[cinép(h)age :] RHUM EXPRESS (ép. 1/25)

12 Déc

Un livre :  signé Hunter S. Thompson (paru en 1998)

Un film : réalisé par Bruce Robinson (sorti en 2011)

Les dates sont trompeuses. Si le roman de Hunter S. Thompson n’a été publié qu’en 1998, il a été écrit dans les années 60. A cette époque, l’écrivain journaliste américain avait effectué un séjour à Porto Rico et s’en était inspiré pour illustrer son roman. Pour rédiger son livre, Thompson a utilisé la technique journaliste dont il a été l’un des créateurs : le journalisme gonzo. Le reporter s’immerge tout entier dans un univers qui lui est inconnu et confie ses impressions. De ce décalage (souvent traumatique) naît un récit punchy, qui fait la belle part aux anecdotes. Dans le film de Robinson, cette subjectivité exacerbée, presque hallucinée, n’est plus portée par le personnage principal de Kemp, campé par Johnny Depp.

On comprend mieux les enjeux à l’oeuvre dans Rhum Express, lorsqu’on sait que cette île des Caraïbes a été cédée aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle. Depuis 1917, ses habitants ont la nationalité US. Dans les années 50, les hommes d’affaires investissent dans les industries et le tourisme, avec de l’argent pas toujours très propre. La CIA en fait son terrain de jeu. La mafia règne sur les casinos de San Juan, la capitale. C’est dans ce panier de crabes que débarque Kemp, qui va très vite perdre ses illusions.

Pour accentuer l’écart entre le mode de vie américain et la pauvreté des Portoricains, Robinson a misé sur des décors magnifiquement travaillés : des voitures d’époque à perte de rues, des intérieurs reconstitués jusqu’au moindre détail, du mobilier design, des vêtements hypes, tout cela jure avec les habitations délabrées et les guenilles des autochtones. Toutefois, la misère reste esthétique, comme s’il ne fallait pas gâcher l’ambiance de comédie qui règne dans le film et qui n’apparaît que par moment dans le livre, avec beaucoup plus de finesse.

Lorsque Kemp (Depp) croise une petite fille dans un bidonville, elle a de beaux cheveux, un visage d’ange : une misère très hollywoodienne. Autre côté hollywoodien, si tous les personnages transpirent à seau dans des chemises dégoulinantes, Johnny Depp et la plastique Amber Heard (dans le rôle de Chenault, la vamp par qui le malheur arrive), sont la plupart du temps d’une tenue impeccable.

Amber Heard et Johnny Depp

Or, Thompson n’a qu’une ambition : dénoncer l’affairisme d’Américains qui se considèrent comme les maître des lieux, dresser le portrait de losers alcooliques, qui trouvent à San Juan une source intarissable de rhum. Il montre qu’au final, seuls les requins, de la finance et les services secrets s’en sortent à bon compte et roulent tous les autres. Kemp porte cette vision, que Robinson a délaissée. Chez le cinéaste, le journaliste est un personnage falot, qui se laisse porter par les événements, sans rien comprendre à ce qui lui arrive, un naïf, dont les mésaventures sont prétextes à gags.

Pour rester fidèle à la trame du livre, Robinson a dû en condenser beaucoup d’aspects. Ainsi, il fusionne deux personnages. Yeamon, un journaliste aventurier et Sanderson, un homme d’affaires véreux, ne font plus qu’une seule et même personne sur grand écran. Ce qui arrive à l’un arrive du coup à l’autre et Aaron Eckhart (Sanderson) a bien du mal à composer une psychologie cohérente de son personnage.

Pour avoir voulu rester fidèle à une intrigue, un simple enchaînement de faits, Robinson a finalement trahi le propos du livre, ce qui est tout de même dommage pour un film qui se présente ouvertement comme un hommage à Thompson. Johnny Depp, qui ne force pas son talent, était bien plus époustouflant dans Las Vegas Parano (1998), de Terry Gilliam, toujours adapté d’un roman de Thompson. Si Rhum Express mérite l’Oscar des décors, il reste au niveau d’une comédie sans grande ambition. Leçon n°1 : le film qui vide un livre de sa substance.

Franck Mannoni

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3 Réponses to “[cinép(h)age :] RHUM EXPRESS (ép. 1/25)”

  1. jenny lundi 12 décembre 2011 à 170541 #

    CHIC ! Une belle nouvelle série !

  2. Patricia dimanche 18 décembre 2011 à 231114 #

    Super idée cette rubrique !! Ca va donner lieu à quelques bijoux (aura-t-on le droit à un texte sur l’une des nombreuses terribles adaptations des romans immondes de l’horrible Olivier Adam ?..)
    Je me réjouis de lire les épisodes à venir. Et c’est très chouette ce concept de série sur votre site.
    Par contre, un reproche ; vous ne traitez pas du tout ou presque pas les séries qui sont devenues un vrai prolongement du cinéma…

  3. Franck Mannoni mardi 27 décembre 2011 à 80853 #

    Bonjour Patricia,

    J’avoue qu’Olivier Adam n’était pas sur ma liste des adaptations prévues pour cette série d’articles, mais le champ est si vaste. A voir, pourquoi pas… Rien n’est figé. On peut avoir des choses très intéressantes à dire sur des projets loupés.

    En ce qui concerne le peu de place faite aux séries, je laisse la parole à notre ami Romain, qui expliquera tout ça mieux que moi.

    Merci pour ces encouragements et ces suggestions !

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