[cinép(h)age:] HIROSHIMA MON AMOUR (ép. 2/25)

19 Déc

Un livre-scénario : signé Marguerite Duras (1958, première parution en 1960)

Un film : réalisé par Alain Resnais (sorti en 1959)

On pourrait objecter qu’un scénario n’est pas, au sens stricte, une œuvre littéraire. Qu’il ne s’agit, après tout, que d’un document de travail, un fil rouge pour le réalisateur, le point de départ d’une bonne idée. Il suffit pourtant de se plonger dans l’édition papier d’Hiroshima mon amour par Marguerite Duras pour s’apercevoir que la préoccupation esthétique, la volonté farouche de faire sens, parcourent ce récit dialogué. Deux artistes, qui ont chacun leur univers et leur langage propre, ont collaboré pour donner naissance à l’un des films les plus troublants sur l’indicible : l’horreur nucléaire de la Seconde Guerre mondiale.

En 1959, Alain Resnais a déjà à son actif Nuit et Brouillard, documentaire inégalé sur la Shoah. Ses obsessions : l’oubli, la mémoire, l’angoisse du dépérissement, l’érosion du temps. Il achoppe sur la genèse d’un documentaire sur la bombe A.

Marguerite Duras, quant à elle, a déjà publié, notamment, Un barrage contre le Pacifique et Moderato cantabile, respectivement adaptés au cinéma par Rithy Pan (2008) et Peter Brook (1960). Apparentée au Nouveau Roman, elle s’en éloigne plus tard, se refusant à tout courant. Ses œuvres sont marquées par un style hypnotique. Elles sont souvent habitées par une voix qui se débat dans une intrigue spiralée, un temps flottant.

Lorsque Françoise Sagan ne peut participer à l’écriture du film sur Hiroshima piloté par Resnais, celui-ci se tourne vers Duras, qui accepte le défi. Le synopsis : une femme française, qui tourne à Hiroshima dans un film sur le paix, vit une brève liaison avec un Japonais. Cette histoire d’amour lui en rappelle une autre, traumatique, qu’elle a vécue avec un soldat allemand pendant la Seconde Guerre mondiale. L’amante, rongée par un deuil impossible, vit une passion dévorante et se confronte à un désir-souvenir dans un lieu hanté par les morts et les rescapés, brûlés, défigurés, les enfants mal formés, morts-nés.

Eiji Okada et Emmanuelle Riva

A ces drames, Resnais consacre le début du film, très documentaire, qui réutilise des images tirées des Enfants d’Hiroshima de Kaneto Shindô (1952). Resnais multiplie les travelling dans les rues de la ville, la caméra surélevée par rapport au regard d’un passant, ce qui donne un côté onirique à cette errance. Resnais, qui utilise un langage purement cinématographique,  s’engouffre dans l’imaginaire créé par Duras.

Mais les influences vont dans les deux sens. Le style si particulier de Duras, le rythme de ses phrases, impose la succession des plans et leur durée. A tel point que Resnais a calculé l’amplitude des mouvements de caméras en les chronométrant avec la voix de Duras lisant le scénario : « Dans quelques années, quand je t’aurai oubliée, et que d’autres histoires comme celle-là, par la force encore de l’habitude, arriveront encore, je me souviendrai de toi comme de l’oubli de l’amour même. Je penserai à cette histoire comme l’horreur de l’oubli ».

Quant aux flashs-back, qui concernent Nevers, pendant la guerre, « Faites comme si vous commentiez les images d’un film fait », a simplement glissé Resnais. Aux dialogues du scénario se substituent alors de courts textes, récits, idées, ambiances, qui ont laissé le cinéaste beaucoup plus libre. A l’écran, en réponse à la violence de la mort et de l’agression, un montage haché, des plans serrés ou au contraire très larges, des personnages perdus dans le paysages.

Imposé par le style de Duras et la volonté de Resnais, la diction des acteurs, très articulée, cristalline, renforce l’aspect obsédant du film. Les mots se détachent d’un silence sépulcral. Un résultat obtenu par un long travail : tout le film a été post-synchronisé par les acteurs, qui ont réenregistré toutes les scènes sur bandes audio, en studio, à Paris.

Autant de procédés qui ont été mis au service de grandes ambitions : où mieux que dans la nuit nucléaire pouvait s’épanouir, dans la douleur, l’exposé de la condition humaine.

Franck Mannoni

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