[cinép(h)age:] LE MANTEAU (ép. 4/25)

9 Jan

Une nouvelle : Le Manteau écrite par Nicolas Gogol (1843)

Un film : Le Manteau réalisé par Alberto Lattuada (1952)

Rares sont les textes de l’écrivain russe Nicolas Gogol (1809-1852) qui traitent du monde urbain. Ce grand voyageur, qui a pourtant visité les grandes cités d’Europe, s’est le plus souvent consacré à des personnages ruraux. Avec Les Nouvelles de Pétersbourg, en 1843, il comble une lacune.

Le Manteau, qui fait partie de ces courts récits, suit les mésaventures d’Akaki Akakievitch Bachmatchkine, fonctionnaire consciencieux et pauvre, la risée de ses collègues, qui décide un jour de se faire coudre un nouveau manteau par le tailleur de son immeuble. Son paletot élimé lui attire, en effet, les critiques de ses supérieurs. Mêlant l’humour à un drame cruel, Gogol tire à boulets rouges sur une administration kafkaïenne et sur la méchanceté des hommes. La critique sociale, par un auteur qui n’était pourtant pas révolutionnaire, fait mouche, portée par une narration qui entrelace les moments d’espérance et de désillusion.

Lorsque la réalisateur italien Alberto Lattuada (1914-2005), décide d’adapter la nouvelle, il transpose son propos dans les années 1950, à Pavie. Akaki Akakievich devient Carmine De Carmine, un copiste employé par sa mairie, un peu simplet (mais plus malin qu’il n’y paraît). Lui aussi a à cœur d’avoir un nouveau manteau. Mais, contrairement au héros de Gogol, c’est grâce à un concours de circonstances qu’il parvient à réunir une partie de la somme demandée par son couturier. Il est, en effet, involontairement au courant de malversations financières et immobilières qui gangrènent la politique locale. Pour acheter son silence, son chef lui octroie une prime conséquente.

Renato Rascel

Autre différence, si Akakievitch souhaite son nouvel habit, c’est essentiellement pour obtenir la reconnaissance qu’il n’a jamais eue. De Carmine, lui, veut bien sûr faire taire ses collègues moqueurs, mais surtout épater la maîtresse du maire, dont il est amoureux. Lattuada a introduit un personnage féminin dans l’histoire, très important car c’est elle qui pousse De Carmine à se dépasser. Sa chute n’en sera que plus cruelle et émouvante.

Plus versé dans la comédie que chez Gogol, Lattuada a aussi misé sur un comique souvent visuel, à la Chaplin. D’ailleurs, des scènes entières se regardent très bien sans le son, montrant par-là que le langage cinématographique du cinéaste et parfaitement écrit et coordonné. Dès lors, la musique de Felice Lattuada, symphonique et romantique, vient parfaitement souligner les moments d’émotion.

Quant à Renato Rascel, qui interprète De Carmine, il vient du music-hall où il se produisait avec des numéros fondés sur des gags verbaux. Il est étonnant de justesse dans ses expressions, et d’une retenue finaude. Il excelle dans les scènes rajoutées ou revisitées par Lattuada : lorsqu’il cherche son argent dans son appartement, quand il se fait prendre en photo avec son manteau.

Côté méta-film, Lattuada, qui s’est illustré à ses débuts par des films très engagés socialement, dans la mouvance réaliste et néoréaliste italienne d’après-guerre, a instillé quelques clins d’œil politiques dans son œuvre. A l’époque, le politicien Giulio Andreotti défraie la chronique pour avoir écrit une lettre où il énonce qu’il vaut mieux laver son linge sale en famille. Une allusion du tailleur semble bien s’y référer.

Au final, le travail de Lattuada se révèle plus poétique que l’original littéraire. Si le fantastique, avec le spectre de Carmine, arrive comme une rupture au récit chez Gogol, Lattuada profite des effets de brume à Pavie, de la nuit, et d’un pont couvert, lieu emblématique du film, pour installer une ambiance irréelle et très belle, fantomatique.

La morale de l’histoire ? Ecoutons Gogol, auquel Lattuada est fidèle : « Sans qu’il y eut été poussé par un événement extraordinaire, il avait pris le chemin du tombeau et lorsque, à la fin de ses jours, un manteau lui avait donné tous les transports de la jeunesse, le malheur l’avait terrassé ».

Un vélo chez De Sica (Le Voleur de bicyclette, 1948), un manteau chez Lattuada : c’est parfois un objet du quotidien qui cristallise les drames humains.

Franck Mannoni

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