, un peu Eyes Wide Shut, un peu American Psycho. Soit un registre de cinéma plutôt formaliste, ce qu’est le cinéma de Steve McQueen, artiste visuel qui avait fait dans Hunger d’un fait divers réel (l’emprisonnement du leader de l’IRA Bobby Sands dans les geôles anglaises et sa grève de la faim) un chemin de croix à la beauté quelque peu glaçante, tirant vers l’abstraction à mesure qu’il s’approchait du corps en dégénérescence de son héros.

Mais avec Shame, McQueen a desserré son étau, sans doute plus conscient de son pouvoir de metteur en scène, et enrichi sa maîtrise formelle d’une donnée essentielle : décrire des personnages dans toutes leurs dimensions. Ce travail a été celui de la littérature et a donné ses lettres de noblesse au roman aux siècles passés. McQueen ne l’a pas oublié et nous donne à feuilleter un roman d’images et de sons digne de Dostoïevski. Et c’est là où Shame s’éloigne de ses cousins American Psycho et surtout Drive : il trouve dans la modernité de son sujet – la vie d’un trader fortuné à New York – des accents dramatiques dignes des grands romans russes, et touche à l’énigme de la folie d’un homme. En plus d’être formel, Shame est profond et sa forme, contrairement à Drive, n’est pas une fin en soi et ne recycle rien. La forme sert chez McQueen à cerner une énigme en l’approchant par cercles concentriques et répétitifs – il est en cela un véritable héritier de Kubrick.

D’ailleurs, McQueen réemploie une figure de style déjà présente dans Hunger, en la répétant même, au risque de l’épuiser et de nous lasser : l’arrêt du récit au profit d’un plan-séquence, chanté ou dialogué, fixe ou en mouvement, qu’il met à profit pour suspendre la course des faits et forcer le spectateur à prendre en main le film. Cela est choquant, on s’y refuserait presque. Mais c’est pourtant là que Shame devient du cinéma, car il nous dit : regardez ces personnages, arrêtez de seulement vous reposer sur la contemplation voyeuriste de leur drame. Il y a du Sergio Léone dans ces suspenses, mais McQueen ne verse jamais dans le mélo : encore une fois, l’énigme du sujet reste entière pour le cinéaste, tout comme demeure intacte son absence de jugement sur ses personnages. Ainsi Shame se construit-il sur une longue série d’actions entrecoupées de brusques arrêts et cette forme finit par dire comment vit cet homme, Brandon : entre deux aspirations antagonistes qui finissent par l’épuiser.  Shame prend acte du monde tel qu’il est aujourd’hui et montre comment un immigré irlandais de basse extraction qui « a pris l’ascenseur social » en fait usage : immédiateté en continuité dans « la ville qui ne dort jamais », que ce soit pour le sexe (hotline de call girls) ou pour l’argent au bureau (les « bons coups » toujours à flairer). A telle enseigne que sexe et business peuvent cohabiter sans que cela ne vaille autre chose qu’une remontrance à Brandon quand son supérieur lui informe que son ordinateur de bureau a été retrouvé infesté d’images porno. Il s’agit donc bel et bien du même monde, et Shame dans ce raccourci ne peut que se rabattre sur les affaires liées à Dominique Strauss Khan et son entourage.

Shame, enfin, est un film de plasticien et de peintre : Mc Queen filme le New York des quartiers d’affaires, ses architectures rectilignes et transparentes, ses vertiges plongeants pour ce qu’ils sont : une tentative d’échapper au matériel, un rempart invisible d’argent et pourtant bien réel qui permet de contempler le bas-monde – et de se laisser contempler par lui dans des scènes de baise exhibitionnistes d’une grande violence scopique – en toute impunité et sans risque d’être contaminé par lui. Par contraste, McQueen suit Brandon dans les rames du métro poisseux où celui-ci laisse libre cours à sa pulsion en la confiant au hasard de la rencontre, ou dans des bouges gays qui lui redonneront un peu de matérialité personnelle – bosse sur la tempe, douleurs costales et, on imagine, intimes. Et quand Steve Mc Queen nous conduit au possible « climax » de son film, soit une scène d’amour à trois sans paroles ni même cris (le son direct est coupé au profit d’une musique déréalisante), il insiste sur la torsion du visage de Michael Fassbender, dont la retenue jusqu’alors glacée vole littéralement en éclats pour donner l’exacte réplique des gravures de Minotaure que Pablo Picasso a peint, de manière tout aussi obsessionnelle que Brandon court les jupons, toute sa vie.

Shame n’épuise jamais son sujet même s’il le traque sans répit. L’énigme de la pulsion de Brandon demeure, sa folie avec, qui est peut-être celle de ce monde ultra-libéral dont Brandon veut tirer pour lui seul tous les bénéfices. Mais le film finit par trouver une issue tout simple à l’entreprise délirante de son héros, très concrète car physique : finalement, ce sont les mains qui pensent le mieux dans Shame, et cela en fait un genre de Pickpocket hypersexué qui reprend la trame du film de Robert  Bresson (le métro et ses connections aléatoires, le chemin jusqu’à elle, sa sœur Sissy), où des scarifications sur un bras puis une bague à l’annulaire feront prendre conscience à son personnage de là où il en est rendu. Ce qui fait de Shame, au final, un film croyant.

Aymeric Jeay

SHAME de Steve McQueen // 1h39 – VOST // Avec Michael Fassbender, Carey Mulligan, James Badge Dale

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Une Réponse to “[à l’affiche :] SHAME – Steve McQueen”

  1. peaudane jeudi 8 novembre 2012 à 231125 #

    Très bonne critique, merci.

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