[à l’affiche :] CARNAGE – Roman Polanski

16 Déc

Où est ma toupie ??!

Après ses énièmes déboires judiciaires, et du fait de son âge respectable, on aurait pu croire que Roman Polanski en aurait terminé avec la mise en scène. Le grand réalisateur a beaucoup subi. Si d’autres endurent en silence et s’effacent, lui fait une nouvelle fois le choix de la confrontation, de l’exposition. Cinéaste combatif, Polanski a souvent tourné en réaction.

Le bal des vampires est une provocation, un sursaut d’orgueil face au succès des productions Hammer. Frantic est un polar Hitchcockien avec la plus grande star hollywoodienne, réalisé hors circuit, à Paris, pour stigmatiser l’absence délibéré du cinéaste du sol américain. Carnage, adapté d’une pièce de Yasmina Reza, est une réaction au cloisonnement, à l’enfermement, et ce, qu’il soit moral ou physique.

Polanski est resté cloitré pendant près d’une année dans un chalet de Gstaad, dans un environnement luxueux et stérile. Il a eu l’illusion de la liberté, du libre arbitre, et la réalité de quatre murs obstruant le quotidien. Il est donc surprenant et quelque part jouissif de le retrouver à la baguette d’un huis clos. Sous ses airs civils, Carnage est une œuvre de destruction insidieuse, une fable désabusée.

Le cinéaste prend des icônes, presque des stéréotypes (Jodie l’intello, Kate belle tourmentée, le bonhomme Reilly et le fourbe Waltz) et il désagrège sous nos yeux le concept de civilisation. Le personnage de Foster s’insurge et s’entête. Elle sera la compassion, la figure de proue de la rigueur. Elle garde le cap quand tout s’effondre, quand les illusions et la sécurité disparaissent. Alors, elle fond en larmes.

Cet appartement pourrait être leur enfer. Polanski pourrait citer Dante et la Divine Comédie. Vous qui entrez, laissez toute espérance.

Il est question d’un retour à l’animal, à la bestialité, d’un déni lent et inexorable des conventions sociales. Polanski, qui aura été victime comme bourreau, a vu l’horreur au cœur du monde. Il vomit les tulipes, l’artifice du culte d’un livre d’art. Il susurre que le véritable ordre social, c’est celui de l’enfant, armé d’un bâton, qui supprime deux incisives à son rival. L’Upper East Side peut bien réguler les rapports, cultiver les conventions, les simagrées et la rhétorique bien pensante. Les dieux du carnage veillent.

D’autres auraient pu faire le choix de la sentence, du ton péremptoire et de la leçon. Polanski s’amuse, divertit et condamne de son cynisme jovial. Il impose son ton et sa science de la mise en scène. On dira d’ailleurs qu’elle ne se voit pas.

Bien sûr. Cinquante ans de métier, une maitrise inégalée du rythme et du découpage. L’auteur de Chinatown aurait pu tourner en plan moyen exclusivement, et laisser travailler ses prodiges bavards. Mais il coupe, il varie les cadres, il colle au plus près d’un visage, surveille un corps qui s’effondre.

La justice aurait pu tuer le cinéaste. Mais il semblerait qu’après un Ghost Writer maigre comme un os déjà rongé, Roman soit revigoré, violent, abrupt et drôle. Il laisse croire que sa vision du monde n’a guère évolué depuis Cul de sac. Il confirme que le talent ne souffre pas le nombre des années.

Greg Lauert

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3 Réponses to “[à l’affiche :] CARNAGE – Roman Polanski”

  1. Maïa vendredi 16 décembre 2011 à 210939 #

    C’est encore moi, Maïa.
    J’ai l’impression que depuis le revival de l’affaire Polanski, on ne voit plus ses films que par ce prisme-là. Ne devrait-on pas voir Carnage comme une très bonne comédie, 1er degré et sans autre lecture que celle d’un film qui se veut drôle, à tout prix. Non ?

  2. Greg LAUERT vendredi 16 décembre 2011 à 221040 #

    On ne voit pas le Mac Beth de Polanski en occultant l’affaire Sharon Tate.
    Sa vision du Pianiste est intimement liée à sa propre expérience du ghetto de Varsovie.
    Je crois que l’homme est indissociable du cinéaste.

    Et puis, en tant que critique, on est naturellement enclin à considérer le contexte d’un film, qu’il soit historique, sociologique ou idéologique.

    Sinon, mon travail se résumerait à : ah ah 4 étoiles, trop de la balle.
    Du coup, je serais viré de Cut, et je n’aurais plus d’autre refuge qu’Allociné.

    Je ne voudrais pas en arriver là.

  3. Maïa samedi 17 décembre 2011 à 200811 #

    Oui, l’homme est indissociable du cinéaste. comme pour Céline, comme pour d’autres. Mais faut-il lier l’oeuvre à l’homme ? Si DanyBoon fait les Ch’tis c’est aussi par rapport à sa vie, à ses démons (surtout).
    Vous avez raison sur votre rôle et c’est ce que l’on espère en lisant CUT…
    Je me disais juste que, ironie de l’histoire, c’est peut-être un enfermement supplémentaire pour ce pauvre (?) Polanski.

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