[cinéphilie :] Yves Caumon

27 Jan

Yves Caumon était à Strasbourg pour présenter son nouveau long métrage, L’oiseau (sortie le 25 janvier 2012).

Anne (Sandrine Kiberlain) vit seule dans un appartement sombre, elle part travailler chaque matin tôt dans une cantine, elle ne mange jamais avec ses collègues, elle repousse calmement les avances du cuisinier (Clément Sibony). Et la nuit, Anne a du mal à dormir car quelque chose bouge dans la cloison près de son lit…

Collant au corps de son actrice, dessinant joliment les ambiances, le malaise, les latences, Yves Caumon use aussi du romanesque –Anne a une raison dramatique pour s’être ainsi retranchée du monde ; le joli cuisinier ne lâche pas le morceau ; Anne a un ex-mari (Bruno Todeschini)…

Mais ce romanesque n’est-il pas un peu convenu ? Finalement, n’aurait-il pas été plus intéressant de garder un récit complètement minimal ? Et/ou de tirer vers le cinéma de genre ? Oui, bon, c’eut été un autre film, restons donc sur celui-ci et passons au jeu de la cinéphilie auquel Yves Caumon s’est prêté, prolixe et entier.

LA VIE D’O’HARU – FEMME GALANTE (Kenji Mizoguchi)

Vous voulez qu’on parle de Mizoguchi ou de la séquence dans mon film ? C’est un peu ce qu’on a dit tout à l’heure (NDLR : dans l’interview « minutée » à écouter sur le site des cinémas Star) concernant la séquence dans la cuisine. C’est-à-dire que c’est un moment où cette femme (NDLR : Anne, jouée par Sandrine Kiberlain) qui s’exprime assez peu, qui laisse assez peu trahir ses émotions, ses sentiments, qui est assez mystérieuse, s’exprime. Elle fait une rencontre devant le cinéma, une amie qu’elle n’a pas vue depuis longtemps, elles ont une petite discussion, se promettent de se revoir –il y a une certaine joie. Et quand l’autre s’en va, Anne, le personnage interprété par Sandrine Kiberlain, se retrouve seule, elle sourit encore d’avoir vu cette femme et ses enfants, et puis en faisant un pas devant l’autre dans la queue du cinéma, il y a comme une sorte de nuage qui passe. Et là, on se retrouve à l’intérieur du cinéma et on voit ce qu’elle est venue voir, un film de patrimoine, ces films qu’on appelle « classiques », qui sont en fait révolutionnaires et surprenants. Là en l’occurrence il s’agit de La vie d’O’Haru – Femme galante du grand cinéaste japonais Kenji Mizoguchi, années 50, avec une grande actrice, la plus grande actrice japonaise, Kinuyo Tanaka. Et il y a comme une sorte d’échange de regards, champs/contrechamps, entre O’Haru, le personnage du film, et Anne dans la salle. Elle regarde cette femme et elle est dans une espèce d’éblouissement, de ravissement, et elle se met à pleurer en regardant ce qui lui arrive. Alors bien sûr, elle se retient, elle essaye de ne pas pleurer. Mais elle pleure, elle finit par pleurer doucement. J’allais dire de manière heureuse : quelque chose qui lui fait du bien en fait. Ce qui était intéressant pour moi, c’était de montrer que cette femme ne pleure pas sur son sort, n’a pas l’air de s’apitoyer sur son sort, elle ne cherche pas d’ailleurs à ce qu’on s’apitoie sur elle non plus. Faire pitié aurait été la chose la pire, pour elle, pour nous, et pour moi dans le film. Elle ne veut pas qu’on la plaigne. Mais là, tout d’un coup, le premier moment où elle s’exprime, c’est pour pleurer sur le sort de quelqu’un d’autre, sur le sort de cette femme qu’elle voit à l’écran. C’était très intéressant ça, de voir que si c’était sur le sort de quelqu’un d’autre, elle arrivait à s’émouvoir. Elle pouvait pleurer par personne interposée. Ça c’est très intéressant sur ce qu’est le personnage. Et peut-être sur ce que nous sommes aussi, si vous voulez, dans certains cas. Après, Mizoguchi si c’est ça le but ou l’intérêt de la question, ma réponse c’est… C’est un cinéaste pour lequel j’ai à la fois de l’admiration et de l’amour. Je l’estime, et je l’aime aussi : ce n’est pas si courant en vérité. Je ne sais pas, la seule chose que j’aurais à dire c’est : regardez ses films. Parce qu’on l’évoque souvent un peu moins que les autres cinéastes classiques japonais, sans doute parce qu’il est peut-être plus intimidant. C’est un cinéaste duquel il est difficile de faire quelque chose, Misoguchi. Parce qu’il est tellement impressionnant et tellement fort, tellement abouti que c’est comme si après lui, c’était fini, le cinéma pouvait s’arrêter. Sérieusement, on n’a pas fait mieux que lui. Les films de Mizoguchi sont à la fois assez doux et les plus cruels qui soient. Je crois que je n’ai pas vu de films plus cruels que ceux de Mizoguchi. Mais il n’y a pas une goutte de sang, hein, ce n’est pas la question. Ils sont puissants… Et puis, ils arrivent à résoudre un paradoxe spécial, c’est qu’ils sont à la fois très beaux et très vrais. Chose encore moins courante. Voilà. Et puis je vais peut-être m’arrêter là, sinon je vous fais un cours sur Mizoguchi !

