[dvd :] FILMER LE MONDE – Les prix du festival Jean Rouch

13 Déc

ed. Montparnasse

Du 5 au 27 novembre 2011 avait lieu à Paris la 30e édition du Festival International du Film Ethnographique Jean Rouch, « Voir autrement le monde », 100 films d’aujourd’hui.

A cette occasion, les éditions Montparnasse ont sollicité le Comité du Film ethnographique afin de marquer le coup sous la forme d’un coffret dvd conséquent : 25 films primés par le festival entre 1982 et 2010 ont été retenus (pas 29 et donc pas un par an) et ont été répartis sur dix disques (ici le site des ed. Montparnasse).

En 1994, Jean Rouch écrivait à propos de ce qui s’appelait encore Bilan du film ethnographique (le festival a changé de nom en 2008, quatre ans après la mort de son fondateur) : « […], l’anthropologie visuelle n’a plus accès dans les salles de cinéma, mais dans les grilles austères des programmes documentaires de la télévision. » […] « Ce treizième Bilan reflète cette équivoque de la diffusion du film ethnographique : pour quel public filmons-nous ? Mais sans donner de réponse, les cinéastes ethnographes n’en poursuivent pas moins la grande aventure, laissant entrevoir une des nouvelles tendances : “donnons la parole à ceux que l’on filme“»

Cette parole, certains n’attendent plus qu’on la leur donne, ils la prenne bel et bien en s’appropriant la caméra. Tel Olisarali Olibui qui coréalise, avec Ben Young, Les Mursis caméra au poing (2009, Ethiopie), où son peuple traditionnellement nomade observe la façon dont on tente de le parquer et de le transformer en attraction touristique. En 1989 déjà, le chef d’une tribu amazonienne encourageait les siens à ne pas rester de simples sujets documentaires, mais à utiliser les outils d’enregistrements de la réalité pour contrôler leur parole, cela donnait une leçon de résistance politique synthétisée par Michael Bekham dans Les Kayapo sortent de la forêt.

C’est une bonne chose qu’il y ait plusieurs films traitant de sociétés traditionnelles confrontées aux changements induits par le monde moderne. Parce que cette question est complexe. Le film qui résume peut-être le mieux cette problématique est Une famille du Kalahari- Le mythe assassin de John Marshall et Claire Ritchie (2003, Namibie). John Marshall a commencé à filmer les Ju/’hoansi, habitants du désert du Kalahari, dans les années 50. Il a créé une fondation (qui a semble-t-il vilainement muté après son départ) afin d’aider les peuples autochtones à développer leurs propres ressources. A l’origine, ceux-ci étaient chasseurs/cueilleurs, mais depuis les années 1980 ils tentent de se reconvertir dans l’agriculture et l’élevage de bovins.

Seulement, comme on dit, l’enfer est pavé de bonnes intentions : ceux-là même qui sont censés les aider, les directeurs des divers organismes « charitables », prennent toutes les décisions à leur place et ces décisions sont pour la plupart catastrophiques. Ironiquement, ces gens « bien intentionnés » s’appuient sur le premier film de John Marshall pour décider de la vie des Ju/’hoansi : chasseurs/cueilleurs ils étaient, chasseurs/cueilleurs ils doivent rester. Et pas question d’aller à l’école pour apprendre à compter ou de conduire une voiture ; quant à l’agriculture, vous n’y pensez pas mon ami ! Non on va plutôt introduire 400 éléphants dans le paysage pour plaire aux hypothétiques touristes, c’est d’eux que viendront les sous-sous. Tant pis si les pachydermes détruisent les canalisations d’eau et les éoliennes, tant pis si en conséquence les humains meurent à petit feu. Marshall se désole qu’un film vieux de plus de 40 ans serve de base à de telles décisions, il montre la désastreuse condescendance dont sont victimes les Ju/’hoansi, immortalisés dans leur rôle de bons sauvages couillons par le film à succès Les dieux sont tombés sur la tête (Jamie Uys, 1981). En enregistrant la succession des événements sur une dizaine d’années, Une famille du Kalahari- Le mythe assassin, justifie, malheureusement, pleinement son titre.

Ce n’est pas le seul film où l’un ou l’autre des protagonistes que nous suivons meurt en cours de route, sensation bizarre qui se répète de manière plus ou moins surprenante. La mort est assez présente dans ce coffret ! D’ailleurs, l’un des plus beaux films a pour sujet un homme disparu depuis fort longtemps : Ishi, le dernier Yahi de Jed Riffe et Pamela Roberts (1992, Etats-Unis) retrace l’histoire émouvante du « dernier Indien sauvage en Amérique du Nord » qui, après avoir vu son peuple décimé par les trappeurs a vécu seul longtemps avant de se décider, mourrant, à se joindre à la « civilisation » en 1911. Son parcours à partir de là dure encore quelques années qui nous sont retracées grâce à des documents d’époque (il a été étudié sous toutes les coutures) et à des témoignages de « seconde main ». Un être d’exception, magnifique…

Moins reluisants mais tout aussi marquants sont les anti-héros de Cabale à Kaboul (2007, Afghanistan) l’histoire extravagante des deux derniers juifs d’Afghanistan racontée par Dan Alexe. Le réalisateur avait déjà filmé les dénommés Isaac et Zabulon qui cohabitent si difficilement dans l’ancienne synagogue de Kaboul. Mais tout lui a été volé à Prague. Il revient donc et doit gérer son nouveau tournage avec patience car le vieil Issac, fabricant d’amulettes, et son voisin Zabulon qui, lui, produit depuis des années du vin en territoire musulman, ne peuvent pas se saquer. Ils se haïssent totalement. Les insultes fleuries fusent. Et Dan Alexe se retrouve régulièrement pris à partie… C’est, de bout en bout, totalement rocambolesque !

Bon là, on n’en est qu’à 5 films sur 25… On ne va pas forcément tous les passer en revue, les plus forts s’imposent (c’est bien sûr, comme toujours, très subjectif) d’eux-mêmes. Citons-en quelques-uns de plus toutefois. Il y a Chef ! (1999, Cameroun) de Jean-Marie Teno, fort bien écrit et effarant sur les rapports hiérarchiques entre hommes/femmes, forts/faibles, etc. Plus distancié, mais passionnant aussi : Zaïre – Le cycle du serpent (1992) de Thierry Michel raconte la fin de la toute-puissance de Mobutu et la façon dont cette période charnière est vécue par les habitants du pays. Plus anecdotiques, mais très prenants sont La Boucane de Jean Gaumy (1984, France) et ses poissonnières dessalées, ainsi que Sidheswri Ashram – Une journée dans un restaurant communautaire à Calcutta de Virginie Valissant-Brylinski et Bénédicte Jouas (2004, Inde). Etc. Etc. En fait, il n’y a rien à jeter dans ce coffret !

Terminons avec les suppléments (comme si 25 films ce n’était pas suffisant !) et donc un livret qui nous éclaire sur le parcours des divers réalisateurs, ainsi qu’un film « inédit » de Jean Rouch, Les fils de l’eau (1953, Niger) – dont il me semble tout de même avoir déjà vu quelques séquences dans le coffret Jean Rouch – Une aventure africaine également édité par les éditions Montparnasse…

C’est bien que Jean Rouch figure dans cette anthologie, et à la première place qui plus est, car sa façon de faire, à savoir impliquer le plus possible le sujet filmé dans la fabrication de l’objet filmique, donne lieu aux plus intéressants regards sur le monde proposés ici.

Jenny Ulrich

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