[cinép(h)age:] LEON MORIN, PRETRE (ép. 7/25)

30 Jan

Un livre : écrit par Béatrix Beck (1952)

Un film : réalisé par Jean-Pierre Melville (1961)

Depuis la parution du livre de Béatrix Beck, récompensé par le prix Goncourt, Jean-Pierre Melville cherche un moyen de porter le roman à l’écran. En 1961, toutes les conditions sont réunies. Le cinéaste dispose du studio Jenner, qu’il a créé en 1955 et qui lui offre une totale liberté d’action. Il a trouvé, par ailleurs, la distribution idéale : le jeune Jean-Paul Belmondo (qui sort du tournage d’A bout de souffle de Godard et de Moderato cantabile de Peter Brook) donnera la réplique à Emmanuelle Riva, remarquée dans Hiroshima mon amour d’Alain Resnais ([cinép(h)age:] ép,2). Belmondo sera parfait dans le rôle du prêtre : beau comme un ange, chaleureux, incorruptible. Emmanuelle Riva elle, campe Barny, femme espiègle et torturée, amenée à se brûler les ailes dans une quête spirituelle et charnelle.

Le personnage de Barny est très important dans le parcours littéraire de Béatrix Beck. L’écrivain lui a consacré quatre récits : Barny (1948), Une mort irrégulière (1950), Léon Morin, prêtre (1952) et Des accommodements avec le ciel (1954). Sur la jeune femme, Beck confie : « Dieu ne m’a donné que moi, je suis mon seul cobaye ». Voilà qui est dit pour le lien entre l’écrivain et sa chimère. Dans son roman, Beck la montre presque juvénile, gaie, malgré le contexte de l’Occupation, insouciante, provocatrice. Plus l’intrigue avance, plus elle devient sombre, semble s’éteindre alors qu’augmente sa passion pour l’homme d’Eglise.

De son côté, Léon Morin est un curé philosophe, de famille rurale, qui vit simplement, accueille tous et toutes, inflexible face aux tentatives de séduction qui ne manquent pas de se produire. Il reçoit surtout des femmes, d’abord parce qu’en temps de guerre les hommes sont au front, ensuite, parce que socialement, à l’époque, ce sont les femmes qui rendent plutôt visite au curé et qui vont à la messe. Autour de lui, elles papillonnent : une femme qui couche à tout va, une autre qui se dit chrétienne et qui s’affiche vichyste, et Barny, qui critique la religion.

Jean-Paul Belmondo et Emmanuelle Riva

Melville a suivi quasiment à la lettre les dialogues ciselés du livre. Il reprend, avec la même fidélité, les épisodes les plus marquants du roman, le plus souvent dans un clair-obscur maîtrisé (les discussions entre Léon et Barny), qui contraste avec la lumière naturelle (les scènes de vie au village, l’invasion burlesque italienne, militaire allemande).

La musique de Martial Solal est primordiale. Guillerette, elle accompagne les soldats italiens et les ridiculise. Inquiétante, elle suit l’arrivée des Allemands qui défilent : dans un long plan, les nazis remontent une rue sous le bruit des bottes. Soudain hitchcockienne, elle signe en un éclair la scène tragique de la tentation. Barny, qui pense ce moment comme la concrétisation ultime de son amour, comprend trop tard que c’est justement à cet instant que la notion d’amour lui échappe. Le jeu physique de Belmondo, presque violent, aussitôt adouci par des paroles bienveillantes, montre toute la complexité du personnage. Dans le livre et dans le film, Morin reconnaît d’ailleurs, à la demande de Barny, qu’il l’aurait pu l’épouser s’il avait été protestant.

Barny vit toute cette période comme une succession d’effondrements intérieurs, fortement matérialisés par Melville : évolution physique  du personnage (sa manière de s’habiller, de se coiffer, sa gaieté perdue). Léon Morin, lui, trouve chez Melville un côté charnel plus intense, ce qui rend la passion de Barny plus cruelle encore. Le prêtre est en même temps plus retenu. Il n’a pas ses éclats de rire qui surgissent dans le roman. Lorsque Morin quitte définitivement le village, il est triste et bienveillant. Beck le montre heureux de partir, impatient.

En utilisant à plein la partition musicale, grâce au jeu subtil et corporel de Jean-Paul Belmondo, à l’interprétation candide et forte d’Emmanuelle Riva, Jean-Pierre Melville apporte au roman sa vision toute personnelle des personnages. Il les rend plus proches entre eux, plus intimes, plus fragiles. Dans des rôles plus équilibrés, ils vivent chacun, à leur manière, un drame humain.

Franck Mannoni

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