CACHE-CACHE (Yves Caumon)

Ah… Ben en fait, c’était aussi un personnage de solitaire et d’ermite. Dans une optique très différente. C’était un conte. C’était un film fantastique sans le surnaturel, disons. C’était une fantaisie. Ce n’est pas le même film… Cela dit, Cache-cache est un film un peu à part dans tous les films que j’ai faits. Sortir du cinéma français, comme beaucoup d’entre nous essayons de le faire, sans entrer dans le genre cinéma américain. C’est une troisième voie. Voilà, j’ai essayé. C’est difficile de parler de ses propres films, ce n’est pas la chose la plus agréable en fait. Je ne réfléchis pas au rapport entre les films en fait. J’essaye qu’il y ait le maximum de ruptures possibles, mais je crois que ça vous rattrape malgré vous. La cohérence vous rattrape malgré vous, c’est pour ça qu’il faut tout faire pour la briser. La différence, pour moi, c’est que le film que je viens de faire… L’autre ne cherchait pas le réalisme comme finalité, celui-là a une plus grande authenticité. D’abord c’est un drame… Et il me semble que celui que je viens de faire a plus de charme. Plus de sensualité aussi. Peut-être parce que le personnage principal est une femme.

LE LOCATAIRE (Roman Polanski)

Je ne suis pas du tout un fanatique de ça. Je ne sais pas. C’est un cinéma qui plaît à beaucoup de gens, qui intéresse beaucoup de gens. Mais le cinéma paranoïaque… Bon, ce qui est intéressant, c’est le réalisme du locataire disons : on fait peur avec des choses de tous les jours. Mais je trouve que tout va un peu dans le même sens. La paranoïa si vous voulez, la persécution, c’est une dramatisation qui, pour moi, ne se transforme pas en plaisir de spectateur. En fait, je me sent persécuté aussi par le film, donc je n’ai pas beaucoup de goût pour ça.

MADEMOISELLE CHAMBON (Stéphane Brizé)

Stéphane Brizé est un des rares cinéastes français qui aie, ce qu’on pourrait appeler un certain lyrisme. C’est quelque chose qui est assez mal vu en France, pour lequel on n’a pas beaucoup de capacités. Stéphane Brizé, il a ça : il a le lyrisme. Alors on peut trouver ça excessif –forcément… Mais il y a ça dans ce film, il y a une foi en la force des sentiments, tout ça dans un cadre et un contexte réaliste. Et frustrant. L’amour frustré est un grand thème du cinéma français. Il a une grande sincérité, je trouve, avec ses personnages et avec son histoire. Voilà, une sincérité excessive on peut dire. Après, vous l’aimez, vous ne l’aimez pas : ça c’est un peu à vous de juger. Les esprits froids et rationnels, calculateurs, vont trouver ça un peu ridicule, et les autres vont s’engager là-dedans totalement et ça va les tordre dans tous les sens. Moi, je trouve ses choix d’acteurs toujours étonnants à Stéphane Brizé. Là en l’occurrence, de prendre Sandrine Kiberlain pour jouer cette institutrice violoniste, un peu solitaire et qui n’intéresse personne, c’était assez iconoclaste, c’était assez culotté. Il avait déjà fait dans d’autres films des choix assez inattendus. Je trouve que Stéphane Brizé est un cinéaste très aimé du public, mais moins de la critique. Je trouve que la critique est un peu aigre avec lui. Il mérite mieux que ça. Je lui souhaite de continuer à être lyrique : je suis assez envieux, j’avoue, de ça. C’est une innocence, une foi, quelque chose d’énorme, de très important quand on fait des films et qu’on en voit. Franchement, je trouve que c’est quelque chose de trop rare.

Propos recueillis par Jenny Ulrich

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