[cinép(h)age:] DISGRACE (ép. 6/25)

23 Jan

Un livre : écrit par John Maxwell Coetzee (1999)

Un film : réalisé par Steve Jacobs (2008)

En 2003, J.M. Coetzee a reçu le prix Nobel de Littérature, une juste consécration pour cet auteur qui décrit, livre après livre, la vie en Afrique du Sud, pendant et après l’apartheid. Sans concession, sans jugement non plus, il met en scène l’incompréhension réciproque des communautés. De manière implacable, il montre, dans Disgrâce, comment l’être humain opprime et mêle à son discours traditionnel des considérations sociales qui dépassent son propos habituel.

David Lurie (John Malkovich), un homme de 52 ans, professeur d’université, blanc, désenchanté, couche avec une de ses étudiantes, jeune, noire. Celle-ci dépose une plainte contre lui pour harcèlement. La faculté prend l’affaire en main et Lurie part se mettre au vert chez sa fille, écologiste, lesbienne célibataire, Lucie (Jessica Haynes). Lucie partage sa ferme isolée avec Petrus, un vieil homme, noir, qui vit avec deux femmes. Isolée, dans une fausse quiétude, Lucie vit un rêve idéaliste qui ignore la violence latente du pays. Un climat explosif qui se manifeste par une agression et un viol. David est blessé, Lucie violée, mais refuse de faire intervenir la justice. Enceinte, elle choisit de garder l’enfant. Petrus était, semble-t-il, au courant du projet d’attaque. David ne comprend pas.

Disgrâce est un livre d’ambiance, comme souvent chez Coetzee. On sent la chaleur, le vent, le silence, la tension. Toutes choses que Steve Jacobs a su transposer en scindant son film en deux parties stylistiquement très différentes. Toute la partie urbaine du début déroule les fondus enchaînés, les travellings serrés, les panos sur des objets, sur fond de musique classique qu’apprécie Lurie. Une projection de l’univers mental du personnage « so british ». Un monde égocentrique et froid, qui se heurtera au jugement des universitaires. Pour eux, Lurie n’est que vulgaire et salace. Dès l’immersion du proscrit dans la nature, les plans s’élargissent, le décor devient un personnage à part entière. Dans les vastes étendues, les personnages se croisent sans se comprendre.

Jessica Haynes et John Malkovich

En choisissant de suivre presque à la lettre les scènes du roman, Jacobs a, comme dans le livre, choisi de ne pas illustrer la scène du viol. D’un point de vue littéraire, ce récit ne s’imposait pas : c’est sa signification qui intéresse Coetzee. Cinématographiquement, fallait-il en montrer plus ? On pense à Irréversible qui avait déjà fait débat. Le langage de l’image aurait-il pu faire passer, par un électrochoc, ce qu’il ne peut traduire (ce discours intérieur), sauf à user d’une voix off ou de monologues, ici peu appropriés. La force du cinéma c’est l’image réelle (et non imaginée). Le livre suggère, le cinéma impose. Ce qui est une force et une faiblesse tout à la fois, dans les deux langages créatifs. La question reste ouverte.

J.M. Coetzee, qui a participé à l’adaptation de son livre, n’a pas été d’accord avec tous les choix. On peut supposer qu’il n’a pas forcément cautionné une longue scène ajoutée par Jacobs : celle où Lurie rend visite à la famille de l’élève et demande à tous très humblement pardon. Trop appuyée, maladroite, forcée, non conforme à la psychologie du personnage, les écueils de ce passage sont nombreux. Et surtout, elle rassure le spectateur en lui faisant croire que Lurie cherche une rédemption. Or, Coetzee renvoie dos à dos tous les protagonistes. Sa véritable question est : comment vivre ensemble dans le respect réciproque et la paix, malgré tous les obstacles ? Ou, pour universaliser son discours : comment faire cohabiter deux êtres humains sans que cela dégénère, quels que soient leur sexe, leur âge, leur statut social,…

Reste la question de la fin. Jacobs s’arrête là où Coetzee ajoute une page. Plus positif que l’écrivain, le réalisateur s’oriente vers une réconciliation père – fille. Un père qu’il a montré beaucoup moins ambigu que dans le roman. Chez Coetzee, Lurie flirte avec des idées incestueuses, alors que sa fille, de son côté, lui parle comme à un enfant, ou un vieillard. Les rôles et les fonctions sont brouillés. Tout un pan ignoré par le film, ou à peine suggéré. Jacobs a néanmoins réalisé une performance en mêlant comme un funambule toutes les problématiques. John Malkovich, très bien casté, fait merveille avec sa diction lente, sa distinction désabusée et sa volonté vacillante. Disgrâce reste une belle illustration du credo de Coetzee, qui incite à éduquer son regard, devenir autonome face aux catégories fixistes : plus qu’un projet personnel, une œuvre de civilisation.

Franck Mannoni

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